HUITIEIYIE CENTENAIRE
SAINT BRUNO
FONDATEUR Dg L ORDRE DES GHARTREUX
SON ACTION ET SON OEUVRE
PAR
M. 1'abbe M.-M. GOESE
Docteur en theologie
PARIS
ANC1ENNE MAISON CHARLES DOUNIOL
P. TEQUI, LIHRAIRE-EUITEUR
29, rue de Tollman, 29
.1902
SAINT BRUNO
FONDATEUR DE L OKURE UES CHARTREUX
:SON ACTION ET SON (EUVRE
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HUITIEME CENTENAIRE
SAINT BRUNO
FONDATETJR DE L ORDRE DES CHARTREUX
SON ACTION ET SON OEUVRE
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M. Fabbe M.-M. GORSE
ii
Docteur en theologie
PARIS
ANCIENNE MAISON CHARLES DOUNIOL
P. TEQUI, LIBRAIRE-^DITEUR
29, rue de Tournon, 29
1902
888760
A SA GRANDEUR MONSEIGNEUR HENRY
EVEQUE DE GRENOBLE
Bien respectueux hommage
Paris, le I" novembre 1901.
Monseigneur,
Les demarches si e*piscopales que vous
venez de faire aupres des pouvoirs publics
out attire versl'Eglise de Grenoble les regards
de la France.
En sauvant de 1'exil les religieux de la
Grande-Chartreuse, vous venez de graver
votre nom en traits ineffaeables dans les An-
nales du grand Ordre. Vousl'inscrivez a cote
du nom de saint Hugues dont vous etes le
digne successeur sur le siege de Grenoble :
Hugues installa les saints religieux au desert,
a la fin du onzieme siecle ; vous les y main-
tenez au commencement du vingtieme.
VI
La France vous benit.
L'humble auteur qui a voulu celebrer le
huitieme centenaire de la mortde saint Bruno
^11 ecrivant sa vie, se voit ainsi porte vers
vous, Monseigneur, tout inopmement, paries
elans de 1' admiration et de la reconnaissance
publique. Une irresistible inclination le pousse
a vous presenter son volume et a vous en
faire hommage, si modeste et indigne soit-il
-de vos faveurs : Desormais la cause de saint
Bruno et des Ghartreux est votre cause.
Tin mot d'accueil favorable place en tete de
ces pages serait pour le lecteur le meilleur
des encouragements, pour moi la plus chere
-des recompenses, et pour mon oeuvre la plus
precieuse des benedictions.
J'ose 1'attendre de votre paternelle bonte,
En vous priant d'agreer,
Monseigneur,
Les expressions de vive gratitude etde pro-
fond respect,
De votre tres humble serviteur.
M. GORSE,
Docteur en Theologie.
12 novembre 1901
DE GRENOBLE
Monsieur 1'Abbe,
J'ai parcouru avec un interet tres vif les bonnes
feuilles de votre Vie de saint Bruno.
Votre ceuvre est bien d'actualite en venant a celte
heure ou 1' existence de tant de communautes reli-
gieuses est menacee par la nioins justifiee de toutes
les lois. Vous 1'avez traitee serieusement, en prenant
vos renseignements a bonne source. Vous y avez
mis aussi, je crois, lout votre cceur, et je vous en
felicite. On apprendra mieux, en vous lisant, ce que
sont nos Chartreux, et par quelles vertus, superieu-
res encore a leurs bienfaits, ils s'imposent a la ve-
neration des peuples Chretiens.
Je benis volontiers votre beau livre, et vous prie
d'agreer, Monsieur 1'abbe, 1' expression de mes bien
devoues sentiments.
j- PAUL-EMILE, Ev. de Grenoble.
PROLOGUE
Au Reverend Pere Dom Zoel,
Coadjuteur de la Chartreuse de Glandiers (Correze)
Mon Reverend Pere,
Le 19 septembre vous m'ecriviez en signant :
le dernier Goadjuteur de la premiere res-
tauration de Glandiers . Je ne pouvais le
croire !
Le 27, a Paris, je vous donnais la derniere
etreinte a lagareduNord, tandisque descen-
dant de Montmartre vous preniez le train de
1'exil. J'etais emu jusqu'aux larmes et vous
etiez souriant. Dans 1'epreuve le Ghartreux
est comme son Pere Bruno, fausto 9ultu,tOM-
jours en figure de fete, etvousetes Ghartreux.
Je sais bien cependant, et je 1'ai bien senti,
X PROLOGUE
qu'en quittant la France vous emportiez au
oceur une blessure saignante. Mais si vous
aviez pu en douter jamais, vous savez bien
maintenant aussi que ce n'est pas la France
qui ouvre devant vous les portes de 1'exil :
vous avez vu avec quel respect les foules des
rgrandes gares de Paris ecartaient leurs rangs
devant votre defile de proscrits qu'elles
reconnaissaient sans peine ; vous avez vu
avecquelle sympathie les regards s'attachaient
a vos personnes, et avec quelle tristesse on
vous considerait! La France n'est maratre
pour aucun de ses enfants !
Jetiensa vous dire ces choses, maintenant
^urtout que vous etes sur la terre etrangere : je
suis deux fois heureux de celebrer ce hiiitieme
centenaire de la mortde votre saint Fonda-
teur, en vous faisant lire sa nouvelle Vie;
je me fais un devoir de placer votre nom en
tetede ces pages : c'est une dette que je paie.
Par vous etaupres de vous, mon Reverend
Pere, m'apparut pour la premiere fois la
douce physionomie de votre Pere Bruno ; de
vous me vint la premiere pensee de cette
etude; vous m'avez documente et renseigne
PROLOGUE XI
souvent avec une competence qui n'avait
d'egale que sa simplicite : ce modeste volume
est vdtre a plus d'un titre. Je vous en paie en
ce moment redevance avec toute ma foi, avec
toute ma reconnaissance, avec tout mon
coeur.
Si votre modestie s'alarmait de voirparai-
tre si inopinement votre nom, en tete de ces
lignes, laissez-moi suggerer un motif de par-
don a votre charite et a votre foi : si vous le
voulez bien., mon. Reverend Pere, servez-moi
d'intermediaire aupres du Reverendissime
Pere General, pour faire agreer mon modeste
volume, comme une reparation pour les per-
secutions qu' endure en ce moment 1'Ordre
des Ghartreux, et comme un faible hommage
a saint Bruno dont le R. Dom Michel Baglin
est le successeur a la tete du grand Ordre.
Silelecteuraimea connaitre les petits se-
crets d'un auteur, et a lui voir faire lagenea-
logie de son oeuvre, nous lui revelons en ce
moment notre secret et nous lui donnons
d'un mot la genealogie de notre modeste
volume.
Puisse-t-il, mon Reverend Pere, vous por-
XII PROLOGUE
ter quelque adoacissement sur la terre etran-
gere ! Gette pensee donnerait a mon ame la
joie intime qu'elle a le plus vivement recher-
chee.
Avec ces sentiments,
Veuillez agreer, mon Reverend Pere, la
vive expression de ma reconnaissance el du
respect le plus affectueux.
M.-M. GORSE.
Paris, leag septembre 1901,
en la fete de saint Michel, archange.
AVANT-PROPOS
Ii y a huit siecles mourait au fond de la
Galabre, sur un grabat volontairement
choisi, un homme de noble race dont le
iiom avait rayonne sur son siecle. Get
homme avait paru avec eclat dans les chaires
d'enseignement ; on avait vu les papes le
prendre pour conseiller et les princes 1'appe-
ler dans leur amitie. II avait dedaigne toutes
ces gloires pour n'en rechercher qu'une seule
au milieu des deserts, celle de Termite. II ne
voulut regner que sur le co3ur des quelques
moines qui se tenaient eplores autour de sa
miserable couche, au moment ou il rendait le
dernier soupir. Get homme etait un moine
9
aussi et c'etait un saint : c' etait Bruno. L'E-
XIV AVANT-PROPOS
glise a ecrit ce nom en lettres d'or sur ses
sacres diptyques.
La France dignement fiere peut le compter
auiiombre de ses enfants d'adoption les plus
illustres et de ses apotres les plus ardents.
Bruno enseigna brillamment dans ses ecoles,
hatant la marche de la civilisation, laissant
pour ainsi dire 1'empreinte de son genie sur
1'esprit de son siecle. A Faction de la parole
il ajouta celle de 1'exemple, donnant au
monde et aux siecles, donnant surtout a la
France par sa famille cartusienne les exem-
ples d'une saintete indefectible et etonnante :
nulle part, on ne compta autant de Char-
treuses qu'en France. G'est par une grande
et genereuse pensee, et pour rendre a saint
Bruno un hommage mille fois merite qu'une
chapelle lui a ete dediee dans la basilique
de Montmartre, le temple eleve au Gosur du
Christ par la France penitente.
L'humanite reconnaissante lui a garde une
place d'honneur dans ses souvenirs : ce nom
est encore glorieux des gloires humaines et
profanes :
Parmi les legislateurs, il aurait une place
AVANT-PROPOS XV
a part; 1'Institut qu'il a fonde vit et fonc-
tionne depuis huit siecles avec une vigueur,
une tranquillite et une regularite qu'institu-
tion humaine ne connut jamais.
Parmi les philosophes, il serait au premier
rang; Bruno a ouvert un asile et donne un
code complet a ces ames genereuses, dont
parlait le comte de Mun dans les recents
debats parlementaires, qui ont 1'irresistible
et imperieux attrait du sacrifice et ressentent
le mysterieux besoin de faire le don d'elles-
memes.
Nos philanthropes enfin trouveraient en
Bruno un de leurs devanciers illustres : ses
enfants ont passe partout en faisant le bien;
leurs persecuteurs n'ont pu les frapper bien
souvent que le rouge au front efc en detournant
latete; ils frappaient des bienfaiteurs. Les
pauvres leurfirent cortege to uj ours, les larmes
aux yeux, quand ils durent prendre le che-
min de 1'exil ; et les pauvres, toujours aussi,
furent comme leur garde d'honneur le jour
du rapatriement. Ge mot est dans 1'histoire de
toutes les Chartreuses.
On va le graver une fois de plus dans les
XVI AVANT-PROPOS
Annales de 1'Ordre, pour la France. Les cir-
constances du temps donnent en effet a notre
volume un interet et un a-propos que nous
etions loin de prevoir en commenQant notre
travail.
La loi, dile des associations par ironie sans
doute, vient de mettre le trouble au sein de
toutes les families religieuses et va peut-etre
les disperser completement. Les feuilles
publiques nous portent chaque jour une chro-
nique douloureuse, sous ce titre nouveau :
Exode des congregations. Hommes et fem-
mes, religieux etreligieuses, encombrent cha-
que jour les gares et les ports, gagnant la
Belgique, 1'Italie, 1'Autriche, la Suisse, I'Ame-
rique, 1'Asie et 1'Oceanie. G'est un spectacle
lamentable, au sein d'un pays civilise et qui
affichait si hautement, depuis les trente dernie-
res annees, la prevention de se gouverner au
nom de la liberte, de 1'egalite et de la frater-
nite. Les populations sont dans 1'etonnement
et se regardentahuries, en voyant partir pour
les terres ingrates de 1'exil, leurs amis, leurs
enfants, leurs peres. Est-ce possible? se
dit-on, et I'exode continue. Les fetes de
AVANT-PROPOS XVII
joie se changent ainsi en ceremonies de
deuil.
Le 6 octobre prochain sera celebre le
huitieme centenaire de la mort de saint
Bruno.
La fete cut ete triomphale en d'autres
temps. En annongant a son Ordre le glorieux
anniversaire , le Reverendissime Pere General,
Dom Michel Baglin, a prescrit, pour toute
solennite, de faire une procession dans les
cloitres cartusiens, en portant les reliques du
Saint, et en chantant les litanies. Ge sont
f
les ceremonies en honneur dans 1'Egiise,
dans les grandes calami tes publiques : en
temps de guerre, de peste, de famine ou
d'inondations. La persecution est aussi un
fleau. Au lieu de se rejouir, au glorieux
centenaire de leur Pere, les Ghartreux pleu-
reront.
II n'y aura pas non plus de discours acade-
mique en son honneur ; on ne verra pas inau-
gurer ses statues sur nos places publiques.
Le siecle et le peuple, en dressant des
statues, n'entendent souvent que person-
nifier et glorifier leurs prop res passions; les
XVI II AVANT-PROPOS
epoques troublees comme la notre ont peu le
culle des vertus cachees, si sublimes soient-
elles.
Nous avons voulu reparer, dans la mesure
de nos forces, ces oublis coupables d'un
siecle peu chretien, en racontant les vertus
de Bruno et en rappelant les grandeurs de son
oeuvre. Ge ne saurait etre un monument eleve
a sa gloire ; nous n'avons que 1'humble am-
bition de faire entendre la voix de la recon-
naissance et de pousser le cri de 1' admi-
ration.
Nous avons ete puiser nos documents aux
sources les plus sures et les plus authenti-
ques : les auteurs Chartreux d'abord, les Bol-
landistes ensuite. Un de ces documents
prime tous les autres. Pour en montrer toute
la valeur, nous devons rappeler un usage
suivi dans les vieux couvents du moyen
age.
Quand un religieux eminent mourait, un
Frere Gonvers recevait un rouleau de par-
chemin, appele Rotulus, qu'il devait presenter
dans les couvents, les abbayes et les chapi-
tres. Sur ce Rouleau des morts , on ecri-
AVANT-PROPOS XIX
vait, soit les prieres qu'on s'engageait a faire
pour le defunt, soit un court eloge qui etait
comme une epitaphe. Le voyage du Rolliger
durait des niois, quelquefois desannees; il
parcourait ainsi, quelquefois des provinces,
quelquefois des royaumes. M. Leopold De-
lisle, 1'eminent paleographe, a parle du Rou-
leau qui circula en France et en Angleterre,
a la mort du bienheureux Vital. II est con-
serve aux Archives Rationales dans 1'armoire
de fer. II ne contient pas moins de 208 Titres
funebres.
Le Rolliger eut sa mission a la mort de
Bruno. Ges souvenirs s'etaientperdus au sein
meme de 1'Ordre, lorsqu'au commencement
du seizieme siecle, on trouva le Rouleau
funebre en 1'honneur de saint Bruno dans
la Chartreuse de Galabre. Sans retard on
1'envoya a la Grande-Chartreuse ou il dis-
parut avec les autres manuscrits, dans les
incendies qui ravagerent si souvent le cou-
vent. Fort heureusement, vers i5io, on avait
fait imprimer a Bale tous ces Titres fune-
bres, a la suite de la Vie de saint Bruno
par le R. P. Dom Frangois Dupuis. G'est
XX AVANT-PROPOS
ainsi qu'ils sont parvenus jusqu'a nous (i).
Ge sont des documents historiques d'une
valeur incontestable. Si 1'elog-e est parfois un
peu outre, le fait reste neanmoins solidement
etabli. Aussi les Bollandistes dont la haute
critique est appreciee de tous, n'hesitent-ils
pas a publier tous ces Titres, en les presentant
an lecteur comme de precieux monuments
de 1'antiquite , pretiosa antiquitatis monn-
menta. (Com. prov., 11 26.)
Ges Titres sont au nombre de cent soixante-
dix-huit ; la physionomie de Bruno s'y trouve
reproduite sous toutes ses faces, et nous
entendons le onzieme siecle tout entier ren-
dre hommage a son nom.
Nous suivons toujours les traditions de la
fainille cartusienne. Des qu'un recit se pre-
sente en effet sous les auspices d'une famille
monacale, il est par la meme eminemnient
authentique^ La chose est deux fois vraie
pour 1'ordre des Ghartreux; on y travaille les
in-Jolio, pendant trente et quarante ans, sans
songer un instant a la gloire scientifique ou
(1) Tromby, t. Ill, p. x.
AVANT-PROPOS XXI
litteraire. Si un jour, par ordre des Supe-
rieurs, on fait imprimer un volume, on signe
timidement : un religieux; et si V imprimatur
n'est pas rendu obligatoire, les manuscrits
du Chartreux vont se perdre dans les archi-
ves de la Grande-Chartreuse. Souvent le
manuscrit du Ghartreux n'a meme pas ce
privilege : au retour de matines, a 2 heures
du matin, quand il rentre dans sa cellule
tout transi de froid, le religieux effeuille
iiegligemment jour par jour ses cahiers, pour
allumer son feu. L'etude pour le Ghartreux
est la priere dont il nourrit quotidiennement
son ame; quand il a pris 1' aliment celeste,
peu lui importe le reste, la gloire surtout.
Gette admirable vie cartusienne s'etein-
drait-elle en France et pourrions-nous le
croire? La Grande-Chartreuse deviendrait-
elle deserte une seconde fois?
La premiere, ce fut sous la Convention, tan-
dis que Robespierre dictait ses lois a la France.
De tels rapprochements deviemient un
reproche sanglant et devraient etre une legon
salutaire. Notre Vie de saint Bruno, puisque
ces tristes previsions sont deja realisees, res-
XXII AVANT-PROPOS
tera comme une protestation conlre la perse-
cution et im bien vif etrespectueux hommage
pour les enfants de saint Bruno sur le seuil
de 1'exil.
Les persecuteurs passent et 1'oeuvre de Dieu
reste. Les Ghartreux vivront et les Ghartreux
reviendront : Stat crux dum volvitur orbls!
M.-M. GORSE.
Paris, 29 septembre,
en la fete de saint Michel, archange.
VIE
DE
SAINT BRUNO
GHAPITRE PREMIER
ENFA.NCE ET ADOLESCENCE
1. L'oeuvre de Lesueur. II. Naissance de Bruno a Cologne.
111. Monuments et tetnoignages. IV. Belle legende.
V. Cologne. VI. Ecole de saint Cunibert. Renaissance du
onzieme siecle et le grand Gerbert. VII. Bruno a Reims.
VIII. Universite' de Paris. IX. Ketour a Cologne et
saints ordres.
Le moyen age est rempli de eontrastes mys-
terieux.'Ge fut 1'epoque des moeurs brutales,
violentes et sensuelles; ce fut aussi le temps
des repentirs eclatants, des longues penitences,
des mortifications et des austerites dont le seul
1
2 VIE DE SAINT BRUNO
recit effraie la delicatesse moderne. Les noms
de saint Bernard, de sainte Hildegarde, de
sainte Elisabeth de Hongrie, de saint Francois
d'Assise, de Dominique et de Louis de France,
rappellent les sommets de la perfection chre-
tienne et de 1'austerite evangelique. Ces gran-
des ames donnaientl'elan, inspiraient le souffle
divin, et les foules suivaient 1'impulsion
sainte; les monasteres.se remplissaient d'ames
assoifees de perfection et de penitence. G'est
avec ce r6le et dans ce cadre que nous appa-
rait notre saint.
I
VouLez-vous penetrer au fond de la grande
ame de Bruno, embrasser d'un seul regard la
frame de sa vie, voir son role dans 1'eglise et
son influence sur son siecle? allez au musee du
Louvre; passez dans la galerie Mollien, mon-
tez 1'escalier et tournez a droite : c'est 1'entree
r
des petites salles de 1'Ecole frangaise. Au-des-
sus de la porte un grand panneau attirera votrc
attention ; c'est le plan de la Chartreuse de
Paris. Vous touchez a 1'oeuvre immortelle de
Lesueur; c'est la salle XIII.
ENFANCE ET ADOLESCENCE 3
De toutes ces petite* salles de FEcole fran-
caise, celle de la vie de saint Bruno est la
pins connue et la plus visitee. L'ermite de Char-
treuse doit bien souffrir; il n'est jamais seul
au Louvre, et sou vent la plus brillante et ele-
gante societe lui fait la cour. II y a toujours
groupes devant ces scenes de la vie monastique .
L'attention est si vite attiree, il est vrai, et
Fame est sitdt subjuguee par cette oeuvre ! Le
genie de Lesueur s'est pour ainsi dire surpasse
lui-meme; ces actes de la vie d'un moine out
pris sous sa palette et ses couleurs les pro-
portions d'une epopee.
Pas une note de 1'ame de Bruno que vous
n'entendiez vibrer, pas une vertu que vous ne
voyez resplendir; pas un eclair de sa pensee
qui ne vous illumine et pas un elan de son
coeur qui ne vous rechauffe et vous emporte.
Bruno ecoutant le grand docteur Raymond Dio-
cres dont il aura la lugubre apparition, vous
etonne; Bruno enseignant dans sa chaire de
Reims, vous subjugue et vous entraine ; revetant
sa robe de bure ou la donnant a ses enfants,
il vous attendrit ; dans sa chambre ou au fond
de sa grotte, 1'ardeur de sa priere vous con-
fond ; a la cour des Papes son prestige vous
r
emerveille; en face des princes de 1'Eglise ou
VIE DE SAINT BRUNO
des princes de la terre, il vous apparait ega-
lement noble, egalement grand et egalement
saint. Pour jouer le r6le de ce moine,il fell ait
etre cela en effet : un grand homme selon le
monde et un grand saint devant Dieu. Par un
prodige de talent, Lesueur vous montre vivante
sous les yeux cette double vie de son heros;
car, nous le repetons, le grand peintre a fait
une epopee. Si vous ne savez rien de la vie de
saint Bruno, allez considerer cette ceuvre, et
vous saurez tout; si vous avez etudie cette
vie d'ermite, allez encore, vous la connaitrez
encore mieux.
Apres avoir lu des volumes, consulte pen-
dant plusieurs mois les chroniques et les tradi-
tions cartusiennes, penetr'ant dans la salle (les
Lesueur, il nous sembla voir apparaitre a nos
yeux, pour la premiere fois, la grand e et belle
ligure de Bruno. Nous nous trouvions en pre-
sence d'une grandeur et d'une saintete quenous
ne commissions pas encore.
Gette oeuvre a merite k Lesueur Je nom de
Raphael franc. ais. Elle comprend vingt-deux
tableaux. Dom Joyeulx, prieur de la Chartreuse
de Paris, voulant faire restaurer le petit cloitre^
il fut decide qu'on peindrait les murailles et ce
fut a Lesueur qu'on confia ce travail. II le com-
ENFANCE ET ADOLESCENCE 5
menca en 1645 et 1'eut termine en trois ans.
Lesueur peignit sur bois. Les vermoulures
n'auraient point tarde a emporter ce chef-d'oeu-
vre. Or, pour eviter ce malheur, le Louvre a
pu substituer la toile au bois, par un precede
d'une habilete etonnante, et sans endommager
en rien la peinture. G'est ainsi qu'aujourd'hui
Toeuvre de Lesueur, vivante et eternelle, est
gardee sur la toile. .
On a fait une legende sur les motifs qui au-
raient porte le grand peintre a, traiter la vie de
saint Bruno. Cette legende est encore en cours.
La voici :
Lesueur proyoque en dueltua son adversaire.
Le regret de sa faute 1'aurait amene dans les
bras des Ghartreux, et pour obtenir miseri-
corde, il aurait peint la vie de leur saint Fon-
dateur. Qa, c'est la legende. Ecoutonsl'histoire :
Ses habitudes de piete 1'avaient mis en grands
rapports avec les Ghartreux. Autantpour suivre
les inclinations de son ame que pour rejouir le
coaur de ses bienfaiteurs,. il entreprit son oeu-
vre dans les circonstances que nous venons de
dire. Plus tard, ayant perdu sa femme, decou-
rage, pensant que sa vie etait accomplie, ii
demanda aux Ghartreux de le recevoir pour
mourir. G'est ainsi qu'il s'eteignit au sein de
6 VIE DE SAINT BEUNO
ses chefs-d'oeuvre. En 1776, sur la demande du
comte de Maurepas, le Prieur de la Chartreuse
de Paris, Dom Hilarion Robinet, fit horn mage
des tableaux de Lesueur a Louis XVI pour la
galerie du Louvre. G'est un bienfait de plus
dont les arts en France sont redevables a des
moines.
Apres ce chant d' epopee de 1'artiste, suivons
religieusement dans ses details le recit de 1'his-
toire.
11
Saint Bruno naquit a Cologne.
Nous citons une vieille chronique cartu-
sienne :
Isci nasquit notre saint Pere Bruno de 1'cx-
cellente et renommee tige de la famille dc
Harde-Faust, une des quinze families si re-
nommees de Rome, lesquelles apporta icy et
establit pour la conservation de ceste ville dc
Cologne, 1'empereur Trajanus. Ceste famille
fut la mise avec une telle faveur, qu'icelle ayaut
plante bien profond ses racines d'une tres-
grande tige, comme il paroist par la longueur
de neuf cents annees et davantage, jusqu'a ce
qu'il vint a rejalir un fructueux rejeton, un
ENFANCE ET ADOLESCENCE
tres-noble et tres-heureux fils, scavoir nostre
Pere Bruno Von Harde-Faust. Gette tige
de maison se pourrait glorifier de ceste des-
cente, car estant replantee en une plus grasse
terre (je dis dansles montagnes de Gartusien et
desert de Galabrien), produisit une autre qui a
r
merveilleusement annobly I'Eglise catholique
romaine, voire meme pour ainsi dire tout
1'univers. De cette tige.de famille, comme d'un
puissant et noble tronc (et point sans raison)
est issu et nasquit notre grand patriarche
Bruno, pronostiquant et declarant par sa forme
de Harde-Faust, ce que signifie si bien, comme
de Duro pugno, la furieuse guerre laquelle il
devait avoir lui-meme non seulement contre le
monde, richesses et honneur, mais aussy (qui
est bien plus) contre soi-meme avec le diable,
par beaucoup d' abstinence et austerite.
Quelle saveur et quelle couleur locale dans
ces lignes! que 1'auteur n'a-t-il ecrit la vie
complete de son Pere Bruno ? quel charme il y
aurait dans ses pages! Le sire de Joinville
ecrivant de son roi ou de son Dieu, n'a pas un
accent plus touchant d'amour et de sincerite.
Gette chronique ne merite qu'un reproche,
celui de ne pas marquer assez nettement la dis-
tinction entre 1'histoire et la leg-ende ; c'est cette
8 VIE DE SAINT BRUNO
distinction que nous allons bien etablir, a la
suite des auteurs qui ont ecrit avec le plus dc
competence sur le sujet.
Bruno naquit a Cologne. Voila le fait incon-
testable. La chronique des quatre premiers
Prieurs de Chartreuse, redigee par Dom Gui-
gues ou sous son contrdle, est tres affirma-
tive : Maitre Bruno, Allemand de nation,
naquit dans la celebre ville de Cologne d'unc
famille illustre (1).
Or, Dom Guigues avait pu certainement s'cn-
tretenir avec les disciples memes, compagnons
de Bruno, et consigner des souvenirs encore
recents, puisqu'il mourut (1137) trente-six ans
seulement apres saint Bruno (1101).
D'oii a done pu surgir 1'ombre d'un doutc?
De certaines appellations qu'on trouve dans les
Titres funebres : Bruno le Francais, (Titre
32), Bruno de Reims (2).
Ce n'est pas le cas de faire une dissertation
historique ; nous nous contenterons d'une
simple remarque.
En appelant Bossuet 1'Aigle de Meaux, ct
Fenelon le Cygne de Cambrai, nous n'assignons
pas Meaux pour patrie a Bossuet et Cambrai a
(1) Apud Boll. De sancto Brunone. n 40.
(2) Id., ibid., n 4.
ENFANCE ET ADOLESCENCE 9
Fenelon : nous voulons rappeler simplement les
sieges qu'ils illustrerent par leur eloquence et
leur savoir. Au meme titre, Bruno est Frangais,
puisqu'il habita la France, la plus grande par-
tie de sa vie, et il est de Reims par 1' eclat qu'y
donnerent ses enseignements : Bruno Gallus. . .
Bruno Remensis.
Ill
II y a quelques annees & peine, on visitait
encore a Cologne la maison qui etait designee
comme etant la maison natale de Bruno. Le
V. P. D. Alphonse Schmit, Prieur de la Char-
treuse de Main au diocese de Cologne, en
parlait encore dans une lettre datee du 29 sept-
tembre 1890, en regrettant beaucoup qu'on eut
abattu ce monument, pour mettre a la place un
edifice qui ne laisse rien subsister de 1'antique
habitation. Les Vandales sont de tous les ages.
Le R. P. Aldenbruch, jesuite, visita cette mai-
son en 1767. Les Bollandistes (1) nous gardent
le recit de ce pieux pelerinage.
Une statue de saint Bruno, religieux sym-
(1) Boll. De sancto Brunone. Append. n 40.
1.
10 VIE DE SAINT BRUNO
bole, se detachait en saillie surla porte de cette
demoure. On gardait religieusement la chambre
autrefois occupee parle saint; personne n'etait
autorise a y coucher. On montrait le bois de
lit meme ou avait repose Bruno ; il etait de
chene etla morsure des vers ne 1'avait pas meme
attaque. Gomme les nombreux visiteurs en
enlevaient sou vent des fragments dans de pieux
larcins, les possesseurs I'avaient fait recouvrir
pour le proteger. Ainsi parle le P. Aldenbruch.
Et enfin, s'il nous etait permis de donner ici
un temoignage un pen personnel, nous met-
trions en avant la parole du V. P. D. Gyprien
Marie Boutrais que nous avons connu et ap-
precie beaucoup en la Chartreuse de Glandiers
(Correze). L'eminent Prieur nous affirmait
avoir eu en mains les parehemins du baron.
Vander Stichele de Maubus qui etablissaient sa
descendance de la famille des Harde-Faust,
parents de saint Bruno. G'etait pendant un
voyage a Bruxelles. Les manuscrits du savant
religieux, mortdepuis quelques annees, doivent
surement en porter traces.
ENFANCE ET ADOLESCENCE 11
IV
Mais la charmante chronique par laquelle
nous avons voulu commencer notre recit donne-
rait k Bruno une origine patricienne; Bruno
seraitde sang- remain. Sur ce point c'est surtout
la legende qui parle ; 1'histoire se tait presqne
La legende s'epanouit sur les Lords du Rhin
comme en une terre de predilection ; elle y fut
fraiche et poetique souvent, douce et chretiennc.
Le Rhin enchante tons ceux qui parcourent ses
rives ; les legendes partirent de sur ses bords
comme un vol de colombes, au souffle des voiles
qui glissaient sur ses eaux. Ecoutons done la
legende du Rhin :
Un jour, trois jeunes hommes entraient dans
une barque. Us venaient du midi et allaient
vers le nord. G'etaient Materne, Eucharius et
Valerius. Arrives, au courant du fleuve, a une
bourgade de 1' Alsace, de notre Alsace, Materne
mourut. Les deux survivants reprirent tristc-
ment le chemin de Rome, carils etaientapotres,
ct Pierre les avait envoyes a la conquete des
provinces rhenanes. Quarante jours apres, ils
etaientde retour aupres du tombeau de Materne,
12 VIE BE SAINT BRUNO
plantaient dessus le baton de saint Pierre qu'ils
avaient apporte, et sur-le-champ Materne res-
suscitait.
G'etait pour la seconde fois : Materne en effet
etait le fils de la veuve de Nairn que Jesus avait
une premiere fois deja rendu a la vie, touche
par les larmes d'une mere. Materne fut le pre-
mier evequede Cologne . G'est par ses soins que
Trajan vainqueur fit implanter dans la grand -
ville quinze des plus nobles families de Rome,
an nombre desquelles etait celle des d'Har-
tenfaust,la famille meme du Patriarche Bruno.
Ozanam connaissait cette legende, et il en
avait ete charme, charme par sa poesie et
charme par sa grace chretienne. II trouvait
touchant de voir que les peuples g'ermaniques
dussent le bienfait de la foi aux larmes d'une
veuve, et il voyait une preuve de leur an-
cien attachement a la foi de Pierre, dans la
legende meme qui fait venir de Rome le baton
pastoral. L'eminent ecrivain appuie du reste la
legende de SOD autorite, en prouvant que des
r
le deuxieme siecle il y avait eu des Eglises cons-
tituees en Germanic (1). '
Si Bruno n'etait pas Romain, il etait digne de
(1) Ozanam. La Civilisation chretienne chez les Francs,
ch. i er .
ENFANCE ET ADOLESCENCE 13
1'etre. II avait du Remain 1'esprit puissant et
ferme, et il en a eu les oeuvres. Mais n'antici-
pons pas; recueillons religieusement les quel-
ques details conserves par la tradition ou 1'his-
toire sur les premieres annees d'un enfant sur
lequel reposaient de si hautes destinees.
La famille gardait avec ses vieilles traditions
un riche heritage de foi chretienne. Dans ce
foyer que Dieu venait de benir, en le dotant
d'un enfant predestine, 1'ordre et la paix re-
gnaient en meme temps.
Bruno, le pere, etait la tete et le bras; la
mere etait 1'ame et le eceur. On ne connait
aucun detail sur la mere de saint Bruno; rnais
si Fame et le cqsur de 1'enfant vivent surtout de
I'dme et du cceur de la mere, nous pouvons
entrevoir tout ce qu'il y. avait de douceur ct de
seve chretienne en cette &me, de tendresse et
d'ardeur dans ce cceur de femme.
Le nom de Bruno etait celebre a Cologne;
c'etait un veritable honneur de 1'y porter et on
en faisait un heureux presage.
Saint Brunon, archeveque de cette ville,
mort en 965_, 1'avait saintement illustre, et son
culte etait reste populaire dans sa ville episco-
pale. La saintete de cet archeveque etait du
reste rehaussee par .1'eclat d'un grand nom : il
14 VIE DE SAINT BRUNO
etait le fils de 1'imperatrice sainte Mathilde, et
frere de 1'empereur Othon.
Ge nom, 1' enfant qui venait de naitre, al-
lait le rendre plus eclatant encore, un peu des
gloires profanes et passageres, beaucoup sur-
tout des gloires chretiennes et immortelles. Les
auteurs chartreux et les Bollandistes avec etix,
placent la naissance du petit Bruno vers 1031 .
II rut sans retard porte sur les fonts baptis-
maux, recevant avec la grace divine ce sceptre
de royaute qu'il devait si noblement tenir
durant toute savie, en terrassant sans defail-
lance 1' antique ennemi. Dans son Commentaire
sur les Psaumes, Bruno s'est compln a signaler
les merveilleux effets de la gr&ce baptismale
dans Tame du nouveau-ne. II en fut lui-memc
un vivant temoignage. II grandit en age et en
sagesse a la fois. L'atmosphere qu'il respirait
au sein de la famille et les brillantes traditions
chretiennes qu'il voyait revivre sous ses yeux,
activaient a la fois ces heureux developpe-
ments.
V
Cologne eut les splendeiirs d'une capitale. Sa
population compta jusqu'a deux cent mille
ENFANCE ET ADOLESCENCE 15
habitants. Elle eut onze collegiales, dix-neuf
paroisses, cinquante-huit cou vents, douze ab-
bayes et dix-huit hdpitaux (1). Si la grand' villc
connait les redoutables contagions du mal, elle
possede aussi les puissants entrainements an
bien. Sous ces rosees bienfaisantes et a ces souf-
fles divins, Tame du jeune enfant s'ouvrait et s'a-
nimait. Les saints enthousiasmes du chretien et
les nobles ambitions de I'ap6tre penetraient pen
k peu dans son co3ur. Surl'emplacementdapre-
toire remain, il voyait se dresser, et on le lui
disait, 1'eglise de Sainte-Marie du Capitole; la
vieille cathedrale rappelait la munificence de
Charlemagne; a Saint-Gereon reposaient les
martyrs de la legion thebaine ; 1'eglise des Onze-
Mille Vierges gardait le corps de sainte Ursule
et de ses compagnes. De tels monuments se
degagent com me des parfums de vertus; les
fr6ler chaque jour en passant dans la rue, de-
vient comme uri bain salutaire de regeneration.
De tels souvenirs sont une predication inces-
sante et forte. Le jeune Harde-Faust vivait
dans ces souvenirs et sa robe enfantine effleu-
rait chaque jour ces grands monuments de la
foi, tandis qu'il jouait a leur ombre.
(1) Encyclopedie calholique, t. VIII, art. Cologne.
16 VIE I>E SAINT BRUNO
VI
Les chanoin.es de 1'eglise collegiale avaient
leur ecole, comme la plupart des chapitres
d'alors; c'est a leur sollicitude que fut confie le
jeune Bruno. Precoce levite, il snivit dans le
temple les solennites religieuses et contribua a
leur eclat qui etait tres grand alors : le moine
italien Gui d'Arezzo venait d'inventer lanouvelle
notation qui rendait facile a un enfant ce qui
demandait auparavant des annees d' etude a un
homme mur. La vulgarisation du chant dans
nos eglises y opera comme une salutaire revo-
lution. Ce ne serait pas faire un tableau trop
fantaisiste que de se representer le jeune Bruno,
vetu de 1'aube blanche, servant le pretre a 1'au-
tel, chantant & pleine voix, dirigeant peut-etre
dans les ceremonies la troupe candide de ses
con disciples. Sa piete sans nul doute lui donnait
ce droit.
La vivacite de son intelligence n'avait pas
tant tarde a attirer 1'attention. Harde-Faust
prim ait ses camarades, a 1'ecole comme au sanc-
tuaire. II fut bientdt evident que ses brillantes
facultes, pour acquerir leur plein developpe-
ment, demandaient d'autres maitres et un plus
ENFANCE ET ADOLESCENCE 17
grand theatre. L'archeveque de Cologne, Heri-
man II, avait eu maintes fois 1'occasion de re-
marquer ces etonnantes aptitudes ; au sentiment
de plusieurs auteurs, ce fut lui qui conseilla
de choisir une de ces grand es ecoles de France
qui attiraient alors 1' attention de I'Europc sa-
vante.
Le onzieme siecle fut une epoque de renais-
sance et de progres. La France etait ci la tete de
ce mouvement en avant del'humanite. Endon-
ner les principaux traits et en signaler les ten-
dances, serait comme dessiner le cadre dans
lequel notre adolescent allait engager sa vie. Ce
sera aussi eclairer notre route.
II n'est pas douteux que 1'attente de la fin du
monde pour 1'an 1000 n'eut brise les ressoris
de 1'esprit humain et paralyse les volontes.
Quand les peuples virent que le soleil eclairait
encore et que la terre durait toujours, il y cut
un epanouissement general et une floraison
nouvelle dans riiumanite. La poesie reparut sur
la terre; les chevaliers eurent leurs trouveres,
leurs troubadours et leurs jongleurs, comme
les barbares avaient eu leurs bardes. Des idio-
mes nouveaux surgirent, encore rudes, impar-
faits et variables, mais expression vivante
et forte, dans laquelle chaque peuple refleta son
18 VIE DE SAINT BRUNO
ame et laissa parler son coeur : en Allemagne,
c'est le tudesque, langue de ia; en Italic, c'est
I'italien,, langue de si; en France, c'est le roman,
roman du Nord, c'est la langue (foil, et roman
du Midi, c'est la langue d'oc.
Dans les ecoles, c'est-a-dire dans les couveuts
(en ces temps-la surtout 1'ecole n'exista pas
ailleurs) , 1'esprit humain s'affinait et s'enhar-
dissait. Les abbayes normandes tenaientla tete
du mouvement : Saint-Vandrille, Jumieges, le
Bee, Caen, Avranches, Bayeux, Fecamp et le
Mont-Saint-Michel, au milieu des dangers dc
la mer , pour parler le langage des vieux chro-
niqueurs, se disputaient les palmes du savoir.
Dans leurs couvents, les moines ecrivaient leur&
chroniques devenues les premieres bases dc
notre histoirenationale. Richer, moine de Saint-
Remi, Abbon de Saint-Germain et Guillaume dc
Jumieges sont les premiers historiens de la
France.
Par une marche naturelle, tandis que le flam-
beau de la science brille dans les ecoles, 1'hu-
manite descend dans le coaur des chevaliers et
les transforme. Etre chevalier, c'est etre apdtre.
Arme au nom de Dieu, de saint Michel et de
saint Georges , le chevalier s' engage a prier
Dieu, fuir le peche, defendre 1'Eglise, la veuve
ENFANCE ET ADOLESCENCE 19
et 1'orphelin, et proteger le peuple : c'est un
ideal de noblesse, de grandeur et d'abnegation.
Le chevalier savait mourir ; ce n'est pas petite
science.
Sous 1'impulsion des memes forces vivifiantes
et chretiennes, on voit apparaitre une architec-
ture nouvelle. Les basiliques sortent de terre
comme par enchantement. Pres de trois ans
apres 1'an 1000, dit Raoul Glaber, les eglises
furent renouvelees dans presque tout 1'univers,
surtout dans 1'Italie et dans les Gaules, quoique
la plupart fussent encore en assez bon etat
pour ne point exiger de reparations.
G'est unesociete nouvelle dont la physiono-
mie est tout originale et qui donne une note
qui la distinguera a tout jamais : son architec-
ture, sespoetes, sesguerriers etsesphilosophes,
ne ressemblent a rien de ce qu'on a vu et de ce
qu'on verra.
Un grand pape avait donne le branle a ce
siecle.
Dans un modeste village d'Auvergne etait ne ,
ausein d'une famille obscure de pay sans, un
enfant en qui la vigueur du sang pouvait sup-
pleer ci la delicatesse des soins. 11 eut une ten-
dre piete, et il fut moine ; son intelligence su-
perieure attira vite 1'attention des rois et des
20 VIE DE SAINT BRUNO
papes, et sous ces hauts patronages, il dut
prendre le chemin de la grande ecole, Reims ;
un tel talent ne peut rester longtemps disciple,
et il enseigna bientot en maitre, la ou on
Favait vu arriver etudiant : il devint Ecolatre.
G'etait 1'illustre Gerbert. L'intelligence en cet
homme allait jusqu'au genie : il fut pape sous
le nom de Sylvestre II (999-1003).
L'allurede eetespritfut tout originate, person-
nelle et presque audacieuse ; notre siecle pour-
rait saluer en lui un de ses ancetres les plus di-
rects : il fut un des grands initiateurs dans le
champ des sciences humaines. En arithmetiquc,
ilfit adopter un systeme plus simple de nume-
ration ; en geometric, il porta une methode plus
claire et ingenieuse ; en astronomic, il inventa
nn systeme de sphere qui servit ci d'etonnantcs
demonstrations; en mecanique, ilimaginal'hor-
loge a balancier; en musique, il fixa des prin-
cipes et fit construire sous ses yeux un orguc
dont il etait 1'inventeur.
VII
L'ecole de Reims gardait pour 1'etude toutes
les ardeurs qu'y avait soufflees Gerbert, son
ENFANCE ET ADOLESCENCE 21
illustre Ecolettre, et vivait des feux de son
genie.
G'est la qu'on vit paraitrele jeune enfant de
Cologne qui faisait dej& 1'orgueil de sa ville
natale. II avait quinze ans. On n'a a peu pres
aucun detail stir le sejour du jeune Bruno a
Reims. Maisil nous est venu dela un document
inappreciable. G'est une piece de vers latins. La
facture en est vraiment remarquable, et nous
cntrevoyonspar la le prestige qui s'attacha sitdt
a la personne du jeune etudiant. Mais c'est
I'ame d'un saint que nous voulons etudier sur-
tout; les c6tes profanes ne peuvent etre que
tres secondaires pour nous. Ge qui nous frappe
surtout en ce gracieux petit poeme, c'est la
pensee si fortement chretienne de son jeune
auteur. Get adolescent avait entrevu et senti
avec toute la vivacite de I'homme nnir la ma-
jeste redoutable des verites eternelles! Ge jeune
homme parle comme un vieillard ; 1'etudiant de
Reims est deja Ghartreux. Lisons religieuse-
ment cette page partie de son coeur comme un
souffle :
Dieu a cree tous les mortels et leur a donne
Ja lumiere, afin qu'ils arrivent a meriter les
joies supremes du ciel. Heureux celui qui di-
rige sans cesse son ctme vers ce but! Heureux
22 VIE DE SAINT BRUNO
pourtant aussi celui qui se repent du crime qu'il
a commis et qui verse despleurs abondants sur
sa faute ! mais les hommes vivent comme si la
mort ne devait pas les atteindre, et comrne si
1'enfer n'etait qu'une vaine fable. L'experience
cependant demontre que notre vie finit par le
trepas, et les saintes Lettres prouvent 1'exis-
tence des peines de 1'enfer. Ne pas craindre ces
peines, c'est vivre en malheureux et en insense,
c'est s'exposer apres la mort a ce feu eter-
nel. Que tous les mortels s'efforcent done d'a-
gir de telle sorte que l'abime souterrain ne soit
pas a craindre pour eux !
Lejeune Bruno avait deja sa voie tracee. Si
de Maistre a pu dire que 1'homme moral etait
forme a dix ans sur les genoux de sa mere ,
nous dirons que 1'homme intellectuel etait deja
forme a quinze, en notre jeune etudiant. Tout
contribuait autour de lui a. developper une ma-
turite precoce : le temps, le milieu et les eve-
nements. II y en eut un retentissant entre tous
qui eut Reims pour theatre et se passa pour
ainsi dire sous ses yeux.
Le saint eveque de Toul, Brunon, eiu pape a
la diete de Worms, malgre ses protestations et
malgre ses larmes, avait ete intronise le 12 fe-
vrier 1049. Sans retard, comme le bon pasteur,
ENFANCE ET ADOLESCENCE 23
il prit le baton pastoral pour courir a la recher-
che cles brebis egarees. Ilfut a Rome, de Rome
a Pavie, de Pa vie a Cologne, tenant des con-
ciles et retablissant la discipline foulee aux
pieds. Apres Tltalie et apres VAllemagne, les
regards du pontife se tournerent vers la France.
Ilvint a Reims. II dedia la basilique de Saint-
Remi, tint concile avec les quelques eveques qui
avaient repondu a son appel et flagella les me-
mes depravations du clerge. Detail typique!
Des la premiere reunion conciliaire, il dut apai-
ser un grand conflit de preseance qui s'etait
eleve entre 1'archeveque de Reims et celui de
Treves. G'etait bien de preseance qu'alors il
s'agissait !
Queljour de tels faits jettent surla situation
de 1'Eglise a cette epoque, et quelles vives
impressions devait en ressentir l'ame ardente
du jeune etudiant de Cologne ! Quel champ il
pouvait voir ouvert k son apostolat ! quels reves
peut-etre commenga-t-il des lors a former !
A c6te de si grandes defaillances au sein
r
meme de 1'Eglise, il put contempler les gran-
dioses spectacles de la foi catholique : tout un
peuple, tous les peuples accourus a Reims,
courber le front sous la main de Leon IX,
baiser les reliques de saint Remi, envahir la
24 VIE DE SAINT BRUNO
basilique comme un flot renouvele sans cesse,
debordant dans les rues de la ville et 1'inondant.
Frangais, Espagnols, Allemands, Anglais fra-
tcrniserent ce jour-la, dans le meme temple,
aupres du memeDieu, sous la benediction du
meme Pontife. Ges solennites eurent lieu les
l er et 2 octobre 1049. De telles demonstrations
de foi produisent dans les ames des ebranle-
ments qui les renouvellentj usque dans les fibres
les plus intimes et laissent traces pour 1'eter-
nite. Nulle nature n'etait plus accessible a de
telles emotions que 1'ame de Bruno. Les fetes
de Reims marquerent surement une phase dans
sa vie.
VIII
II y avait dej& quatre ou cinq ans, qu'il etait.
auxpieds des chaires de lagrande ecole.
D'autres ecoles avaient cependant des maitres
cloquents, et comptaient des disciples plus
nombreux et tout aussi distingues. Paris avait
le privilege de toutes les capitales; ilbrillait et
il attirait. G'est une croyance de la famille
cartusienne que Bruno vint etudier a Paris.
Surius 1'afnrme et ce detail estconsigne dansle
Breviaire romain. G'est la qu'il prit les grades
ENFANCE ET ADOLESCENCE 25
de docleur en theologie et en philosophic, ou
Inequivalence, car 1'Universite de Paris n'etait
pas encore regulierement constitute, parait-il.
Un historien pense meme que le jeune Bruno
eut pour maitre en cette nouvelle ecole le trop
fameux Berenger. Le fait ne parait rien moins
que prouve; car s'il est peu probable que
Berenger ait enseigne a Paris, il Test encore
moins que Bruno ait frequente 1'ecole de Tours,
ou 1'heresiarque acquit sa triste celebrite . En
tout cas, si Bruno fut 1'auditeur de Berenger, il
n'en fut jamais le disciple, et nous Ten verrons
devenir un des plus fermes et des plus autorises
contradicteurs.
Bruno fut a Paris ce qu'il avait ete a Reims
eta Cologne, un modele de vertu et un de ces
jeunes gens a qui la vivacite de la pensee et
Tuniversalite du talent donnent sans retard un
sur prestige et une reelle autorite. 11 avait deja
forme son projet de vivre au service de Dieu (1) .
Gette pensee guidait ses pas et soutenait son
courage. II 1'avaitprofondementgravee au fond
du coeur, en regagnant Cologne sa patrie.
(1) Tromby.
26 VIE DE SAINT BRUNO
IX
Bruno revint dans sa ville natale vers 1055.
II avait vingt-quatre ans. Ildut la troirver bien
belle alors, etelle lui etait devenue deux fois
chere ; 1'absence donne de nouveaux charmes a
ce qu'on aime. Une renaissance de foi s'y faisait
sentir partout, sous la sage administration de
son eveque, un vrai saint, Annon. On cite de
lui des traits de zele apostolique qu'on netrouve
que dans la vie des plus grands saints. A
1'empereur Henri III qui 1'avait pris pour con-
fesseur, il fit donner la discipline; il parcourait
Jesparoisses de son diocese, prechant partout
sans treve, organisant un veritable apostolat
sur son passage, en obligeant ses auditeurs a
repeter sa parole a ceux qui ne 1'avaient pas
entendue. Les enfants eux-memes, disent les
chroniques, devenaient predicateurs.
La presence d'un tel eveque a Cologne, au
moment ou Bruno allait recevoir les saints
Ordres, etait providentielle.
De quels sentiments de religion ne devaitpas
etre penetre le jeune levite, lorsqu'il etait,
pendant la messe, temoin de 1'emotion de son
eveque, lorsqu'il voyait couler ses larmes au
ENFANCE ET ADOLESCENCE 27
milieu de ses predications ! Qu'est-ce qui aurait
pu lui apprendre plus eloquemmeat les gran-
deurs du sacerdoce? Apres Reims et apres Paris,
quelle nouvelle ecole pour Bruno, que la pre-
sence d'unvrai saint! II etait le disciple ne de
telles legons. Nous savons ainsi dans quelles
dispositions il gravit les divers echelons qui le
rapprochaient du sacerdoce, comment ildevint
tonsure, minore, sous-diacre et diacre.
Bruno avait un nom dans sa ville natale; sa
science et sa vertu lui faisaient deja une aureole .;
le saint eveque Annon avait bien vite reconnu
tant de merites; il voulut les recompenser : il
nomma Bruno chanoine de la collegiale de
Saint-Gunibert. L'heure de la pretrise arriva.
Bruno s'en approcha, sans nul doute avec un
sentiment de profond aneantissement a la con-
sideration des grandeurs inconcevables du
sacerdoce, mais avec une soif ardente de sacri-
fice. S'il desirait ardemment etre pretre, c'etait
pour etre victime ; il voulait s'immoler. Ge fut
Ik passion la plus caracteristique de son dme
et la soif de toute sa vie. Les pages qui vont
suivre ne seront que les episodes heroiques de
cette longue et impatiente immolation.
Pretre et chanoine de Saint-Gunibert, Bruno
s'associa a 1'apostolat du saint eveque dont il
28 VIE DE SAINT BRUNO
etait le pretre ; il parcourut le diocese, il pre-
cha. Dans une epitaphe, il est appele Praeco
Christi le heraut du Christ. II le fut en effet
avec toute 1'ardeur de son ame et 1'elevation de
sa pensee. On a presente certains recueils de
sermons comme son ceuvre, mais la verite a
oblige les auteurs chartreux areconnaitre que la
plupart de ces sermons etaient 1'oeuvre de saint
Bruno d'Asti, abbe du Mont-Cassin. On est plus
sur d'etre dans la juste mesure, en disant avec
les Bollandistes, que plusieurs sermons de saint
Bruno se sont glisses parmi les oeuvres de son
illustre homonyme. La difficult e est de les
distinguer. On fait generalement une exception
pour un sermon sur le mepris des richesses,
qu'on attribue au jeune chanoine de Saint-
Gunibert, presque sans conteste.
Quelques-uns se sont demande si Bruno etait
pretre, interpretant mal un texte de Dom
Guigues. Un doute n'est pas possible a ce sujet.
La relique la plus precieuse peut-etre qu'on
garde a la Grande- Chartreuse, est 1'autelmeme
sur lequel le saint Fondateur offrait les divins
mysteres. G'est une large pierre carree qui sert
encore de table eucharistique dans la chapelle
de saint Bruno. Les Bollandistes dans leur
savante reserve, pensent pouvoir dire que
EiNFANCE ET ADOLESCENCE 29
Bruno ne fat ordonne pretre qu'apres son entree
an desert; nous croyons plus sage etplus fonde,
avec les auteurs chartreux, de placer 1'ordina-
tion de Bruno pendant le temps de son retour
a Cologne (1).
II ne devait pas y rester longtemps. Son
coeur 1'y aurait retenu peut-etre; son talent
demandait un autre theatre, et la cause de
Dieu a servir allait lui imposer un devoir. En
Allemagne, a Cologne, Bruno eut pu devenir
un redoutable champion dans lalutte qui allait
s'engagerbientot entre Gregoire VII et Henri IV ;
la Providence lui avait reserve un autre champ
d'action, mais c'etait bien toujours un champ
de bataille : il allait combattre sur le terrain de
la doctrine.
(1) Vie de saint Bruno, pax tm Chartreux, p. 46.
GHAPITRE II
BRUNO ECOLATRE ET BERENGER
I. B6renger. II. Scandale de ses nouveaute's.
III. L'Ecole de Reims. IV. Gervais de Cnateau-rlu-Loir
choisit Bruno pour Ecolalre. V. Enseignements de
Bruno dans sa chaire. VI. Amour supreme de Bruno
pour I'Eucharistie. VII. Importance et difficultes de la
charge d'Ecolatre. VIII. Hommages des contemporains.
IX. Commentaires.
Pendant les dix premiers siecles de 1'Eglise les
heresies s'etaient comme exclusivement con-
centrees en Orient. Au onzieme siecle, 1'erreur
change de champ de bataille et se porte en
Occident, pour y entamer une lutte qui dure
encore. Les Albigeois, Luther, Calvin, Jan-
senius, Rousseau et Voltaire sont les noms qui
personnifient le genie du mal. Berenger, on peut
le dire, fut comme le premier grand revolte de
1' Occident, le revolte le plus audacieux et le
moins loyal qui fut jamais. 11 s'en prit direc-
tement au dogme le plus saint de notre symbole.
BRUNO ECOLATRE ET BERENGER 31
I
II etait ne & Tours, avait fait ses premieres
etudes & 1'ecolede Saint-Martinet les avait com-
pletees a Chartres sous le bienheureux Fulbert.
Les tendances de son eleve 1'avaientpreoccupe ;
il les avait combattues, et, a son lit de mort
(1028), apercevant Berenger au nombre de ceux
qui venaient le visiter, Fulbert fit signe qu'on
le fit soi-tir, parce qu'il voyait, dit-il, comnie
un dragon aupres de lui .
Berenger avaitgrandi al'ombre du sanctuaire.
Son oncle, Vauthier, etait chantre de Saint-
Martin ; il fut re$u lui-meme dans le chapitre
de cette eglise, il en dirigea 1'ecole et remplit
successivement les fonctions de tresorier et de
camerier. Devenu archidiacre d'Angers par la
nomination d'Hubert de Vend6me, il n'en con-
tinua pas moins ses lemons dans sa ville natale.
II s'y acquit un vrai renoni de science.
Plein dejactance, Berenger provoqua unjour
dans un tournoi theologique un noble etranger,
un Lombard, que suivait partout une grande
reputation de savoir. L'etranger accepta le
combat, le combat lui donna la victoire. Ge fut la
premiere des hontes de Berenger. Get etranger
32 VIE DE SAINT BRUNO
etait Lanfranc, devenu plus tard le celebre
docteur de Cantorbery.
II
Ce qui nous fait mieux comprendre la vive emo-
tion produite dans 1'Eglise par les nouveautes
sacrileges de Berenger, c'estlamultiplicite etla
frequence desconciles qui s'assemblent etfulmi-
nent centre lui. Del'annee 1050 a 1080, on n'en
compte pas moins de dix, reunis a Rome, a
Verceil, a Poitiers, & Paris ou a Bordeaux. En
ce dernier que presida Hugues de Die, le legat
du Pape en France, Berenger parut. Au retour
de cette assemblce, il se retira dans 1'lle de
Saint-G6me et de Saint-Damien, pres de Tours. II
y passahuit ans dans le silence et le repentir,
disentquelques-uns, et mourut la veille de 1'Epi-
plianie en 1088, dans 1'esperance du pardon.
Une main sacrilege venait de se poser sur
1'arcbe sainte, la vraie celle-la, le Tabernacle!
r
Ecoutons Bossuet :
Le premier qui a fait secte dans TEglise et
qui a ose la condamner ouvertement sur la pre-
sence reelle, c'est constamment Berenger...
r
L'Eglisenefoudroie pas touj ours les erreursnais-
BRUNO ECOLA.TRE ET BERENGER 33
sautes : elle ne les releve point tant qu'elle
peut esperer qu'elles se dissiperont d'elles-
memes (1).
L'epreuve du temps en effet a suffi bien sou-
vent, pour etendre aux pieds de 1'Eglise ses
ennemis vaincus.
L'emoi gue causa 1'audacieuse e't incroyable
nouveaute de Berenger, ne fut remuant nulle
part plus que dans les ecoles catholiques, et
elles etaient deja fort nombreuses partout.
G'est dans 1'ordre logique et il en est toujours
ainsi : les revolutions eclatent dans les idees
avant de faire irruption dans la rue ; elles
tombent des levres des predicants de clubs et
courent atravers les lignes efc les pages erapoi-
sonnees, avant d'eclater dans les canonnades et
de petiller dans les incendies.
Ill
On compta bon nombre d'Ecolatres qui aban-
donnerent leur chaire par suite des desordres
dont 1'heresie de Berenger etait 1'une des prin-
cipales causes. Gozechin, Ecolatre de Liege,
(1) Histoire des Variations, liv. XV, n 126.
34 VIE DK SAINT BRUNO
dans sa lettre a Valchier, place Heriman de
Reims parmi ceux-la. (1). Heriman en effet,
attriste, decourage, et vieilli avant le temps,
abandonna ses fonctions d'Ecolatre de Reims et
se retira dans la solitude pour s'y preparer a
la mort.
Cette succession etait lourde a recueillir.
f
Le role d'un Ecolatre fut toujours important
dans un diocese; les auteurs de VHistoire Httc-
raire de France nous ont donne une juste idee
de ses attributions. Puisque 1'ecole episcopale
etait a la fois ecole et seminaire, V Ecolatre
devait etre en meme temps docteur et direc-
teur. G'etait le poste de confiance de 1'eveque;
souvent les eveques exix-memes se reserverent
exclusivement ce lot du ministere pastoral.
Tels, Fulbert de Chartres, Vozon de Liege, Gil-
bert de Lisieux.
On pourrait en citer beaucoup d'autres (2) .
Mais la fonction d'Ecolatre prenait le plus
souvent une plus grande importance, au sen-
timent dc Dom Morlot (t. I, p. 980). G'etait
1'Ecolatre qui devait enseigner les clercs; il
avait done en cette qualite comme la direction
et la formation de tons les professeurs et maitrcs
(1) Patrologie, t. GXLHI, col. 002
(2) Histoire lilteraire, t: IX, p 31.
SAINT B1SUNO E.NSE1GXAXT LA THKOLOG1E A UEIMS
(p. 35).
BRUNO ECOLATRE ET BERENGER 35
d'ecoJe d'un diocese. G'etait com me un grand
maitre de Fenseignement. II lui fallait autant
de science que de sagesse.
Entre toutes les ecoles de France et d'Europe,
Tecole de Reims avait brille du plus vif eclat.
Gerbert, le grand Gerbert, lui avait donne un
lustre sanspareil. Les enfants des rois venaient
a 1'envi s'y constituer ses. disciples; il put
compter dans leurs rangs le prince qui devait
s'appeler surle trdne de France Robert le Pieux,
et il y vit encore deux jeunes Allemands quicei-
gnirent 1'un et 1'autre la couronne imperiale,
et furent Othon II et Othon III.
Parmi ses disciples, beaucoup porterent la
mitre des Pontifes.
r
L'Ecoldtre de Reims devait etre une autorite
dansle monde des lettres divines ethumaines.
IV
Lorsque Heriman voulut deposer un fardeau
qu'il trouvait trop Jourd pour ses epaules,
grand fut 1'embarras de 1'archeveque dc Reims.
C'etait Gervais de Chateau-du-Loir qui avait pris
possession de ce siege en 1055, apres avoir gou-
verne pendant quelque temps 1'eglise du Mans.
36 VIE DE SAINT BRUNO
Gervais etait un eveque selon le coeur de Dieu.
f
Les Souverains Pontifes Victor II, Etienne IX,
Nicolas II et Alexandra II lui donnerent succes-
sive merit des marques d'estirae et d'afl'ection;
il etait attache a la chaire de Pierre. Gervais
airaait les raoines ; il restaura avec zele les
abbayes de Saint-Nicaise et de Saint-Denys de
Reims. Gervais aimait les saints : il eut des
relations d'amitie avec saint Odilon deChmyet
le Bienheureux Thierry, abbe de Saint-Hubert.
Aimer les saints, aimer les moines, aimer le
pape, pour un eveque du onzieme siecle, etait
chose assez peu commune, pour que nous
enfassions un triple merite a Gervais. G'est dire
assez dans quel esprit et avec quel soin il
r
allait faire choix de 1'Ecolatre de son eglise.
II lui fallait la maturite du vieillard unie aux
ardeurs de la jeunesse, la foi d'un saint, la
science d'un docteur, le zele d'un apotre. Ce
nom, Heriman le portait dans son coeur, c'etait
1'enfant de Cologne qu'il avait compte parmi
sesplus brillants eleves, c'etait Bruno.
L'archeveque pensa comme Heriman ; Bruno
r
devint 1'Ecoldtre de Reims.
Bruno quitta done pour la seconde fois Colo-
gne sa patrie et son berceau, pour Reims sa
patrie d'adoption et le berceau de sa formation
BRUNO ECOLATBE ET BERENGER 37
intellectuelle ; il laissait les bords enchantes du
Rhin pour les terres qu'arrose la Marne; les
splendeurs et les douceurs du triomphe pour
les amertumes et les violences du combat. La
compensation aurait pu paraitre insuffisante a
une ame perdue dans la vulgarite; 1'ame de
Bruno dut tressaillir dans ses fibres les plus
vivantes et les plus intimes. Bruno etait un de
ces bommes qui ne vivent jamais mieux qu'en
se donnant et en se sacrifiant davantage ; 1'em-
pecher de se devouer cut ete le faire mourir.
En quittant du reste son illustre collegiale
de Saint-Cunibert dont il etait chanoine, ii trou-
vait la catbedrale de Reims dont le chapitre
gardait les plus nobles traditions ; il se separait
du saint archeveque Annon qui 1'aimait comme
un fils, mais ce n'etait que pour tomber dans
les bras de Gervais qui 1'avait appele et qui
Taccueillait avec des actions de graces.
Les gloires du chapitre de Reims etaient
nombreuses. Geruzez (1) y a compte avant la
Revolution trente-deux chanoines nommes
a des eveches et vingt et un devenus arcbeve-
ques de Reims; autant furent revetus de la
pourpre et quatre devinrent papes sous les
(1) Description historique de Reims, t. l er , chap. vii.
38 VIE DE SALNT BRUNO
noms de Sylvestre II, Urbaiu II, Adrien IV et
Adrien V .
Bruno n'etait pas pour amoindrir taut de
prestige; ses merites avaient devance Fage.
Nous n'avons pu trouver nulle part la date
r
precise de Farrivee a Reims du jeune Ecol&tre.
Jeune, il 1'etait sans aucun doute : il etait
revenu a Cologne en 1 055 ; Gervais etait monte
sur le siege de Reims cette meme annee; tout
nous porte a croire qu'il fit choix de Bruno cinq
ou six ans avant sa mort, c'est-a-dire vers 1060.
Gervais mourut en 1067. Bruno avait trente ans
a peine.
C'est Fage des viriles ardeurs et des puissants
travaux. Quand il faut combattre, c'est Fage des
combats. L'lieure etait providentiellc ; c'etait le
fort de la lutte centre Berenger.
Le grand ap6tre du dogme eucharistique
dans ces lamentables circonstances fut Lanfranc
qui n'etait encore que Feminent abbe du Bee ;
c'est une gloire que nous n'aurions garde
d'amoindrir. G'est lui qui reduisait au silence
Berenger dans les discussions publiques; c'est
BRUNO ECOLATRE ET BERENGER 39
lui qui le foreait a s'expliquer dans JesConciles.
Mais dans cette lutte dogmatique Bruno a
pris sa bonne part, nous ne saurions le mecon-
naitre non plus.
Neanmoins nous en somraes en ce moment, a
eprouver des regrets que nos lecteurs partage-
ront, nous en sommes convaincu ; que Bruno
n'ait pas ecrit sontraite de YEucharislie comme
Lanfranc; que 1'imprimeric n'ait pas des lors
etc decouverte; que les cahiers de quelque
auditeur assidu de Bruno ne se soient pas egares
dans quelque abbaye, ou on les aurait gardes
comme des reliques.
G'est le sort reserve a tout pro fesseur, quelque
eminent soit-il, qui donna son enseignement
du haut d'une chaire ; ses legons s'oublient avec
le temps et assez vite : les paroles volent ; seuls,
les ecrits restent. Mais ce que nous pouvons
affirmer, preuves a 1'appui, c'est que, a la tete
de la grande ecole de Reims, et au milieu de la
tempete d'heresie qui passait sur la France,
Bruno fut a la hauteur de sa mission. Outrou-
verons-nous sa pensee intime? quel souffle nous
portera un echo fidelede ses enseignements? Ce
souffle serale souffle de Bruno lui-meme : ilnous
est reste dans son Commentaire des Pscmmes et
celui des Epitres de saint Paul.
38 VIE DE SAINT BRUNO
noms de Sylvestre II, Urbain II, Adrien IV et
Adrien V .
Bruno n'etait pas pour amoindrir tant de
prestige; ses merites avaient devance 1'age.
Nous n'avons pu trouver nulle part la date
precise de 1'arrivee a Reims du jeune Ecolatre.
Jeune, il 1'etait sans aucun doute : il etait
revenu a Cologne en 1 055 ; Gervais etait monte
sur le siege de Reims cette meme annee; tout
nous porte a croire qu'il fit choix de Bruno cinq
ou six ans avant sa mort, c'est-a-dire vers 1060.
Gervais mourut eu 1067. Bruno avait trente ans
a peine.
G'est 1'age des viriles ardeurs et des puissants
travaux. Quandil faut combattre, c'estl'age des
combats. L'heure etait providentielle ; c'etait le
fort de la lutte centre Berenger.
V
Le grand ap6tre du dogme eucharistique
dans ces lamentablcs circonstances fut Lanfranc
qui n'etait encore que Feniinent abbe du Bee ;
c'est une gloire que nous n'aurions garde
d'amoindrir. G'est lui qui reduisait au silence
Berenger dans les discussions publiques; c'est
BRUNO ECOLATRK ET BERENGER 39
lui qui le forcait a s'expliquerdans ics Conciles.
Mais dans cette lutte dogmatique Bruno a
pris sa bonne part, nous ne saurions le mecon-
naitre non plus.
Neanmoins nous en sommes en ce moment, a
eprouver des regrets que nos lecteurs partage-
ront, nous en sommes convaincu ; que Bruno
n'ait pas ecrit sontraite de YEucharislie comme
Lanfranc; que I'imprimerie n'ait pas des lors
ete decouverte; que les cahiers de quelque
auditeur assidu de Bruno ne se soient pas egares
dans quelque abbaye, oil on les aurait gardes
comme des reliques.
G'est le sort reserve a tout pro fesseur, quelque
eminent soit-il, qui donna son enseignement
du haut d'une chaire ; ses legons s'oublient avec
le temps et assez vite : les paroles volent ; seuls,
les ecrits restent. Mais ce que nous pouvons
affirmer, preuves a 1'appui, c'est que, a la tete
de la grande ecole de Reims, et au milieu de la
tempete d'heresie qui passait sur la France,
Bruno fut a la hauteur de sa mission. Oiitrou-
verons-nous sa pensee intime? quel souffle nous
portera un echo fidele de ses enseignements? Ce
souffle sera le souffle de Bruno lui-meme : il nous
est reste dans son Commentaire des Psaumes et
celui des Epitres de saint Paul.
40 VIE DE SAINT BRUNO
Le dogme eucharistique s'ytrouvefidelement
et religieusement confesse, mais avec une viva-
cite que nc demandait pas le sujet et qui trahit
I'emotion intime de Bruno. II se sent en pre-
sence de 1'ennemi, il est sur pied de guerre, et,
comme inconsciemment, sa parole devient
tour a tour arme d'attaque ou de defense. Quand
il commente les psaumes, Bruno est comme
agite par la presence de Berenger..Ainsi 1'a vu
et peint Lesueur.
J'appelle homme de sang 1 , dit-il, celui qui
tue ses freres par la fourberie de ses paroles,
c'est-a-dire par son heresie. Si untombeau s'ou-
vre, c'est pour reduire en pourriture infecte le
corps qu'il rec.oit. II en est de meme de la doc-
trine des mediants (1).
Bruno voit couler le sang de ses freres et il
sent 1'infection des tombeaux de I'heresie , quand
une expression si forte vient sur sa levre.
Si 1'ennemi dont la pensee se presente si sou-
vent a 1'esprit de Bruno, est vain, iJ est perfide;
le commentateur en parle comme s'il venait
d'en faire 1' experience, sa parole est vecue : II
est plus dangereux, disait-il, d'avoir a lutter
centre la perfidie des heretiques qni paraissent
(1) Expos, in Ps. v.
BRUNO ECOLATRE ET BERENGER 41
s'appuyer sur la raison, que centre les blas-
phemes manifestes qui n'ont aucune ombre de
raison (1).
G'est toujours bien Berenger qui est vise;
Lanfranc, en le refutant, tui faisait le meme
reproche : d'avoir employe dans ses ecrits les
termes et les raisonnements de la dialectique,
pour eblouir les ig'norants et faire parade de
son habilete dans la dispute (2).
A toutes ces subtilites, Bruno se contentera
d'opposer la parole divine interpretee dans le
^
sens de 1'Eglise.
Le Sacrement de 1'autel contient vraiment
le Corps et le Sang de Jesus-Christ et non pas
seulement leur image, ainsi que 1'affirment
faussement quelques heretiques, detournant le
sens de ce texte de 1'Evangile : Faites ceci en
memoire de moi (3). Jesus ne dit pas : Ceci
est le memorial de mon corps et de mon sang.
Mais il dit : Ceci est mon corps, et Ceci est
mon sang.
Ge sacrement est done le memorial de la
Passion du Seigneur, et non de sa propre realite,
car rien n'est le memorial de soi-meme (4';.
(1) Exposit. in Ps. cxix.
(2) Robrbacher, ibidem.
(3) Expos, in Psal. xxi.
(4) Rohrbacher, t. VI, q. 64, p. 153.
42 VIE DE SAINT BRUNO
La ou There tique trouve occasion de blas-
phemer, Bruno puise un nouveau motif d' aimer
et d 'adorer.
Decidement, Berenger presumait un peu trop
de ses forces et avait deux preventions que nous
trouvons bien pen dignes d'un homme qui vou-
lait ne revendiquer que les droits inalienables
de la raison : du me me coup il imposait des
bornes a la puissance divine et s'arrogeait
le privilege de penetrer les mysteres. Au
nom de la raison c'etait s'etaler souveraine-
ment deraisonnable.
VI
La divine folie de la croix a eu pour comple-
ment la divine folie de 1'Eucharistie. Pour nous
faire comprendre cet adorable exces d'amour,
Bruno, apres saint Augustin du reste, n'hesite
pas arappelerun des traits les plus surprenants
de la vie du roi-prophete. David s'etait refugie,
poursuivi par Saiil, aupres d'Achis, roi de Goth.
Les serviteurs de ce dernier voulaient mettre a
mort 1'intrepide guerrier qui avait porte la deso-
lation dans les rangs des Philistins, en abattant
Goliath. David pour echapper a la mort, se mit
BRUNO ECOLATRE ET BERENGER 43
a contrefaire la folie. Achis en effet le prit pour
un insense et lui rendit la liberte.
G'est le role du Christ dans 1'Eucharistie ; sou
amour y a ete pousse jusqu'a une adorable de-
mcnce qui est en realite le prodige inconceva-
blede la sagesse eternelle.
Nous tenions & bien preciser les enseigne-
raents de 1'Ecolatre de Reims sur le sacrement
de nos autels, pourfaire ressortir la part qui lui
revenait dans la lutte contre 1'heresiarque Be-
renger.
Les saints agissent plus qu'ils ne parlent ; leur
action se fait sentir, comme un rayon de lu-
miere qui eclaire et se glisse dans les recoins
les plus obscurs, comme une douce chaleur qui
gagne et penetre insensiblement, mais infailli-
blement, tout ce qui est autour du foyer. G'est
au sein de sa famille religieuse qu'on a vu ecla-
ter 1'amour eucharistique qui remplissait le
co3iir du pere. Nous en serons les temoins.
Bruno fit comme son maitre ; il laissa par tes-
tament a ses disciples la foi au dogme eucha-
ristique : sa derniere pensee, le dernier batte-
ment de son coeur, la derniere parole expirant
sur ses levres fut comme un chant d'action de
grace pour le Dieu du tabernacle. Ce fut le chant
du cygne, du blanc cygne du desert.
44 VIE DE SAINT BRUNO
Les ecarts de la pensee ne sont jamais le fait
d'un seul homme ; ils sont plut6t la faute d'un
siecle et d'une generation; les imprudents et
les audacieux qui parlent ne sont guere que
Vecho de leur temps. Berenger etait peut-etre
autant victirae que criminel : le vent de ratio-
nalisme qui souffla sur son siecle I'emporta. On
entendit en effet au onzieme siecle, comme les
sourds grondements du volcan qui allait faire
irruption cinq siccles plus tard avec la Reforme.
VII
La tache fut lourde dans les ecoles.
C'etait surtout dans le Nord, comme nous
1'avons dit, au sein des abbayes normandes,
que se debattaient les graves questions de la
philosophic et de la theologie ; Reims etait
comme en plein champ de bataille. Les enfants
des pirates scandinaves qui, un siecle aupara-
vant, portaientla devastation dans toutelaGaule
franque, etaient devenus, au onzieme siecle,
les propagateurs les plus ardents de la civili-
sation et de 1'Evangile.
Le Midi, un peu amolli par les douceurs de
son ciel , cultivait plus les arts que les sciences ;
BRUNO iCOLATRE ET BERENGER 45
il comptait plus de cours d' amour que d'ecoles,
plus de troubadours que de theologiens. D'au-
tre part, 1'esprit humain venait de changer un
peu sa direction ; les sciences humaines pre-
naient de plus en plus d'importance dans les
ecoles; a Reims meme, le grand Gerbert avait
emerveille son siecle par ses decouvertes et ses
demonstrations scientifiques.
Particularity plusgrande encore, et peut-etre
plus dangereuse, une methode toute nouvelle
allait etre portee dans 1'enseignement de la
science sacree ; je veux parler de la scolatis-
que.
Jusqu'alors les theologiens s'etaient conten-
tes de faire ^exposition des dogmes catholiques,
en recueillant et compilant les passages de la
sainte ecritureet des Peres. Au onzieme siecle,
ce mode d'enseignement devenait insuffisant
pour les esprits ; on voulait de la demonstration.
Ges dialecticiens nouveaux venus n'atta-
quaient pas pour la plupart, les dogmes catho-
liques; ils reclamaient seulement le droit de les
prouver. Le raisonnement etait une arme de
plus au service delaverite, mais, comme toute
arme, ellepouvaitdevenir dangereuse. Berenger
en usant de la dialectique avec une subtilite
naive et excessive, venait d'aboutir a sa revolte
46 VIE DE SAINT BRUNO
centre 1'Eglise et a 1'attaque du dogme eucha-
ristique; Roscelin de Compieg'ne, en raison-
nant et sophistiquant sur les nominaux, en etait
arrive a s'en prendre au mystere de la sainte
Trinite.
L'arme de 1'attaque etait la dialectique, I'arme
de la defense devait 1'etre aussi. Les directeurs
d'ecole au onzieme siecle furent pousses par la
force des choses et le courant des idees, a inno-
ver, nonpas dans la doctrine, mais dans le mode
d'enseignement.
Bruno connaissait assez son siecle et posse-
dait assez son esprit, pour etre I'homme des
temps nouveaux. II le fut en effet, et d'une fa-
c,on remarquable. Aux esprits assoifes de
science, il donna la science sans mesure, science
divine et science humaine. Selon ses principes,
les sciences philosophiques (physique, logique
et morale) devaient servir comme de prepara-
tion aux sciences sacrees (t). Par les creatures,
Dieu qui est invisible, se manifeste comme le
Seigneur et createur de 1'univers, et montre
ainsi 1'obligation du culte qui lui est du (2) . La
philosophic et toutes les sciences peuvent done
devenir un point d'appui pour la science theo-
(1) Expos, in Psal. Prologues.
(2) Id., xxxix.
BRUNO ECOLATRE ET BERENGER ' 47
logique ; le chretien pent s'y adonner librement ;
la foi eclairera la raison et la raison fortifiera
la foi. C'est 1'ordre a garder invariablement,
suivant la formule dc saint Anselme, formule
consacree r par les siecles : credo utintelligam,
je crois pour mieux comprendre.
Telle etait la pensee de Bruno et telle eta it
sa tache. Sachons comment il la remplit.
VIII
Nousn'avons qu'a puiser a pleines mains dans
les litres funebres, pour avoir les details les
plus precis, les plus varies, les plus complets
et les plus authentiques. G'est la voix meme de
ses contemporains que nous entendons, la voix
de ses eleves, la voix de ses freres dans la vie
religieuse, la voix des Ecolatres, la voix des
chapitres cathedraux, la voix des eveques ; la
voix de la France et de 1'Europe, nous pour-
r
rions dire la voix de 1'Eglise.
Le onzieme siecle a rendu a Bruno des bom-
mages d'estime, de reconnaissance et d'admira-
tion, que les plus grands genies n'obtiennent pas
toujours et dont meme un saint peut triompber
pour la gloire de Dieu.
48 VIE 1)E SAINT BRUNO
Ecoutons d'abord les cbanoines de Reims;
c'est Ih, surtout que resplendit la science de
Bruno.
De meme que les fleuves du paradis ter-
restre, sortant d'une meme source , roulent a tra-
versle monde, fecondaiit les terres, ainsi Bruno
orne ceux qu'il instruit, il les comble, il les
modele, il les enflamme, il les dirige, il les
arme, il les cisele, il les eclaire, sans compter
qu'il les mene, les forme et les transforme. II
etait comme un astre pour tous ceux qu'il en-
seignait. (Titre 61 .),
Les cbanoines de la collegiale remoise des
Saints-Timotbee et Apollinaire donnent la
meme note que leurs freres de Saint-Denys :
La puissance du coaur et de la parole fut
telle en ce docteur qu'il surpassait tous les
professeurs de 1'univers. (Titre 64.)
II y a deux litres de la ville d' Angers. Angers
tenait ecole ; Angers avait eu pour eveque Bru-
non qui s'etait montre favorable aux nouveau-
tes de Berenger ; nulle part plus qu'a Angers
par consequent, les enseignements de Bruno
n'avaient eu de retentissement; nulle part 1'ad-
miration n'a eu de tels accents. On voit, on
comprend, on sent que la reconnaissance tienfc
et conduit la plume.
"BRUNO ECOLATRE ET BERENGER 49
Lisons d'abord le Titre de saint Maurice :
Le langage de Bruno est admire tant et
plus que celui de Virgile ; la gloire de Platon
palit a c6te des hommages que recoit Bruno. II
brillait au milieu des docteurs : il formait lui-
meme des docteurs remarquables, negligeant
les mediocresi II fut, lui, le docteur des doc-
teurs, et non pas settlement le maitre des
clercs. (Titre 166.)
/
Ecoutons maintenant saint Nicolas :
Bruno fut un puits de science, le modele
du vrai docteur chretien, depassant par la pro-
fondeur Aristote et Socrate ; s'elevant au-des-
sus de Platon par le don du saint chreine. (Ti-
tre 168.)
Les enseignements du christianisme en efl'et
depassent en sublimite tout ce qu'ont pu dire
de mieux les plus grands genies palens : que
cette remarque ouvre le vrai sens de ces elo-
ges qu'on pourrait sans cela trouver un peu
exageres.
Suivons maintenant, un peu au hasard, le
Rolliger, et ecoutons religieusement les horn-
/
mages que les Eglises de France surtout vien-
nent deposer sur sa tombe.
A Saint-Paul de Londres, on proclame que
la gloire d'un homme si illustre est connue jus-
3
50 VIE DE SAINT BRUNO
qu'aux extremites delaterre . (Titre 121.) A
Notre-Dame de Paris, il est salue comme
1'honneur des docteurs et le reformateur des
mceurs . (Titre 109.) A Saint-Jean 1'Evange-
liste de Poitiers, on invite la France a verser
des larmes et a deposer toute joie parce que
sondocteur, celui qui fut autrefois son guide a
travers les regions celestes, Bruno, maintenant
fleur de pourriture, vient de descendre dans
la tombe)). (Titre 104.)
Chartres avait une ecole brillante ; le saint et
illustre eveque Fulbert y avait enseigne avec
eclat. Les etudiants chanterentainsileslouanges
de Bruno :
Bruno etait vraie source et vrai canal de
science ; il fut pour le monde une lumiere et
un miroir, se tenant touj ours dans des hauteurs
sublimes. (Titre 32.)
Quant aux Freres de Chartreuse, ilsn'essaient
meme pas de faire 1'eloge de leur Pere tres
pieux, Bruno, cet homme si illustre ;>, ils se
contententdeprieretde pleurer. (Titre 12.)
Je pourrais citer et citer encore, nous n'en-
tendrions pas une seule note discordante dans
ce concert.
Les Titres funebres ont ete pour nous comme
une vraie revelation et une surprise : nous
BRUNO ECOLATRE ET BERENGER 51
savions quelle avait ete la saintete de Bruno,
sa science nous etaitmoinsconnue. Nous saurons
maintenant que Briino domina egalement son
siecle par Tune et par Fautre. Avant d'aller
s'ensevelir dans les deserts, il avait vu le monde
des intelligences accourir autour de sa chaire.
G'estune grande legon donnee a notre fin de
siecle qui a voulu faire quelquefois a 1'Eglise le
reproche d'entraver les pr ogres humains, etqui
s'est complu a representer les devots comme des
cerveauxmal equilibres, ou des gens mediocres.
Bruno fut a la tete du mouvement intellectuel
de son epoque avecles Anselme et les Lanfranc.
On a du reste. peu songe a contester qu'au
onzieme siecle le sceptre de la science ne fut
dans les mains de 1'Eglise.
L'ecole de Reims garda, sous la direction de
Bruno, 1'eclat extraordinaire que lui avait
donne l*illustre Auvergnat, le grand Gerbert. Si
ce que nous venons de dire etait insuffisant ale
montrer,lisons seulementles noms de quelques-
uns de ceux qui etaient venus se constituer les
/
disciples de notre Ecolatre.
Les Titres funebres nous font connaitre les
uns ; 1'histoire generale parle des autres :
Mainard, prieur et plus tard abbe de Saint-
Paul a Gormari, au diocese de Tours, enfant de
52 VIE DE SAINT BRUNO
la cite de Reims, pleura amerement son tre's
(( doux maitre Bruno . Lambert, abbe de
Pouithieres, au diocese de Langres, se felicitait
d'avoirrec.uleslec.ons de son excellent maitre,
Bruno, et d' avoir ete forme k la vie spirituelle
par un aussi tendre pere . (litre 45.) Pierre,
abbe de Saint- Jean des Vignes presde Soissons,
se montrait fier d' avoir rec.u de la meme bouche
les flots de la saine doctrine (1). Parmi les
chanoines de Saint-Vincent de Nioel et chez les
Benedictins de Sainte-Marie de D6le, au diocese
de Bourges, ce sont les disciples de Bruno qui
veulent tenir la plume dans les Titres funebres
1-73 et 169.
Ges disciples brillerent dans 1'episcopat
comme ils edifierent dansle cloitre. Surle siege
de Langres, c'est Robert, issu des dues de
Bourgogne, qui recommande Bruno son cher
maitre aux prieresde ses didcesains . (Titre39.)
Sur le siege de Reims, c'est Manasses II, plus
tard auxiliaire de Bruno, dans lalutte pour la
liberte de 1'Eglise ; sur le siege archiepiscopal
de Reggio, c'est le cardinal Raugier; a Reims
encore, c'est Raoul le Verd; a Grenoble c'est
le saint eveque Hugues, qui avaitpris une part
(1) Calend. S. Gervasii. Boll., n 99.
BRUNO ECOIATRE ET BERENGER 53
si active a lafondation de la Grande-Chartreuse ;
et enfin, c'est le pape Urbain II, qui voulut
honorer son maltre, en le faisant entrer dans
ses conseils et 1'attira aupres de lui.
Bruno devint le conseiller du pape des
croisades. Ge choix seul suffirait a la gloire d'un
homme ; il dit en tout cas bien haut quel etait
le prestige dont jouissait au loin I'Ecolavtre de
Reims.
Ses legons avaient rayonne en tous sens,
et avaient fait sa grande reputation de science.
Ses oeuvres se reduisent aux deux Commen-
taires que nous avons eu deja 1'occasion de
citer.
IX
L'authenticite de ces deux ouvrages de
Bruno a ete parfaitement demontree par les
Bollandistes (1); pour certains critiques, la
date de leur composition n'est pas egalement
certaine. Pour nous, avec les auteurs chartreux,
Dom Le Gouteulx et 1'auteur de la Vie de saint
Bruno (p. 62) nous regardons comme certain
que ces commentaires pnt ete composes pen-
(1) Soil. 6 Oct., n 42
54 VIE DE SAINT BRUNO
r
dant que Bruno etait Ecolalre. Les litres
funebres qui evoquent la science du professeur
le disent suave dans les psaumes autant que
dans les autres sciences (Titre 173), plein de la
connaissance du psautier (Titre 175), savant
dans les psaumes autant qu'illustre en philoso-
phic . On ne peut donner de tels eloges a
Bruno que parce que dans sa chaire on 1'avait
entendu souvent commenter les chants du
Psalmiste.
Ces Commentaires sont en effet plutot ceuvre
de professeur que de litterateur; si le fond
est solide et toujours plein de logique et
d' erudition, la forme semble dedaignee et
releguee bien an second plan. II y a loin des
negligences de ces pages aux elegances des
deux lettres que nous avons de Bruno.
Les Commentaires n' ont pas ete tresrepandus.
G'est une injustice et un tort ; cette oeuvre est
une oeuvre originale et personnelle, et on peut
le dire, de premiere valeur. Les citations que
nous avons eudejal'occasiond'enfaire, doivent
en montrer la valeur dogmatique ; le merite de
linguistique y apparait tres superieur. Pour
1'explication du Titre des psaumes, et souvent
dans le corps de 1'ouvrage, Bruno avait recours
au texte original ; il connaissait egalement bien
BRUNO ECOIATRE ET BERENGER 55
le grec et 1'hebreu. Quaat au commentaire de
saint Paul, il atteste une etude profonde des
temps apostoliques et des institutions de la
primitive Eglise , au sentiment de 1'historien
Darras. Nous aimons a donner sur ce sujet les
appreciations d'auteurs dont la haute compe-
tence devra s'imposera tons, comme dans un
jugement irreformable.
Les auteurs de YHistoire litteraire de la
France s'expriment en ces termes au sujet de
ce commentaire : Quiconque se donnera la
peine de le lire avec une mediocre attention,
conviendra qu'il serait tres difficile de trouver
un ecrit de ce genre qui soit tout a la fois plus
solide et plus lumineux, plus concis et plus
clair. . . On y reconnait aisement un auteur ins-
truit de toutes les sciences, et rempli de 1'esprit
de Dieu, tel que saint Bruno est represente...
...!! cite souventles anciens Peres, nomme-
ment saint Ambroise et saint Augustin, mais
sans copier leurs paroles, de sorte qu'il s'est
approprie ce qu'il a pris et que tout 1'ouvrage
est bien de son cm (1).
Darras (2) apres avoir etudie 1'oeuvre de
r
1'Ecolatre, a pu ecrire ces lignes : En lisant
(1) Hist, lilt., t. IX, p. 245.
(2) Hist, gen., t. XXIII, p. 21.
56 VIE DE SAINT BRUNO
ces deux ceuvres vraiment magistrates qui me-
ritent d'etre remises en lumiere, on comprend
1'affluence de disciples qui se pressait de tons
les points du monde, pour recueillir un ensei-
gnement substantiel et si profond. Les Tituli
funebres n'exageraient rien en disant qu'il etait
le docteurdes docteurs .
Bruno s'etait donne pour guide en philologie
sacree saint Jerdme ; il 1'appelle le '< scrutateur
tres fidele du texte hebrai'que . Quant a 1'inter-
pretation elle-meme, il suit religieusement la
tradition et les Peres. Or, la pensee dominante
qui 1'inspire dans ses commentaires, il nous la
donne dans le prologue : Ce livre du Psal-
miste est une prophetic de 1' Incarnation, de la
naissance, de la passion, de la resurrection et
des autres actions du Christ (1).
Bruno avait devance saint Thomas d'Aquin
pour dire que tout ce qui concerne le mystere
de 1' Incarnation est traite avec tant de clarte
dans les psaumes, qu'on croirait lire un evan-
gile et non une prophetic. Aussi, au moyen
age, le psautier etait-il appele le Livre des
hymnes ou des soliloques du prophete David
sur le Christ .
(1) Prologue in Psal.
BRUNO ECOLATRE ET BERENGER 57
Ge qui est vrai du Psautier est aussi vrai
des Epitres. Le Christ apparait, tr6ne et parle
ici etla. Si le livre de David est 1'Evangile ehante
avec une poesie divine, le livre de 1'apotre est
1'Evangile preehe avec une divine eloquence.
G'est 1'oeuvre de deux grands convertis ; leur
parole aura une puissance et une autorite par-
ticuliere pour conduire les ames a Jesus-Christ
et y river surtout 1'ame des pretres. Cette double
pensee remplissait sans nul doute 1'aine de
Bruno quand il choisissait, pour s'y consacrer,
cette O3uvre de commentateur.
r
Presque en meme temps que 1'Ecolatre sou-
tenait le choc centre 1'heresiarque, une nou-
velle lutte s'eng-ag-eait contre un archveque qui
etait un simoniaque. Pour sanctifier son ser-
viteur, Dieu prenait soin de ]e tenir toujours
dans la voie royale )> de la croix. Nous aliens
1'y suivre religieusement.
CHAPITRE III
I/ARCHEVEQUE SIMONIAQUE ET BRUNO
I. Manasses elu archeveque de Reims. II. Premiers actes.
III. Etat de FEglise de France. IV. Bruno et les reli-
gieux de Saint-Remi. V. GrSgoire VII et Hugues de Die.
VI. Manasses traduit en Cour de Rome. VII. Bruno
chancelier en 1075. VIII. Rupture, Ebles et Hugues de
Die. IX. Manasses condamne' au concile d'Autun.
X. Grfigoire Vll r6forme la sentence. XI. Angoisses et vo-
cation de Bruno. XII. Manasses condamne au concile
de Lyon. XIII. Derniers attentats de Manasses et sa fin.
I
Gervais mourut en 1067.
Le siege de Reims etait a. pourvoir. Par cer-
tains cdtes c'etait le premier siege du royaume
de France. On peut penser si les competitions et
les cabales furent nombreuses, en un temps ou
on trafiquait des benefices ecclesiastiques
comme de denrees sur les marches. Le preneur
heureux dans le cas, portait un grand nom;
quelques historiens, refutes cependant avec
L'ARCHEVEQUE SIMONIA.QUE ET BRUNO 59
assez de vraisemblance par les auteurs de VHis-
toire litter air e dela France, le comptaient dans
la pafente meme de Philippe I er , roi de France,
alors regnant : ce fut Manasses de Gournai.
Cette election fut un vrai malheur pour 1'Eglise
de Reims, comme est toujours 1'arrivee d'un
mauvais eveque dans un diocese.
Guillaume, abbe de Saint-Araoul, en ecri-
vant a saint Hugues de Gluny, depeint ce nou-
vel elu comrae d'une violence extraordinaire ;
son regard farouche, tout son exterieur trahis-
sait son ame. II aimait le faste et il 1'etalait.
Gupide en tout du reste autant qu'egolste, il sut
etre genereux pour acheter la gloire : le poete
Foulcoie vit ses stances laudatives largement
retribuees (1). Guibert de Nogent (De vita sud,
lib. I, cap. xi.) cite un mot qui vaut tout un
volume, et nous fait connaltre ce nouvel arche-
veque jusque dans ses recoins les plus mons-
trueux.et les plus indignes : Bon archeveche,
disait-il, serait Reims, s'il ne fallait pas chanter
la messe pour en avoir les revenus.
Tel etait le nouvel archeveque que la Provi-
dence donnait a Bruno. Sa clairvoyance dissipa
bien vite toute illusion, mais sa haute raison et
(1) Hist.litl. t 't.Vl\\, p. 650.
60 VIE DE SAINT BRUNO
son eminente piete s'unirent pour lui comman-
der la deference et le respect. De son cdte, le
simoniaque devait garder de grands menage-
ments pour donner le change, et ne pas eveiller
trop tfttl'attention et 1'indignation de son clerge.
Les Ghapitres etaient alors, avec leurs cons-
titutions canoniques, une garantie serieuse
contre les violences et les caprices des eveques.
Le Ghapitre de Reims, on a pu en juger par
le nombre de personnages eminents qu'il avait
comptes dans son sein, jouissait d'un prestige
particulier. Manasses le savait bien, et il n'etait
pas homme a 1'oublier.
IT
Au sein du Ghapitre, TEcolatre avait 1'auto-
rite reconnue que peuvent concilier a la fois,
la science, la saintete et une grand e amenite de
caractere.
G'etait plus qu'il n'en fallait pour imposer a
1'archeveque simoniaque une grande circon-
spection; il ne s'en departit pas de sit6t.
II
Ge ne fut que quelque temps apres son arrivee
a Reims qu'on vit bien se demasquer enfin sa
soif sordide et implacable de Tor. Heriman,
1'abbe de la celebre abbaye de Saint-Rend,
L'ARCHEVEQUE SIMONIAQUE ET BRUJS T O 61
\
venait de mourir. Par toutes sortes de moyens
plus ou moins detournes, Manasses fait ajour-
ner 1'election de 1'abbe par les religieux. et
finalement, prevenant leurs suffrages centre
tout droit, il pourvut de cette abbaye un confi-
dent, ne disons pas complice , qui devait lui faire
partager les revenus. Les religieux indignes,
apres plusieurs reclamations restees sans effet,
adresserent leurs plaintesau Saint-Siege, en re-
presentant bien que leur archeveque troublait
.l'ordrede leur discipline, violait leurs privileges
et dissipait les revenus du monastere (1).
, Les scandales de Manasses a Reims sont des
episodes qu'on vit se reproduire un peu partout
danslacatholicite. G'estime page d'histoire qui
prend un interet general. Quelques mots sur la
situation de i'Eglise en ce temps, eclaireront
notre recit d'une vive lumiere.
Ill
L'eveque etait entre dans le systeme feodal ;
defenseur de la cite, il jouissait de tous les pri-
vileges des seigneurs temporels; il y eut des
eveques dues, des eveques comtes, vassaux
(1) Dom Morlot, t. Ill, p. ill'.
62 VIE DE SAINT BRUNO
eux-memes a leur tour avec toutes les charges
de la vassalite. Gette feodalite ecclesiastique
fut si nombreuse et si puissante, qu'en France
et en Angleterre elle posseda un cinquieme de
toutes les terres, au sentiment d'auteurs graves
et impartiaux; en Allemagne elle posseda pres
r
d'un tiers. L'Eglise fut riche pour son malheur ;
1'epreuve de la fortune a peut-etre ete la plus
redoutable et la plus decisive qu'elle ait subi
depuis dix-huifc siecles.
La situation etait lamentable ; on est stupe-
fait en presence des debordements de toutes
sortes qui avaient penetre dans le sanctuaire.
On y trafiquait des choses saintes comme
d'objets de negoce; on vendait le bapteme, la
confession, la communion, comme desdenrees.
On ne reculait meme pas devant des crimes
pours'emparer des hautes charges. Deux arche-
veques de Lyonfurentsuccessivement empoison-
nes par des pretres envieux : ce furent Odalric et
Halinard. Ge dernier se trouvait a Rome ou le
pape Leon IX 1'avait mande pour le suppleer
pendant une absence. Gette fin tragique arriva le
29juillet 1052. G'etait la simonie sous toutes
les formes et avec tous ses exces; jusque sur
la chaire de saint Pierre on vit s'etaler cette
plaie. Ge n'etait lei qu'une partie du mal.
L'ARCHEVEQUE SIMONIA.QUE ET BRUNO 63
Avec les richesses et le bien-etre, apparurent
comme un cortege inevitable, un relachement
de moeurs et un devergondage effrayants.
Pretres et eveques rivalisaient d'impudeur.
Les archeveques de Rouen, les eveques du
Mans, de Quimper, etc., etc. ont laisse des noms
fletris. En plein concile de Reims, tenu sous la
presidence du saint pape Leon IX, comme nous
1'avons vu, le promoteur porte contre 1'eveque
de Langres quatre ou cinq accusations que nos
cours d'assises ne pourraient connaitre qu'a
huis clos. Un des moindres reproches qu'on
put faire a ces eveques etait de trop aimer la
chasse et de delaisser leurs troupeaux. On les
vit guerroyer avec leurs gens d'armes, courir
aux fetes, et etaler sans retenue le luxe et la
mollesse des plus grands seigneurs.
L'Eglise garde ces pages douloureuses de
son histoire sans en effacer une ligne, sans y
voiler une defaillance. A son exemple nous
avons voulu, non point faire un tableau, mais
laisser entrevoir 1'etendue du mal, et c'est
dans ses propres archives que nous avons
puise.
Le sujet des grandes assises de 1'Eglise en
ces temps-la, est toujours le meme : la simonie
et Tincontinence des clercs! Les conciles des
64 VIE DE SAINT BRUNO
Gaules parlent comme ceux d'ltalie, ceux d'Al-
lemagne comme ceux d'Angleterre : le mal
etait universel dans 1'Eglise (1).
IV
Revenons a notre sujet.
Le con flit entre un arch eve que etles religieux
d'une grande abbaye etait trop important, pour
r
que VEcolatre de Reims put s'en desinteresser.
Une grave question de droit etait en jeu ; sa
charge lui donnait toute autorite pour parler,
et le designait aux persecutes pour demander
conseil et protection. La touchante bonte et la
grande equite de Bruno le portaient de leur
cote aussi,-sans aucun doute ; mais les details
nous manquent sur son intervention directe en
ce grave debat. Le Titre funebre que les religieux
de Saint- Remi voulurent deposer sur la tombe
du saint fondateur des Ghartreux, ne laisse pas
cependant que de bien attester le fait en lui-
meme. Ils le regardent comme un pere et
ils 1'ont vu passer cemme un berger , sans
nul doute, parce qu'ils ont eprouve a la fois la
(1) Rohrbacher, t. VII, liv. LX1II, passim.
L'ARCHEVEQUE SIMONIAQU.E ET BRUNO 65
bonte de 1'un et la vigilance de L'autre. Ne
vous lamentez pas, brebis, est-il dit, pleurant
la mort du pasteur. II ne faut pas pleurer celui
pour qui vivre fut etre crucifie, et mourir fut
un bien, tandis qu'il combattait centre les ruses
de I'enfer. G'est a bien juste titre que ce Pere
eminent doit rester dans nos venerations.
(litre 62.)
G'est la voix d'une reconnaissance profonde
que nous entendons; et la vertu que nous
voyons louee, est celle qui a grandi au milieu
des. combats : c'etait bien celle que pouvait
acquerir Bruno, a cdte d'un archeveque indi-
gne.
Les choses n'allaient pas vite. Manasses avait
pris possession de 1'Eglise de Reims en 1069 ;
depuis quatre ans, il en dissipait les revenus
et scandalisait les fideles; depuis quatre ans, il
troublait 1'existence de saints religieux, et il
pouvait tout faire impunement. Ge n'est qu'en
1073 que nous trouvons le noni de Manasses
porte of ficiel lenient devant la Gour romaine.
Guillaume, abbe de Saint- Arnoul de Metz,
en ecrivant au nouveau pape sa joie de le voir
monter sur la chaire de saint Pierre, terminait
sa lettre par de vives plaintes contre un prelat
indigne. Ge prelat n'etait autre que 1'archeve-
66 VIE DE SAINT BRUNO
que simoniaque de Reims (1) ; ce pape, lui, n'e-
tait autre que Hildebcand.
V
Au mois de mai 1072, apres des jeiines,
des processions, des prieres et des aum6nes,
tandis qu'on enterrait le pape Alexandre dans
1'eglise du Sauveur, un grand tumulte se fitau
milieu du peuple, tout d'un coup . Lafoule se
jeta comme une insensee sur Hildebrand, en
poussant ces acclamations : Saint Pierre a
elu I'archidiacre Hildebrand! Saint Pierre a
elu le pape Gregoire ! Hildebrand etait pape.
Hildebrand faisait part de son election a son
saint ami, 1'abbe du Mont-Cassin, Didier, le
lendemain meme de son election.
Pour accomplir son oeuvre de regeneration
en France, Gregoire VII avait besoin d'un
homme selon soncoeuret selon 1'espritde Dieu.
La Providence le lui mit pour ainsi dire sous
la main.
Un noble etranger, en cours de route pour
son pelerinage a Rome, entre dans 1'eglise de
(1) Tromby, t. I", App., p. x, note.
L'ARCHEVEQUE SIMONIA.QUE ET BRUNO 67
Die ail moment on les chanoin.es procedaient a
1'election d'un eveque.
L'etranger est reconnu ; c'etait Hugues, came-
rier de 1'eglise de Lyon. Ge nom aussitdt pro-
nonce est acclame : Hugues seral'eveque de Die.
On le prend, on le presse, on le conduit au legat,
tout eperonne et tout botte, comme il etait ; il
etait 1'elu. C'etait le 19 octobre 1073 (1).
Hugues de Die et le grand pape furent le
salut de 1'Eglise de Reims.
VI
La grande lutte que Gregoire VII soutenait
en Allemagne contre Henri IV, ne lui faisait
r
oublier ni la France, ni 1'Eglise de France.
Desles premiers mois de son pontifical, 1'Eglise
de Reims attira son attention : Manasses etait
mis directement en cause.
II ne se contentait plus de spolier les religieux
de Saint-Remi de leurs biens, ilmettaitla main
sur leurs personnes et les retenait dans une
cruelleet honteuse captivite. Sonaudace n' etait
pas sans prudence cependant ; il donna des ga-
(1} Rohrbacher, t. VII, p. 197.
68 VIE DE SAINT BRUNO
ges. 11 fit elireun abbe a Saint-Remi, selonlesin-
jonctions de Gregoire VII et opera plusieurs
restitutions envers ce monastere. II favorisa de
meme plusieurs fondations monastiques dans
son diocese; mais en meme temps, on le voyait
entretenird'amicales relations avec Philippe I er ,
roi de France, qui etalait les scandales j usque
dans son palais, et donnait 1'exemple de la
simonie la plus ehontee. Manasses etait un
habile homme; il se menageait des appuis un
peu de tous les cotes. Quoiqu'il en soit de sa
purete d'intention, cette periode de conversion
ramene dans notre reeit le nom de Bruno que
nous avions pu paraitre negliger un instant.
VII
Manasses avait pour chancelier Odalric.
Odalric mourut le 24 Janvier 1075 : qui allait
le remplacera la chancellerie deFarcheveche?
On dut se poser la question a Reims ; les previ-
sions de tous furent trompees.
II y avait a Reims un homme dont la vie integre
devenait comme un reproche permanent pour
Manasses; c'etait 1'Ecolatre. Son grand talent,
sa haute reputation et son influence de jour en
L'ARCHEVEQUE SIMONIAQUE ET BRUNO 69
jour , grandissantes, devaient singulierement
I'incommoder ; son regard clairvoyant et attentif
devait le troubler profondement : ehbien, ce fut
cet homme, Bruno, que 1'archeveque choisit
pour chancelier!
Quelle dut etre la surprise de Bruno devant
une telle proposition ! Quel son embarras ! Quels
son sacrifice et son immolation, en consentant
a se rapprocher un peu plus encore d'un simo-
niaque qui ne lui etait deja que trop connu ! II
se devoua cependant a ce point, mais nous en
sommes convaincu, comme a une mission qui
lui etait providentiellement confiee, bien resolu
a faire son devoir et tout son devoir.
II ne laissait pas en attendant, que de donner
de fortes lemons a son archeveque, tout eny
mettant la delicatesse d'un homme d'esprit et
la bonte d'un saint. Voici une de ces legons :
Pour donner les garanties que les circonstah-
ces lui imposaient, Manasses s 'etait determine a
une pieuse donation. Or, Bruno charge de redi-
ger la charte faisait ainsi parler le simonia-
que :
Au noin du Pere et du Fils et du Saint-Esprit .
Moi, Manasses, par I'ineffable Providence
de Dieu, archeveque de Reims, considerant le
passe etl'avenir, reconnaissant que tout est sujet
70 VIE DE SAINT BRUNO
a la ruine eta une irremediable decadence, me
rappelant que ma vie ne doit pas toujours durer,
j'ai voulu, par 1'exercice dela charite,preparer
a mon ame le port du repos. Presse par cette
necessite et par la sollicitude des Eglises qui me
sont confiees, et a la priere de 1'abbe Etienne,
j'ai donne et soumis au monastere de Saint-
Basle deux autels, celui d'Athie et celui de
Gaprille.
En 1'an 1076 de 1'Incarnation du Seigneur, le
dix-septieme du regne du roi Philippe, le sep-
tieme de Fepiscopat du seigneur Manasses...
A la fin de la charte se trouvent ces mots :
Bruno Cancellarius scripsit et subscripsit. Le
chancelier Bruno a ecrit et souscrit cet acte.
Nous n'avons pu songer sans sourire a la si-
tuation plaisante dans laquelle se trouva le
simoniaque, quand son nouveau chancelier lui
presenta, pour ,la signer, une piece d'une en-
voi ee si surnaturelle. Sans manquer a la vene-
ration que nous inspire Bruno, nous croirions
volontiers qu'il dut sourire lui-meme, dans une
douce ironic qui flagellait chretiennement une
vie peu episcopale.
La signature du chancelier Bruno figure en-
core au bas d'une deuxieme Charte de fonda-
tion de 1'abbaye de Saint-Martin-aux-Gemeaux,
L'ARCHEVEQUE SIMONIAQUE ET BRUNO .71
c'est tout ce quireste de bien authentique surle
passage de 1'Ecolatre la chancellerie de Reims.
Pendant ce temps, le grand pape Gregoire VII
engageait de plus en plus fortement la lutte
avec les ennemis de 1'Eglise.
VIII
Le 24 Janvier 1076, Henri IV reunissait a
Worms un conciliabule d'eveques, pour depo-
serle pape.
Gregoire VII, a I'instigation des cent dix eve-
ques reunis en concile & Latran, repondit a
cette audacieuse provocation par une sentence
d' excommunication et de deposition (28 fevrier
1076). Henri IV dut comprendre bien vite qu'il
s'etait trop hate ; il sentit sans retard qu'il y
avait une autre puissance que celle des lances
et des gros bataillons : rexcommunication
1'avait terrasse. II avait hate d'en recevoir Tab-
solution, et ce fut Ganossa! Canossa! peut-etre
la plus grande victoire remportee a travers les
dges par 1'autorite spirituelle sur les pouvoirs
humains.
Le chancelier de Reims devait prendre sa
part dans la lutte engagee alors de tous cdtes
72 VIE DE SAINT BRUNO
dans 1'Eglise ; la Providence venait de le placer
en face de 1'ennemi.
Bruno, en acceptant sa charge, avait voulu
se devouer a des devoirs; Manasses n' avait ja-
mais entendu que lui demander des services
contre lesquels la conscience d'un chretien et la
loyaute d'un honnete homme devaient souvent
protester. Loyaute et conscience parlerent vite
chez Bruno, et elles parlerent fort.
Nous avonsdejavua 1'oeuvre Manasses, et
nous 1'y verrons encore : il etait tortueux et
ondoyant comme le serpent. Ne pouvant hetir-
ter de frontunpape tel que GregoireVII, il arri-
vait toujours a le calmer, a le desarmer, a le
gagner, par une soumission apparente qui al-
lait jusqu'a 1'obsequiosite. D'autre part, c'est
la coutume de FEglise romaine, dit le pape Gre-
goire VII lui-meme, dans un acte concernant
les eveques de France, de tolerer certaines cho-
ses etd'en dissimuler .d'autres . Le silence et
les atermoiements n'allaient plus etre possibles,
apres 1'acte auquel venait de se determiner
Bruno, de concert avec quelques autres pretres
et chanoines de Reims. De ce nombre etaient
Manasses, prev6t de la cathedrale, mais simple
homonyme du simoniaque, Ponce, Raoul le
Verd et Fulcius le Borgne .
L'ARCUEVEQTJE SIMONIA.QUE ET BRUNO 73
Un jour done, vers la fin de 1076, ces gene-
reux defenseurs de la liberte de 1'Eglise osent
se retourner vers le simoniaque, lui declarer
que tout commerce avec lui est rompu, et
qu'il va avoir enfin a, rendre compte de sa
gestion episcopale : il va se trouver devant un
juge.
Gette rupture ouverte devenail necessaire-
ment retentissante de tout le prestige qui s'atta-
chait ei la personne de 1'Ecolatre. Nul mieux que
Manasses ne dut comprendre la gravite excep-
tionnelle d'un incident qui, tout d'un coup, ren-
versait tous ses plans, et pouvait avoir pour lui
des suites desastreuses. Ses fureurs en deve-
naient d'autant plus redoutables. Bruno et ses
amis n'avaient qu'a f uir ; ils pouvaient redouter
tous les exces, la prison et peut-etre pire ; 1'ex-
perience des moines de Saint-Remi etaitla pour
leur donner la prudence. Ils prirent done en-
semble les chemins de 1'exil. II fallait un asile
siir; ils le trouverent aupres d'Ebles II, comte
de Roucy et de Reims.
Ebles etait un de ces seigneurs belliqueux du
moyen %e qui avaient besoin pour vivre, de
donner de grands coups de lance et de chevau-
cher. II etaitlegendre de Robert Guiscard, con-
querant de la Pouille et de la Galabre, et beau-
74 VIE DE SAINT BRUNO
pere du roi d'Aragon. II briilait de se signaler
par des exploits.
Sous les donjons de ses chateaux forts, Bruno
trouva salut et protection.
Dans la querelle que Bruno venait d'epouser,
il fallait plus qn'une epee pour defendre sa per-
sonne, il fallait un puissant avocat pour plaider
sa cause. La Providence semblait 1'avoir menage
tout expres : ce fut 1'eveque de Die, ce pelerin
que nous avons vu acclamer tout d'un coup,
tout eperonne et tout botte comme un che-
valier, par le clerge et le peuple.
Du reste, ici, nous avons des documents assez
precis et des dates bien sures.
L'acte des chanoines de Reims fait tout chan-
ger de face dans 1'affaire du simoniaque ; ils
n'entendent pas qu'elle soit negligee. G'etait
vers la fin de 1076 que les chanoines partaient
pour 1'exil; or, des le commencement de Tan-
nee 1077, nous les retrouvons au concile de
Clermont. Manasses, le noble prevdt de la ca-
thedrale de Reims, venait sydemettre de sa
charge entre les mains du legat : il ne voulait pas
qu'il y eut rien de commun a. 1'avenir entre lui
et le prelat indigne, etil tenait a le faire savoir.
Hugues de Die mit sans retard le pape au cou-
rant de cette nouvelle determination qui aggra-
L'ARCHEVEQUE SIMONIAQUE ET BRUNO 75
vait la premiere,, mais Gregoire VII ne parait
pas 1'avoir agreee, car Manasses fut replace
bientdt a la tete du Chapitre de Reims, jusqu'au
jour ou il devint archeveque de ce siege. en 1095.
D'apres D. Le Gouteulx (1), Bruno accompagnait
aussi Manasses au concile de Clermont, mais il
n'avait pas & y donner sa demission de chan-
celier; cette fonction etait une charge amo-
vible dont son depart de Reims le liberait
completement.
IX
Gregoire VII etait entre dans la voie de 1'ac-
tion ; toutes choses allaient etre examinees con-
sciencieusement. Au mois de mai 1077, le
legat regut ordre de reunir un concile pour exa-
miner plusieurs causes importantes. II y avait
celle de 1'eveque de Gambrai qui avait rec,u Tin-
vestiture du roi de Germanie centre les saints
canons. Manasses de Reims etait encore designe
par Gregoire VII comme un des juges pontifi-
caux,et c'estlapreuve qu'il etait traite en pasteup
legitime ; mais il se trouvait directement accuse
(l) Annales, t. I, p. xxvm.
76 VIE DE SMNT BRUNO
lui-meme, soit a Rome aupres du pape, soit en
France aupres du legat. Le pape avait en outre
demande a Geoffrey, Varcheveque de Paris, une
enquete sur plusieurs excommunications pro-
noncees par Manasses. Deuxmoinesde 1'abbaye
de Saint-Remi etaient sous le coup de ses injustes
censures.
Enfin, au mois de septembre de cette meme
annee 1077, Hugues de Die tient un concile a
Autun; un grand nombre d'eveques et d' abbes
sV reunissent sous la presidence du legat, et
1'archeyeque de Reims regoit ordre de s'y ren-
dre pour I'examen de sa cause. Manasses refuse
de coinparaitre. La cause n'en fut pas moins
instruite; les temoignages etaient accablants
autant que les accusations etaient graves.
Manasses etait accuse d'avoir usurpele siege
de Reims et de s'en etre empare par simonie ;
d'avoir enleve les vases sacres de sa cathedrale ;
d'avoir spolie les clercs, pille les eglises et les
monasteres; enfin d'avoir prononce des excom-
munications injustes (1). Pour les Peres du
concile, la lumiere etait faite : 1'indigne arche-
veque fut suspendu de ses fonctions.
On pouvait s'attendre a tout de la part d'un
(1) MaLillon. Museum italicum, t. I. P. II, p. in.
L'ARCHEVEQUE SIMONIAQUE ET BRUNO 77
homme si violent et de si peu de conscience ;
les chanoines se garderent bien de revenir a
Reims. L'espoir de Manasses etait decu cruelle-
ment; il avait espere pouvoir les faire assassi-
ner, il dut se dedommager en vendant leiirs
prebendes, en saccageant leurs maisons et en
pillantleurs biens (1).
En faisant connaitre la sentence portee contre
celui qu'il appelle I'heresiarque de Reims , le
legal denonc.ait a Gregoire VII ces persecutions
inoules. Nous aimons vraiment a 1'entendre
r
aussi parler de notre eminent Ecolatre et de
son noble ami, le prev6t Manasses ; nous nous
faisons un devoir detranserireiciintegralement
le passage de la lettre d'Hugues de Die :
Nous recommandons a la faveur de Votre
Saintete, Manasses notre ami dans le Christ,
qui s'est demis entre nos mains de la charge
qU'il avait mal acquise. G'est un sincere
defenseur de la foi catholique. Nous vous
recommandons aussi le seigneur Rruno, maitre
tres honorable de 1'Eglise de Reims. Us
meritent tous les deux d'etre appuyes par
votre autorite, pour soutenir les interets de
Dieu, car ils ont ete dignes de souffrir perse-
(1) Hugues de Flavigny. Pair., t. CLIV, col. 282.
78 VIE DE SAINT BRUNO
cution pour le nom de Jesus. Veuillez done les
employer comme vos conseillers et vos eoopera-
teurs en France, ou Us seraient utiles a la
cause de Dieu... Destinez-les, nous vous en
prions, a rEglise de Reims, hos rogamus
Remensi Ecclesise destinate (1).
Le sens de ces dernieres paroles ne peut etre
douteux pour personne ; Hugues de Die propo-
sait bien clairement au pape de mettre enfin
unterme aux malheurs de 1'Eglise de Reims,
en lui donnantpour eveque Bruno ou Manasses.
X
Ges instances du legat avaient une autre
portee; elles devaient souffler a Gregoire VII
les dispositions d'esprit dans lesquellesildevrait
ecouter 1'archeveque condamne a Autun. Le
simoniaque venait en effet de faire appel de
cette sentence en Gour de Rome. II ecrivit
d'abord au pape des lettres artificieuses autant
que soumises ; les lettres ne reussissaient pas a
le faire relever de la suspense prononcee contre
lui. Le pape le renvoyait toujours au legat
(I) Pair., t. CLII.col. 12.
L'ARCHEVEQUE SIMONIAQUE ET BRUNO 79
auquel il adjoignait comme conseiller saint
Hugues, abbe de Gluny. Le simoniaque ne vit
qu'un moyen de sauver ses rentes en retrouvant
son titre : partir pour Rome et voir le pape.
II se voyait d'autant plus stir du succes qu'il
n'aurait a Rome, pour dejouer ses intrigues, ni
le legat retenu en France, ni le prev6t de
f
Reims, ni 1'Ecolatre. Tout se realisa de fait au
gre de ses desirs. II en fut quittepour un parjure
et quelques flatteries de plus, toutes choses dont
il etait peu avare. Gregoire VII en eft'et esti-
mant que la sentence portee contre Manasses
etait eloignee de la maturite et de la douceur
habituelles a 1'Eglise romaine, le retablissait
dans les fonctions de sa dignite (1).
Au milieu de tous les debordements qui
f
couraient alors sur 1'Eglise de France, ce n'est
pas une petite surprise qu'on eprouve, en
voyant Gregoire VII a qui on s'est plu & faire
un si grand renom de fougue et d'emportement,
imposer la clemence et la douceur a son legat.
Manasses preta done sur le corps de saint
Pierre le serment suivant. Get acte porte la
date du 9 mars 1078.
Je, Manasses, archeveque de Reims, pro-
(1) Rohrbacher, t. VII, p. 201.
80 VIE DE SAINT BRUNO
teste que ce n'est point par orgneil que je ne
me suis pas rendu au concile d'Autun, auquel
1'eveque de Die m'avait cite...
Je n'emploierai les tresors et les ornements
de TEglise de Reims qui m'est confiee, que
pour le bien et 1'honneur de cette Eglise, et je
ne les alienerai jamais, pour avoir de quoi
resister a la justice (1).
Devant de tels serments d'un archeveque,
aux yeux d'un pape, tous les efforts du comte
Ebles et les attestations des chanoines Pontius
et Fulcius, devaient, nous dirons comme
necessairement, rester sans effet. G'etaient eux
en effet, qui etaient partis pour Rome soutenir
1'accusation contre le simoniaque.
XI
Pendant ce temps que faisait Bruno? Un an
etait deja ecoule, depuis qu'il avait quitte
Reims, son ecole, ses chers disciples, sa vie!
La terre de 1'exil est toujours inhospitaliere.
Pour Bruno, elle devait avoir des amertumes
particulieres : une vie inutile apparemment ne
(1) Rohrbacher, t. VII, p. 201.
SIMONIAQUE ET BRUNO 81
succede pas impunement a une vie si fructueuse ,
une vie solitaire une vie si entouree, une vie
abandonnee & une vie remplie d'honneurs.
Etpuis, Tappel & Rome etait une nouvelle
phase de negociations dont Tissue ne pouvait
lui paraitre que fort incertaine. Et alors, a quoi
auront abouti tous ses efforts? pour beaucoiip
de flatteurs, que sera-t-il? un ambitieux peut-
etre! un esprit passionne, un perturbateur! Pour
Bruno, de telles pensees durent 6tre un mar-
tyre. De nouveaux horizons se decouvraient a
ses yeux; la vie lui apparaissait sous unjour
qti'il n'avait plus soupconne ; le neant des cho-
ses de ce monde s'ouvrit beant devant lui, et
il en fut effraye. Nul que Bruno ne saurait nous
dire ce qui se passa alors dans son ame. II n'en
a pas fait le recit complet, mais Thistoire a
garde les details d'une scene toute vibrante des
impressions que nous venons defaire entrevoir.
D'apres les Bollandistes, elle eutlieuquelque
temps apres le concile d'Autun et avant le
depart des chanoines pour 1'appel a Rome.
Bruno lui-meme la rappelle en quelques mots
dans salettrea Raoul le Verd. Nous en trans-
crivons religieusement le passage :
Votre charite se souvient qu'un jour nous
nous trouvions, vous et moi, avec Fulcius le
4.
82 VIE DE SAINT BBUNO
Borgne, dansle petit jardin attenant a la maison
d'Adam, qui me donnait alors 1'hospitalite.
Notre entretien roula pendant assez longtemps,
je crois, sur les faux plaisjrs et les richesses
perissables de ce monde, comme aussi sur les
joies de la gloire eternelle. Pleins de 1' amour
divin, nous flmes alors au Saint-Esprit, dans
dans notre ferveur, la promesse et le voaii
d'abandonner prochainement les biens fugitifs
du siecle pour gagner 1'heritage celeste, et de
recevoir 1'habit monastique. Nous aurions
bientdt execute notre projet, si Flucius n'etait
pas parti pour Rome. Nous renvoyames jusqu'a
son retour notre entree en religion. Mais comme
il resta longtemps absent, et par suite d'autres
causes qui survinrent, I'amour divin s'attiedit,
le courage se refroidit, la ferveur s'evanouit.
Ge petit jardin de la maison d'Adam nous
en sommes convaincu, est reste present aux
yeux de Bruno et cher a son coeur, durant toute
sa vie. Les fleurs qui Tembaumaient et
1'egayaient, les arbustes qui le f aisaient reverdir,
les allees qui le sillonnaient, rien de tout cela
ne pouvait etre oublie. G'etaient comme les
ornements indispensables du temple ou Dieu
venait de se reveler a lui, de lui parler. Ge
jardin etait pour Bruno un sanctuaire. II fait
L'ARCHEVEQTJE SIMONIAQUE ET BRUNO 83
songer au jardin ou la grace terrassa et vainquit
Augustin. Ces deux jardins avaient rec,u comme
la consecration d'un champ de bataille devenu
un inotibliable champ d'honneur pournos deux
heros Chretiens. Le grand eveque d'Hippone
venait d'y remporter une decisive victoire sur
ses indomptables passions; le venerable pa-
triarche des Chartreux venait d'y rompre les
derniers liens, memelegitimes, qui 1'attachaient
encore a la vie et a son ministere. Les deux
victoires n'etaient ni moins meritoires,nimoins
glorieuses ; il n'est pas moins crucifiant pour
1'humaine nature de consommer les derniers
sacrifices que de faire les premiers; pour
Augustin, c'etait commencer une vie d'apdtre
et de docteur; pour Bruno, c'etait inaugurer la
vie eremitique dans une perfection qui cut pu
paraltre impossible la nature humaine. Le
vrai berceau des Ghartreux n'est point dans les
montagnes de Chartreuse, il est la dans ce
jardin d' Adam , sur la terre d'exil de Bruno.
Plus tard, en effet, en cherchant le desert aux
pieds des Alpes, au sein de 1'Eglise de Grenoble,
il ne fera que realiser les grandes aspirations
dont il avait senti le souffle imperieux, dans ce
petit jardin, dont il evoque la pensee, on le
sent, avec un vivant plaisir.
84 VIE DE SAINT BRUNO
Lcs circonstances douloureuses dans les-
quelles il se trouvait, devaient 1'obliger a retar-
der encore la realisation de ses projets. Mais le
retour de Manasses a Reims fut loin de 1'eclat
d'un triomphe.
Quelle est sa preoccupation en rentrant dans
saville episcopale? on neladevinerait jamais :
il veut avant tout la reconciliation pleine et
entiere avec les membres du clerge qui se sont
constitues ses accusateurs canoniques; il solli-
cite la paix avec Manasses, la paix avec Bruno,
la paix avec le comte Ebles. II fait plus que la
solliciter, il veut la faire imposer. Cette paix
obligatoire est comme la conclusion d'une lettre
tres interessante par sa singularite, qu'il adressa
a Gregoire VII. Elle n'est pas mal habile non
plus.
II agit, il negocia, il usa d'intermediaires,
meme du Pape, tant et si bien, que ses accusa-
teurs cederent en se resignant au silence. Le
comte Ebles qui s'etait montre si ardent, deposa
les armes; le prevdt Manasses reprit sa place
dans le Ghapitre cathedral de Reims, et les
autres clercs fugitifs, fatigues sans doute par le
poids de 1'exil, firent leur paix avec 1'arche-
veque. Deux, deux seuls, resisterent : Pontius
et Bruno! En accusant Manasses, ils avaient
L'ARCBEVEQUE SIMONIAQUE ET BRTJNO 85
rempli un devoir; en 1'accusant encore, ils en
continueront 1'accomplissement ; devant la voix
de la conscience aucune consideration humaine
ne pouvait les retenir.
Mais, dans quelles angoisses cette desertion
dut plonger Tame de Bruno! Pauvre Bruno!
abandonne par ses amis! desavoue par ses
amis! II etait done un revolte dans 1'Eglise,
lui, qui avait sacrifie sa vie pour sa gloire et
aurait donne tout son sang pour la defendre!
C' etait 1'epreuve accablante et martyrisante
chaque jour davantage : elle venait atteindre
son ame dans les sentiments les plus nobles,
dans les fibres les plus dedicates, dans les aspi-
rations les plus religieuses.
Tout etait done neant, ici-bas ! meme les ami-
ties qu'on aurait pu croire cependant au-dessus
des atteintes du temps ! que ne lui etait-il donne
de tout quitter sans retard ! II le pouvait moins
quejamais ; sonhonneur sacerdotal etait comme
engage, et il devait craindre de plus en plus,
que le mal n'etabllt sa demeure en 1'Eglise
de Reims : il avait a faire eclater aux yeux
de Gregoire VII l'indignite de son arche-
veque.
Bruno etait alors age de quarante-huit ans. II
devra attendre une annee encore le triomphe
86 VIE DE SAINT BRUNO
du droit et de la verite. Ou s'ecouleront ses
tristes jours, ses jours d'abandon, en atten-
dant la delivrance? on ne saurait le dire avec
une certitude absolue. Quelques-uns avaient
cru pouvoir affirmer qu'il etait revenu a
Cologne exercer les fonctions de chanoine de
Saint-Gunibert. Us avaient oublie sans doute
que saint Annon etait mort en 1075, et que
I'Eglise de Cologne etait entre les mains d'un
prelat vendu au tyran, Henri de Germa-
nic.
Nous croirions volontiers avec les auteurs
chartreux (Dom Tromby et Dom Gapello) que,
pendant cette annee d'attente douloureuse,
Bruno parcourut les dioceses voisins de Reims,
prechant du haut des chaires, enseignant dans
les ecoles, dirigeant encore ce clerge de Cham-
pagne et de France dont il avait ete la lumiere,
le guide et Texemple, pendant de si nombreuses
annees. Plusieurs litres funebres donnent a
cette kypothese un serieux fondement. A Laon,
a Beauvais et a Ghartres notamment, on decerne
a Bruno les denominations de Pere... de
Maitre qui ne seraient aucunement legitimees,
9
si Bruno n'avait sejourne au sein de ces Eglises.
D'apres les Bollandistes, le litre 169 fournirait
la preuve assez explicite que Bruno avait ensei-
L'ARCHEVEQUE SIMONIA.QUE ET BRUNO 87
'gne au monastere de Sainte-Marie de D6le, au
diocese de Bourges.
Et dans ces delaissements de 1'amitie, dans
cette vie incertaine et errante de 1' exile, 1'an-
nee 1078 s'ecoula.
Dieu, disent les auteurs de la vie spirituelle,
fait surtout son oeuvre dans les ames, au milieu
des epreuves; la souffrance donne le dernier
coup de pinceau a 1'oeuvre du divin artiste.
L'ame de Bruno subissait cette douloureuse
polissure ; le moment approchait ou elle serait
bientdt prete pour son grand oeuvre. En atten-
dant, il lui fallait rester dans le chemin du
devoir odieux et du combat violent.
XII
Dans le courant de 1'annee 1079, Manasses
fut cite a comparaitre devant un concile qui
devait se tenir a Troyes. Lui qui se derobaittou-
jours, en ces circonstances, avec une habilete
si ingenieuse, serendit a Troyes avec unpom-
peux cortege. Gette nouvelle attitude devait
paraitre assez etrange. Le legat agit prudem-
ment, en ne se rendant pas au concile, sur les
conseils de Bruno ; on avait tout & craindre de
VI E DE SAINT BRUNO
la part d'un archeveque qui se sentail k la veille
d'etre depose, et qui avait les favours du roi de
France. Gregoire VII, prevenu de ces incidents
par Hugues de Die, ordonna sans retard la
reunion d'un concile en lieu sur. Lyon fut la
ville choisie. Saint Guebin en etait alors 1'ar-
cheveque. Gregoire VII avait confirme en sa
faveur le titre primatial dont jouit encore la
Rome des Gaules. Tout cela aurait pu donner
confiance a un innocent ; tout cela troubla pro-
fondement 1'archeveque simoniaque : il ne se
rendit pas au concile.
Toujours circonspect et obsequieux cepen-
dant, & 1'egard du pontife dont il sait la main
ferme, il lui ecrit qu'il ne peut se rendre au
concile a cause des perils que presente le
voyage, mais qu'il se propose de revenir k Rome
et d'etre juge par le pape lui-meme.
Dans sa reponse datee du 3 Janvier 1080,
Gregoire VII signifie a Manasses cette fois que
s'il refuse d'aller au concile, contrairement k
1'obeissance qui est due a 1'Eglise romaine sa
mere, qui 1'a supporte si longtemps, il ne chan-
gera rien a la sentence que prononcera con-
tre luil'eveque de Die (1).
(1) Patrol., t. CXLVIII, col. ooG.
L'ARCHEVEQUE SIMONIAQUE ET BRUNO 89
Le malheureux eveque quelaverite accablait
se garda bien, meme apres ces menaces ponti-
ficales, de prendre le chemin.de Lyon; il prit
la plume pour ecrire une longue lettre d'apolo-
gie et d' explications. II serait fastidieux de
produire ici cette piece dans son entier : Ma-
nasses est toujours egal a lui-meme, et il res-
semble a tousles heretiques, egalement subtils
et insidieux. Mais il est particulierement inte-
ressant de lire les paroles que Bruno ainspirees
a son persecuteur.
II ecrivait ainsi :
Je me suis accommode avec Manasses et
avec tous ses compagnons, excepte deux dont
1'un est Bruno. Or, ce Bruno n'est pas de no-
tre clerge ; il n est pas m&me ne et n'a pas ete
baptise dans notre diocese. II est chanoine de
Saint-Gunibert, a Cologne, dans le royaume
teutonique. Nous n'attacnons pas beaucoup de
prix a. sa societe, attendu que nous somoies
dans une ignorance complete sur son origine
et sa condition. D'ailleurs, nous 1'avons com-
ble de bienfaits pendant qu'il etait aupres de
nous; et, en retour, nous n'avons rec,u de lui
que de mauvais et indignes traitements. Son
associe, qui est Pontius, a menti devant le con-
cile romain, en notre presence. Voila pourquoi
90 VIE DE SAINT BRUNO
nous ne voulons ni ne devons repondre en juge-
ment a 1'un ou k 1'autre (1).
Manasses n'avait pas une foi entiere dans le~
succes de sa missive aupres des Peres du con-
cile; il avait essaye auparavant de tentatives
qui mettent a nu le fond de son ame criminelle :
il avait pousse Faudace jusqu'a essayer de cor-
rompre le legat, en lui faisant offrir trois
cents onces d'or tres pur, des presents pour ses
domestiques, en prpmettant des tresors consi-
derables, s'il etait autorise a se defendre tout
seul (2).
Ce n'est pas un accuse qui agit ainsi, c'est un
coupable. La lumiere devenait de plus en plus
eclatante. Bruno se fit un devoir de paraitre
devant les Peres du concile. II n'y etait pas
seul. Pousses par le remords, peut-etre mieux
eclaires, le prevot du Ghapitre de Reims et ses
compagnons a.vaient rompu de nouveau avec
1'indigne archeveque ; on les vit pour la seconde
fois figurer comme accusateurs du simoniaque,
aux c6tes de celui qu'ils n'auraient jamais du
abandonner, de Bruno. Ils lui servaient comme
de couronne, et allaient rehausser son triom-
phe. La lumiere etait faite, pleine et entiere, la
(1) Patrol., t. CLII, col. 81.
(2) /rf., t. CLIV, col. 290.
L'AECHEVEQUE SIMONIAQUE ET BRUNO 91
longanimite avait ete poussec aux dernieres
limites : le concile de Lyon renouvela la sentence
de deposition qui avait ete prononcee & Autun.
Mais, pour user jusqu'a la fin de misericorde,
et ne pas encourir le reproche d'eteindre la
meche qui fume encore , Gregoire VII fit une
derniere tentative de bonte paternelle ; il ecri-
vit a Manasses, comme pour lui ofiTrir encore
une derniere planche de salut.
Nous vous accordons jusqu'k la fete de
saint Michel, la permission de vous justifier,
si vous le croyez possible... Mais, c'est a condi-
tion que vous restituerez tous leurs biens, a Ma-
nasses, a Bruno et a tous ceux qui paraissent
avoir parle centre vous pour defendre la jus-
tice... Laissez servir Dieu dans 1'Eglise, entoute
securite, les clercs quiont silongtemps souffert
1'exil pour la justice (1).
Gregoire VII parlait ainsi a la date du 17 avril
1080.
Cette parole pontificale, Bruno 1'attendait
depuis quatre ans, depuis quatre ans il souf-
fraitTexil pour la justice . Quel soulagement
il dut eprouver, en Tentendantprononcer enfin!
G'etait la justification de sa conduite aux
(1) Patrol, t. CXLVII1, col. 563.
92 VIE DE SAINT BRUNO
yeux des interests qui auraient pu la blamer;
c'etait 1'indignite chassee du sanctuaire; c'etait
Tin des premiers sieges de France rendu libre
enfin pour un vrai pasteur : Telles furent les
joies de Bruno, en entendant la voix de Rome.
L' attitude que prit Gregoire VII, apres la
deposition de 1'archeveque, montre bien qu'en
effet la cause de Reims avait a ses yeux une
importance capitale et generate ; c'etait la cause
r
de la France et la cause de 1'Eglise ; il fallait
que le triomphe de la verite fut retentissant.
Quatre lettres revetues de la signature du grand
pape, en date du 27 decembre 1080 (1), appri-
rent a la France entiere que 1'archeveque de
Reims etait depossede de son siege, sans espoir
d'y remonter jamais. La parole du pape a pris
cette fois les accents de 1'indignation sainte.
Manasses, dit-il au clerge et au peuple de
Reims, s'etait introduit comme un voleur et un
cruel brigand dans son diocese, pour de vaster
le troupeau du Seigneur. Les eveques suffra-
gants, a leur tour, re^urent de Gregoire VII
1'ordre de ne plus traiter le simoniaque en
archeveque, mais en usurpateur. Le comteEbles
qui avait renoue amitie avec lui, apres rupture
(1) Patrol., t. CXLVIlI,col. 590 et seq.
L'ABCHEVEQUE SIMONIAQUE ET BRUNO 93
declaree, fut invite nommement et instamment
a renoncer a cette amitie pestilentielle .
Quant aii roi de France, Philippe I er , il rec,ut
une lettre plus pressante encore, sur le naeme
sujet.
Vous nous avez souvent fait assurer, lui
disaitlepape, que vous desiriez avoir les bonnes
graces de saint Pierre et notre amitie... Nous
vous ordonnons done de la partde saint Pierre,
et nous vous prions, de la ndtre, de ne plus
donner aucune protection & Manasses, depose
pour ses crimes de 1'archeveche de Reims, et
de ne plus le soufirir a votre cour.
Nous vous defendons aussi, par rautorite
apostolique, d'empecher 1'election que le peuple
et le clerge de Reims doivent faire d'un autre
archeveque (1).
XIII
Le simoniaque endurci devait se voir enfin,
sans appui, sans recours, fletri a jamais et
demasque sans illusion possible. II n'avait
qu'une voie pour se rehabiliter, celle du re-
(1) Rohrbacher, t. VII, p. 203.
94 VIE DE SAINT BRUNO
pentir; il ne silt pas la preridre. Devant 1'evi-
dence et I'enormite de ses fautes^ il entra en
revolte ouverte centre 1'autorite pontificale, et
en revolte armee. Pendant une annee entiere,
Reims dut subir cet arcbeveque qui 1'avait
comme transformee en citadelle fortifiee d'une
nombreuse garnison. Pour stimuler le zele
de sa soldatesque, onle vit lui distributer meme
les tresors et les ornements de 1'Eglise. II se
mit un jour & partager & sa troupe un calice
d'or de grand prix, plus precieux encore par les
souvenirs que la tradition y attachait : il renfer-
mait nne parcelle d'or ofi^ert a Bethleem par les
Mages. On rapporte que les mercenaires eux-
memes auraient hesite avant d'accepter un tel
salaire, et que 1'un d'eux ayant tendu la main
pour recevoir un fragment du calice, tomba
en demence sur-le-champ.
Les choses allaient au pire de jour en jour;
les exces de toutes sortes se commettaient sous
les inspirations passionnees de Manasses ; enfin,
1'indignation de tons ne connut plus de bornes :
Pretres, nobles et bourgeois unirent leurs efforts
et chasserent de leur ville 1'eveque simoniaque
qui en etait devenu le tyran. On croit qu'il alia
chercber asile aupres du despote allemand,
Henri IV, et qu'il s'efforQa de gagner les fa-
L'ARCHEVEQTJE SIMONIAQUE ET BRUNO 95
veurs de 1'antipape Guibert qui venait d'etre
acclame par les schismatiques, sous le nom de
Clement III. D'apres des temoignages qui ne
meritent cependant pas une foi absolue, il se
serait trouve sous les murs de Rome que les
partisans de 1'antipape assiegeaient, au moment
du simulacre de couronnement imperial qui eut
lieu dans le champ de Neron (1). On n'a pas de
certitude absolue sur la fin de ce malheureux
archeveque : les uns croient qu'il mourut dans
rexcommunication, et Guibert de Nogent le
pense; d'autres laissent esperer qu'il eut de
vrais sentiments de repentir et fit meme un
pelerinage en terre sainte.
La voie chere a Bruno venait enfin de lui etre
ouverte ; il allait la prendre sans retard.
(1) Darras, t. XXII, p. 485.
CHAPITRE IV
LE CBEMIN DU DESERT DE CHARTREUSE
I. Retour de Bruno a Reims. II. Arrived a Paris et appari-
tion effrnyante. III. Contestations pen fondfies. IV. D6-
termination irrevocable de Bruno. V. A la garde de Dieu.
VI. Saint Robert de Molesmes, saint Etienne deMuretet
les fondationsprovidentielles du onziemesiecle. VII. Bruno
a Molesmes et Seche-Fontaine. VIII. Les Alpes. IX. D6-
part de Seche-Fontaine et reve rSconfortant de Bruno.
Nous avons suivi pas a pas les differentes
phases du debat solennel de Reims ; nous ne
pouvions nous en dispenser; c'etait notre sujet
meme, puisque par 1'enchainement des circons-
tances, la personne meme de Bruno s'etaitlrou-
vee engagee dans cette grande cause. II y avait
pour nous une raison plus decisive encore et un
attrait plus grand : c'etait au milieu meme de
cette tempete, que Dieu avait fait entendre son
appel a Bruno. II ne le voulait, ni dans une
grande chaire d'enseignement, ni sur un bril-
LE CHEMIN DU DESERT DE CHARTREUSE 97
lant siege episcopal ; il le voulait dans une cel-
lule et dans un desert : il le voulait chartreux !
II sauraryconduireprovidentiellement comme
par la main. Si des obstacles se presentent
encore, il les renversera ; si 1'amour divin s'at-
tiedit, si le courage se refroidit comme enfai-
sait trop humblement 1'aveu notre cher Bruno,
Dieu parlera encore plus fort et Bruno com-
prendra.
I
Apres la condamnation de Manasses, Bruno
revint a Reims. II 1'avait quitte en exile et en
proscrit; il y rentrait en triomphateur, avee une
aureole de plus autour du front, celle de la
souffrance enduree pour la justice. Son coeur
dut battre des joies les plus intimes et les plus
pures : tant de mains amies se tendaient vers
lui ! tant de visages s'epanouissaient & sa
vue !
Mais les joies personnelles comptaient pour
assez peu de chose dans la vie de Bruno; savie
etait surtout faite de devoir. Le devoir 1'attira
encore & Beims plus que le plaisir. Le simonia-
que chasse, il avait & reprendre possession des
biens dont il avait ete depouille ; sa stalle etait
5
98 VIE DE SAINT BRUNO
restee vide pendant les quatre annees de son
exil, il avait a 1'occuper encore. Enfin, dans
Tetat de disorganisation et de revolution ou
Manasses venait de laisser toutes choses, on com-
prendra le r6le que pouvaitjouer Bruno dans
r
1'Eglise de Reims, avec le prestige, qui s'atta-
chait a sa personne.
Sa vocation eut une epreuve dangereuse a
porter, I'epreuve des honneurs.
Le peuple et le clerge de Reims avaient a se
choisir un eveque, comme le voulaient les usa-
ges et le droit alors suivis dans 1'Eglise. Nous
avons entendu Gregoire VII rappeler au roi de
France de respecter et faire respecter la liberte
de cette electiori. Sur qui allaient se porter les
suffrages? II y avait uncandidat que sesmerites
designaient entre tous aux electeurs. Le legat
Hugues de Die, nous ne Tavons pas oublie,
1'avait recommande au Souverain Pontife
comme un conseiller et un cooperateur pou-
vant particulierement servir la cause de Dieu ,
r
en le conjurant de le destiner a 1'Eglise de
Reims . Ce candid at etait Bruno. Quant aux
sentiments qu'il inspirait au clerge de Reims,
nous en avons le temoignage authentique, dans
le litre funebre que les chanoines de la cathe-
drale redigerent a salouange. C'est un veritable
l.EDOCTliUH IIAYMOXI) DIOCKES KNSEIGNANT A PAUIS
(p. 100).
98 VIE DE SAINT BRUNO
restee vide pendant les quatre annees de son
exil, il avait a 1'occuper encore. Enfin, dans
1'etat de disorganisation et de revolution oii
Manasses venait de laisser toutes choses , on com-
prendra le r6le que pouvait jouer Bruno dans
1'Eglise de Reims, avecle prestige.qui s'atta-
chait a sa personne.
Sa vocation eut une epreuve dangereuse a
porter, 1'epreuve des honneurs.
Le peuple et le clerge de Reims avaient a se
choisir un eveque, comine le voulaient les usa-
r
ges et le droit alors suivis dans TEglise. Nous
avons entendu Gregoire VII rappeler au roi de
France de respecter et faire respecter la liberte
de cette electioii. Sui? qui allaient se porter les
suffrages? II. y avait un candidat que ses merites
designaient entre tous aux electenrs. Le legat
Hngues de Die, nous ne Tavons pas oublie,
1'avait recommande au Souverain Pontife
comine un conseiller et un cooperateur pou-
vant particulierement servir la cause de Dieu,
en le conjurant de le destiner a 1'Eglise de
Reims . Ce candidat etait Bruno. Quant aux
sentiments qu'il inspirait au clerge de Reims,
nous en avons le temoignage authentique, dans
le litre funebre que les chanoines de la cathe-
drale redigerent a sa louange. C'est un veritable
LEDOCTEUR RAYMOND DIOCRES ENSEIGNANT A PARIS
(p. -100).
LR CHEM1N DU DESERT DE CHARTREUSE 99
enthousiasme qui ^inspire; nous le transcri-
vons dans sa partie importante :
Bruno avait le plus grand prestige en
notre vilie ou il faisait 1'honneur et la consola-
tion des siens. Nous le preferions a tous, et
c'etait justice. II etait plein de bonte, habile
en toute science, eloquent et fort riche.
(litre 52.)
Mais Bruno nourrissait d'autres desseins, et
ce n'etait rien moins que 1'episcopat qu'il por-
taitdans ses ambitions; a toutes les sollicita-
tions, il ne pouvait repondre que par un refus.
Ne serait-ce peut-etre meme pas a cause de ces
refus, que 1' election episcopale n'eut pas lieu,
et que Gregoire VII se contenta de donner a
r
1'Eglise de Reims imadministrateuriemporsLire,
Elinan, eveque de Laon?
Nous ne savons. Mais, ce quiest bien certain,
c'est que Bruno quitta Reims, vers cette epoque,
et pour toujours, comme siege de sa vie. Ge fut
vers le commencement de 1081.
II
II vint a Paris et enseigna a son academic sur
invitation de Geoffrey qui en etait 1'archeveque.
100 VIE DE SAINT BRUNO
Nous trouvons cette affirmation dans le Bre-
viaire romain, et c'est la foi cartusienne.
Les six litres funebres de 1'Eglise de Paris
confirment gravernent notre assertion, qui est
bien celle aussi d'Egasse du Boullay, auteur
d'une Histoire de CUniversite de Paris (1).
Du reste, il y a eu dans la vie de Bruno un
fait capital, qui a ete regarde par tous les his-
toriens, comine un merveilleux et souverain
appel de Dieu, et dont Paris fut le theatre.
C'est la que nous allons en etre les temoins.
Lesueur a consacre les traditions cartusien-
nes, en jetant sur latoile le cote si tragique de
cette scene memorable.
Nous laisserons un Chartreux lui-meme faire
le recit du fait merveilleux qui mit en emoi la
capitale, etfit une revolution dans le coeur de
Bruno. Ge 'Chartreux ecrivait sa chronique au
treizieme siecle.
Remarquons bien le ton et 1' allure de sa pa-
role : c'est 1'accentmeme de la verite.
Puisquenous devons raconter, pour enper-
petuer la memoire, quelques traits des anciens
sages et des saints fondateurs de Tordre des
Chartreux, commengons apres avoir invoque
(1) Tome I, p. 467.
Lli DOCTEUU LUYUOXU BIOCUES EXPIUANT (p. 101).
LE CHEMIN DU DESERT DE CHARTREUSE 101
1'Esprit-Saint, par 1'evenement qui fut pour
eux, comme on le rapporte, la premiere occa-
sion de leur religieux dessein.
L'an 1082 environ de 1' Incarnation du Sei-
gneur, alors que fleurissaient deja a Paris les
hautes etudes, surtout la philosophic, la theo-
logie et le droit canon, on rapporte qu'un
prodige eut lieu dans les circonstances suivan-
tes :
Un docteur renomme de cette ville, apres
avoir ete celebre entre tous pour sa vie et sa
science, fut saisi par une grave maladie et
mourut auboutde peu de jours. Selon 1'usage
parisien, on exposa son cadavre couche dans un
cercueil, au milieu d'une grande salle, ou, du-
rant la journee qui suivit le deces, onne cessa
de chanter 1'office des defunts. Le lendemain
matin, les membres de 1'Universite de Paris,
docteurs et etudiants, se reunirent pour les fu-
nerailles solennelles du def unt qu'ils honoraient.
Mais au moment ou Ton souleva le cercueil
pourle transporter k 1'eglise, tout a coup, a
la stupefaction de tous, le defuntleva la tete, et
cria d'une voix forte et terrible : Je suis ac-
cuse au juste jugement de Dieu! Puisillaissa
rctomber la tete et reprit Timpassibilite du
cadavre.
102 VIE DE SAINT BRUNO
Remplis cle terreur et d'epouvante, les assis-
tants delibererent entre eux et resolurent de
renvoyer la sepulture au lendemain. Le matin
du jour suivant, une grande foule se reunit an
meme lieu, et Ton se disposa, comme la veille,
a transporter le corps a 1'eglise. Alors le defunt
leva de nouveau la tete, criant avec douleur et
d'une voix de tonnerre : Je suis juge au juste
jugeraent de Dieu! L'effroi de tous fut a son
comble. On se demand ait ce que signifiaient de
telles paroles, on commentait ce qu'elles avaient
d'horrible et d'inoui. La conclusion fut encore
d'ajourner les funerailles au lendemain.
Le troisieme jour, la cite presque entiere
accourut au bruit du prodige, et Ton essaya
encore de porter le defunt au tombeau. Pour
la troisieme foisle mortparla.il fit entendre ce
cri lugubr e et dechirant : Je suis condamne au
juste jugement de Dieu! Une impression de
supreme terreur saisit la foule qui se dispersa
avec la certitude de la damnation du docteur.
Parmi les temoins de ce fait se trouvait Maitre
Bruno, illustre docteur, enfant de 1'Allemagne,
ne a Cologne d'une noble famille, chanoine et
f
Ecolatre de 1'eglise de Reims. louche de com-
passion enentendantles cris du defunt, il com-
muniqua ses resolutions salutaires a quelqnes-
APPARITION EFFIUYAXTE DU DOCTEUI! APHES SA MORT
(p. 102).
102 VIE DE SAINT BRTOO
Remplis de terreur et d'epouvante, les assis-
tants delibererent entre eux et resolurent de
renvoyer la sepulture au lendemain. Le matin
du jour suivant, une grand e foule se reunit au
meme lieu, et Ton se disposa, comme la veille,
a transporter le corps a 1'eglise. Alors le defuut
leva de nouveau la tete, crdant avee douleur et
d'une voix de ionnerre -: ' . Je ;suis juge au juste
jugement de Dieu! L'effroi de tous fut ^ son
comble. On se demand ait ce que signifiaient de
telles paroles, on commentait ce qu'elles avaient
d'horrible et d ? inoul. La conclusion fut . encore
d'ajourner les funerailles au lendemain.
Le troisieme jour, la cite presque entiere
accourut au bruit du prodige, et Ton essaya
encore de porter le defunt au tombeau. Pour
la troisieme foisle mort parla. 11 fit entendre ce
cri lugubre et dechirant : (( Je suis condamne au
juste jugement die Dieu ! Une impression de
supreme terreur saisit la foule qui se dispersa
avec la certitude de la damnation du docteur.
Parmi les temoins de ce fait se trouvaitMaitre
Bruno, illustre docteur, enfant de 1'Allemagne,
ne a Cologne d'une noble famille, chanoine et
f-
Ecolatre de 1'eglise de Reims. louche de com-
passion en entendant les cris du defunt, il com-
muniqua ses resolutions salutaires a quelques-
APPARITION EFFRAYANTE DU DOCTEUR API\ES SA 110JVT
(p. 102).
LE CHEMIN DU DESERT DE CHARTREUSE 103
uns de ses compagnons, presents avec lui a ce
spectacle (1).
Les Bollandist.es, sous letitre de Vita anti-
quior, ont donne de ceirecit un texte qui ne
differe queparquelques mots de celuiquenous
venons de mettre sous les yeux du lecteur. Dans
un manuscrit du quatorzieme siecle (2), on
trouve une version un peu differente ; nous ne
nous attarderons pas a faire penetrer le lecteur
dans le detail de ces divergences. Mais puisque
larealite de cefait a ete serieusement attaquee,
nous montrerons en peu de mots sur quelles
bases solides il repose.
Ill
II est d'abord assez etrange que la tradition
des Ghartreux ait ete admise sans conteste pen-
dant quatre siecles, pour venir se heurter au
dix-septieme a des denegations a peu pres gra-
tuites. L'homme du reste qui s'en est fait le
porte-voix a paru suspect a beaucoup pour la
surete de son jugement et lasagesse de ses cri-
tiques. La liste de ses publications condamnees
(1) Le Coulteux. Annales, t. I, p. LIV.
(2) Ibidem, p.
104 VIE BE SAINT BRUNO
par le Saint-Siege est assezlongue, et la these
du docteur Jean de Launoy (car c'est de lui
qu'il s'agit) sur le sujet en question, a ete raise
& VIndex par decret du 29 mai 1690. Cette
these a pour titre : De verd causa secessus sancti
Brunonis in erenium dissertatio. La note dont
1'a gratifiee la Congregation de 1'Index devrait
lui concilier peu d'autorite ; mais le parti pris
estsouvent aveugle.
Dans leur gravite patriarcale et dans leurs
deliberations seculaires, les Chartreux ont
adhere pleinement et officiellement au recit
fixe dans 1'ordre par le religieux du treizieme
siecle.
Ce recit a ete place en tete des Statnts edites
par les soins du R. P. Dom Frangois Dupuy, au
commencement du seizieme siecle, et il prend
une autorite particuliere et vraiment frappante,
si on songe au petit. nonibre d'intermediaires
qu'il y a eu entre les contemporains de saint
Bruno et le Chartreux da treizieme siecle.
D'apres les calculs de Dom Le Couteulx, ce
Chartreux a ecrit son recit vers 1'an 1240. II a
done tres probablement vecu dans 1'ordre en
meme temps que le R. P. Dom Jancelyn,
mort en 1233, apres avoir ete General pendant
plus de cinquante ans. Eutre ce venerable
LE CHESHN DU DESERT DE CHARTREUSE 103
religieux et saint Hugues de Grenoble, mort en
1132, il n'est pas necessaire de placer plus d'un
intermediate (1).
Or, le recitd'unevenement si extraordinaire,
fait authentiquement par un Chartreux, sous
les yeux pour ainsi dire des contemporains de
Bruno, ne pouvait etre maintenu ou meme
ecoute, qu'en restant 1'expression exacte de la
verite. Une invention si colossale et si osee
eut attire 1'attention snr-le-champ, et provoque
les protestations indignees de saints religieux,
pour lesquels nous ne revendiquerions dans la
circonstance, que la plus vulgaire probite. On
ne vit pas dans les Chartreuses de legendes de
bonnes vieilles, ou de contes des Mille etune
nuits, mais on y vit de simplicite, de verite, et
les esprits y unissent la distinction & la matu-
rite : il y a autant d'elevation intellectuelle que
de grandeur morale.
L'arme d'attaque dont se sert surtout le doc-
teur de Launoy est le silence des contemporains
et de Bruno lui-meme. Mais y a-t-il peut-etre
ici un peu meprise et equivoque : le docteur de
Launoy connait-il tousles contemporains? a-t-il
eu entre mains tous leurs manuscrits? est-il
(1) Vie de saint Bruno, p, 193.
5.
10(5 VIE DE SAINT BRUNO
bien sur que du fond de quelque bibliotheque
quelque chercheur ne tirera pas le manuscrit
du contemporain demande avec tant d'acrimo-
nie? Ces questions qu'on a le devoir de poser
doivent faire perdre un peu le ton de 1'assu-
rance.
Et puis, ce silence est-il si absolu qu'on a
bien voulu le dire? Dans son Histoire de Fordre
des Chartreux, Jean Gallot, pretre de Toulouse
et docteur entheologie, mort en 1613, ne cite-t-il
pas le temoignage du contemporain Theodoric
qui raconte le fait dans son bel ouvrage, De
sanctd temporum ratione? Dom J.-B. Hoog-
gwegg, vicaire de la Chartreuse dc Paris au
dix-huitieme siecle, ne declare-t-il pas, sur le
rapport de deux Ghartreux, que ce manus-
crit a ete lu avec le recit miraculeux par le
R. P. Housta, docteur en theologie et lec-
teur en 1'abbaye de Saint-Trond?
Si, des les premiers siecles de safondation,
la Grande-Chartreuse n'etit ete devoree par des
incendies qui ne laisserent subsister que les
cendres des manuscrits nombreux qui formaient
la bibliotheque du celebre convent, surement
on aurait eu de quoi satisfaire surabondamment
Launoy, en lui donnant le temoignage des con-
temporains.
LE CHEMIN DU DESERT DE CHARTREUSE 107
Le temoignage des contemporains? Mais il ne
nous a pas paru douteux, en parcourant les
Titres funebres, celui du Ghapitre de Notre-
Dame de Paris en particulier. Enlevons a ce
titre sa forme impersonnelle, plagons-y le nom
du defunt, et nous nous retrouvons en presence
meme du recit miraculeux du Ghartreux du
treizieme siecle. L'auteur du Titre avait le fait
de 1'apparition present a la pensee ; en redi-
geant son petit poeme, il en etait domine, emu
et epouvante ; pendant les vingt vers que compte
cette petite piece, il lui est impossible de s'ar-
racher a ces lugubres impressions.
Le Titre prend une precision historique, en
nous apprenant que Bruno saisi par les terreurs
de Fenfer prit tout a coup, repente la deter-
mination de fuir le monde : la voix d'outre-
tombe qu'il venait d'entendre Tavait terrific .
Ge sont les memes impressions que nous
recueillons au debut du Titre de Saint-Germain
de Paris.
ftes voix ne sont-elles vraiment pas les voix
des contemporains, voix bien authentiques et
bien precises, qui proclament le prodige?
Un fait important s' etait produit au sujet du
recit qui nous occupe : on 1'avait vu insere pen-
dant quelque temps dans le Breviaire romain,
108 VIE DE SAINT BRUNO
et, par decision de la Sacree-Congregation des
rites, il en avait ete retranche. Les adversaircs
de la tradition cartusienne n'avaient eu garde
de laisser passer inaperc,ue cette suppression,
et de s'en servir pour etayer leur these. Or, le
decret de la Sacree-Congregation, recueilli a la
bibliotheque Vaticane et qu'on peut lire dans les
Annales de D. Le Gouteulx (1), a mis en pleine
lumiereles intentions dela Gourromaine. Nous
citons : II a ete decide qu'on retrancherait
des Lemons de saint Bruno ce qui y est raconte
comme la cause de sa conversion; soit afin d'a-
breger 1' office, soit parce que ce fait n'ajoute
rien a la saintete de saint Bruno.
Gette reponse est singulierement corroboree
par une antre suppression importante qui fut
faite, en meme temps, de la profession de foi
prononcee par saint Bruno sur son lit de mort.
Or, cette profession de foi est irrefragablement
authentique, puisqu'elle est attesteepar lalettre
des Ghartreux de Galabre annongant la mort
de leur venere Pere.
De nombreux ecrivains, et du plus grand
merite, ont suivi sur le point qui nous occupe
la foi cartusienne. Nous trouvons parmi eux
(1) Tome 1, p. LXXXI.
SAINT DHUNO JIEDITA.NT DANS SA CHAMBUE LES
PAUOI.ES TEl'.RIIil.ES I)U MOllT (p. 109).
LE CHEM1N DU DESEBT DE CHARTREUSE J 09
des noms comme ceux de Gerson, de saint
Antoine et de Bellarmin. La grande autorite
catholique en matiere biographique, les Bol-
landistes, n'osent pas conclure. Pour nous, en
toute securite, nous repeterons, avec 1'ordre
tout entier des Chartreux, la conclusion du
R. P. D. Le Masson : Nous persevererons dans
notre simplicite, en croyant que notre recit, au
moins dans sa substance, estveridique.
IV
Gette lugubre apparition devenait un evene-
ment important, decisif, dans la vie de Bruno,
et nous pourrions dire dans la vie de 1'Eglise :
1'ordre des Chartreux allait sortir de la.
Cette voix du damne que Bruno a entendue,
1'a rempli d'epouvante. II 1'entend toujours
resonner a ses oreilles ; elle lui fend 1'ame, elle
lui brise le coaur, elle transforme sa volonte :
il se sent capable detout pour eviterlemalheur
effroyable et sans reinede dont il vient d' en-
tendre les sanglots. Ce ne sera pas plus tard
que Bruno gagnera le desert, comme il le reve
depuis longtemps ; ce sera toutde suite.
II ne veut pas seul eviter le souverain mal-
110 VIE DE SAINT BRUNO
heur, il veut 1'eviter aux autres ; c'est le zele
de 1'apostolat : il sera fondateur d'ordre. Et,
comme Dieu dispose adrnirablement toutes
choses, il vient d'elever en un instant Bruno
a la hauteur de cette grande mission.
Sa vie deviendra pour ses enfants un modele
qu'ils contempleront a travers les ages, s'effor-
cant d'en reproduire les ideales beautes. Us
pourront les egaler quelquefois peut-etre, ils ne
les depasseront jamais.
Le biographe du treizieme siecle que nous
avons cite, lui prete, en cette circonstance so-
lennelle, des discours qui doivent rendre fide-
lement 1'etat d'esprit dans lequel il se trouvait
en ce moment (1).
mes chers amis, qu'allons-nous faire?
nous perirons tous a moins de trouver notre
salut dans la fuite. Si le bois vert a un pareil
sort, qu'en sera-t-il dubois sec?...
II n'y a pas a en douter, ces grandes voix qui
viennent de 1'eternite, ont rempli a travers les
siecles les solitudes et les convents. Geux a qui
Dieu fait la grace d' entendre unpeu plus distinc-
tement que le vulgaire ces terribles trompettes
du jugement, laissent tout, biens, plaisirs,
(1) Patrol., t. GUI, col. 484.
SAINT BRUNO EX1IOHTANT SISS AMIi A TOUT QU1TTEU
(p. 110).
LE CHEM1N DU DESERT DE CHARTREUSE 111
richesses, pour se rendre le juge souverain
favorable.
Six hommes, six vaillants, repondirent a Tap-
pel de Bruno; son ame avait penetre leurs
ames : 1'ordre des Ghartreux etait cettefois irre-
vocablement fonde.
Ces premiers elus furent Landuin, le savant
italien qui devait etre le premier successeur de
Bruno a la Grande-Chartreuse ; deux chanoines
de Saint-Ruf, appeles 1'un et 1'autre Etienne,
Hugues, surnomme le Ghapelain; et deux la'i-
ques, Andre et Guerin.
r
En quittant Paris, 1'ancien Ecolatre devait
etre amcne a, passer par Reims, pour bien des
raisons qu'il est facile d'imaginer : les dernie-
res dispositions k prendre pour tous les interets
qu'il y avait laisses, les dernieres illusions a dis-
siper dans leclergeetlepeuplequile voulaient
et 1'attendaient pour eveque, un dernier adieu
a tant d'amis fideles ! Les saints entendent bien
les devoirs del'amitie. Mais Reims ne pouvait
etre qu'une halte; Bruno etait irrevocablement
desormais en route pour les solitudes ct le desert.
112 VIE DE SAINT BRUNO
Une tradition dont s'est fait 1'echo un auteur
moderne (1), nous represente cet hero'ique pe-
lerin adressant une derniere fois la parole au
clerge et au peuple de Reims. Quepouvait etre
son discours qu'un dernier adieu au monde et
un sublime cride 1'ame? II fut, dit 1'auteur que
nous citons, le commentaire enflamme de cette
parole du psalmiste : Je me suis enfui au
loin pour demeurer dans la solitude. (Ps. 58.)
Get amant du desert parla ayec tant d'autorite
et d'onction, 1'impression produite fut si vive,
que plusieurs de ses auditeurs se montrerent
disposes a le suivre. De ce nombre furent Pierre
et Lambert.
Par une coincidence que nous pouvons main-
tenant bien nous expliquer, presque en meme
r
temps que 1'ancien Ecolatre elevait une barriere
infranchissable entre lui et le monde, 1'Eglise
de Reims recevait enfin le pasteur dont elle
avait ete veuve pendant si longlemps : Rainald
du Bellay, tresorier de Saint-Martin de Tours,
venait d'etre elu pour eveque en 1083.
De quel cote Rruno dirigera-t-il ses pas. en
quittant le monde ? Quel genre de vie sera le
sien? a quelle institution monastique se sou-
(1) L'abbe Berseaux. L'Ordre.des Charlreux, p. 37.
SAINT UltUNO ET SES AMIS DONNAXT TOUS LEURS BIKXS
ATJX PAUVRES (p. HI).
LE^-CHEMIN DU DESERT DE CHARTREUSE 113
mettra-t-il avec ses disciples? Autant de ques-
tions, autant de problemes dont il n'apasmeme
cherche la solution : Dieu dontil aime unique-
ment la volonte 1'eclairera, et les circonstances
1'aideront & se determiner. Bruno va a la garde
de Dieu, comme la plupart des moines et des
ermites de son epoque.
Cette vie religieuse du onzieme siecle a un
cote primitif et providentiel qui ne laisse pas
que d'avoir une grande poesie. Les ?tmes eprises
de perfection etsoucieusesdel'etcrnite, se clier-
chent, se rencontrenfc et s'associent, an hasard
des circonstances les plus imprevues et les plus
mysterieuses. L'emplacement des monasteres
est choisi, on ne sait pourquoi, ni comment, un
peu comme le nid des oiseaux, plutot par un
instinct surnaturel que par une vraie raison
determinante. Si la grande regie de saint Benolt
est adoptee le plus generalement au sein des
families religieuses, elle ne Vest ni complete-
ment, ni exclusivement. Les esprits cherchent,
hesitent, tatonnent, et reyelent comme un vrai
fond d'inquietude. Les fondations monastiqnes
sont comme des ruches touj ours unpeuen mou-
vement, aujourd'hui pleines de vie, demain un
peu somnolentes; les abeilles aujourd'hui nom-
breuses, demain diminuees, essaiment quelque-
114 VIE BE SAINT J3RDNO
fois en deux ou trois families nouvelles. Gette
vie monacale nous rappelle beaucoup par cer-
tains cotes la vie patriarcale ; elle se passait
comme sous la tente, et etait un peua 1'aven-
ture, disons pour etre plus Chretien et plus vrai,
a la Providence !
Bruno fournit un des episodes touchants de
cette action divine sur ses saints ; tandis qu'il
allait avec ses compagnons, comme tout desem-
pare et incertain, il se trouvait en plein dans
sa voie : Dieu 1'envoyait au-devant de deux
ames d'elite, fondateurs d'Ordres comme il allait
1'etre, et dont les exemples etles conseils de-
vaient le preparer plus immediatement a sa
grande mission.
VI
Dans un coin de cette meme Champagne , ou
le nom de Bruno avait jete taut d' eclat, vivait
f
un saint religieux; c'etait Robert. Elu prieurde
Saint-Pierre-de-Celle pres de Troyes, il devint
bientdt abbe de Saint-Michel de Tonnerre. De
pieux ermites du voisinage qui avaient remar-
que ses eminentes vertus, solliciterent et obtin-
rent du pape Alexandre II la faveur de 1'avoir
pour chef de leur famille spirituelle.
IE CHEMIN BU DESERT DE CHARTREUSE 115
Noble seigneur de Grepy, comte de Bar-sur-
Aube, venait de renoncer au monde, an milieu
de 1'etonnement de tons. Sur les bords de la
petite riviere de Laigne, il possedait une vaste
terre dont Robert aimait les sites et le silence ;
il en fit don au saint religieux qui vint en pren-
dre possession le 30 decembre 1075, accompa-
gne de treize disciples.
Ce fut Molesmes, preciirseur de Giteaux. La
pauvrete, le sacrifice, la saintete y porterent
leurs fruits les plus savoureuxet les plus abon-
dants; le nom de Molesmes embaumait la
region (1).
C'est dans cette solitude priviiegiee qu'un
jour on vit arriver Bruno et ses compagnons.
Plusieurs Titres en donnent 1'assurance et la
preuve, presque dans les memes termes (2) :
Fit monachus, hinc eremita, Bruno fut d'abord
moine, ermite ensuite. Mais ou done, si ce n'est
a Molesmes, Bruno mena-t-il la. vie monacale?
On ne lui connait de sejour dans aucun autre
monastere, avant son entree au desert de Char-
treuse.
Dans sa sollicitude toute paternelle et qui
nous parait si particuliere, Dieu voulait le inu-
(1) Boll., act. 29
(2) Titres 47, 68, 139, 143.
116 VJE DE SAINT BRUNO
nir de nouveanx secours et 1'eclairer de nou-
velles lumieres. Un autre saint encore devait
r
se trouver sur ses pas. G'etait saint Etienne de
Muret. Dom Surius et plusieurs autres Chartreux
affirment ces relations de leur bien-aime pere
avec le saint Limousin. Elles ne paraissent en
effet pas douteuses, mais les avis se partagent
lorsqu'il s'agit d'en preciser le moment.
r
Etienne etait ne a Thiers, en Auvergne, d'une
noble famillc. Eleve en Italic par Milon, eve-
que de Benevent, appele a la Gour pontificale,
des la premiere annee du pontificat de Gre-
goire VII, il etait revenu en France, pour se
retirer sur la colline de Muret, ou il passa cin-
quante ansdans toutes les austerites de la peni-
tence. Il ne mangeait que du pain et ne buvait
que de 1'eau pure. II porta sur la chair nue,
pendant plusieurs annees, une cuirasse de fer.
Quelques planches sans paille, jointes en
forme de tombeau, lui servaient de lit. Outre
1'office du jour, il recitait qnotidiennement
celui de la sainte Vierge et des morfcs. Tel
etait le guide et Vexemple de la vie monastique
a Muret. L'usage de la viande y etait interdit,
meme pour les malades. Ghacun de ces traits
nous semble comme un point de la regie anti-
cipee des Chartreux. A clefaut d'autre preuve,
LE CHEMIN DU DESERT DE CHARTREUSE 117
cette communaute de vueset de pratiques entre
f
Bruno et Etienne, serait le temoignage irrecu-
sable de leur rencontre et de leurs entretiens.
Troubles dans la possession du desert de
Muret, les religieux se retirerent dans celui de
Grandmont, d'ou leur est venu leur nom de
Grandmontins.
Saint Robert, saint Etienne et saint Bruno,
voilalestrois grandes personnalitesmonastiques
du onzieme siecle ! Et voilA que dans des vues
toutes providentielles, Dieu se plait a les unir
par des liens d'amitie, de deference et de con-
seil, pour marquer leur oeuvre au coin d'une
sagesse divine.
G'est la sollicitude touchante dont 1'action a
ete toujours sensible et opportune dans la vie
de 1'Eglise : le remede toujours & cdte du mal.
Au onzieme siecle, la foi etait vive a trans-
porter los montagnes; ce n'etaient pas des
ap6tres qu'il fallait, c'etaient des anges. Les
dogmes catholiques etaient connus dans tous
les details, la doctrine evangelique etait le seul
enseignement social, mais 1'ideal Chretien etait
souvent meconnu dans la conduite; 1'intelli-
gence avait moins besoin d'etre eclairee par la
parole que la volonte d'etre relevee etemportee
par Texemple. Dieu suscita alors quelques
1.18 VIE DE SAINT BRUNO
homines capables de mener la vie des anges
dans des corps de chair, et leur donna une pro-
genitive spirituelle nombreuse comme les
enfants d' Abraham.
En Italic, saint Romuald de la famille des
Honesti de Ravenne, fonda vers 1018, 1'ordre
des Gamaldules. Peu de temps apres, Jean
Gualbert, seigneur de Pistoie, etablit 1'ordre
de Vallombreuse en 1038, dans la vallee de ce
nom. En Allemagne, le monastere souabe de
Hirschan fut definitivement organise en 1071
par 1'abbe Guillaume. En France, ce mouve-
ment religieux fut encore plus universel et
plus entrainant.
Nous avons nomine les trois saints qui etaient
a la tete. Ges patriarches de la vie monastique
peuvent etre regardes comme les trois genera-
lissimes de la croisade qui s'imposait pour le
< f
salut du monde, de la societe et de 1'Eglise.
L'Esprit-Saint les eclairait, ils virent juste. Us
laisseront a d'autres temps et a d'autres ames
1'apostolat au milieu des villes et des campa-
gnes ; a leurs yeux 1'ennemi est ailleurs : il est
an sein meme de 1'Eglise, dans les prelats
debauches et simoniaques qui s'etalent partout,
dans le clerge que tous les debordements em-
portent.
LE CHEMIN DU DESERT DE CHARTREUSE 119
Qu'ci c6te de son luxe le clerc devoye trouve
le deniicment du moine;,qu'il y ait en face de
ses relchements les austerites d'une vie ange-
lique ; que dans ses voyages au train princier
le prelat simoniaque rencontre l'ermite qui
ne s'est reserve qu'une cellule; que du sein
de ses fetes mondaines et de ses plaisirs, il
entende au milieu de la nuit les tintements de
la cloche du monastere qui reveille les religieux
pour la priere, et le mal sera conjure! Tel fut
1'apostolat des Gisterciens, des Grandmontins et
des Chartreux ; telle fut la gloire d'Etienne de
Muret, de Robert de Molesmes et de Bruno de
Chartreuse.
VII
Revenons maintenant aupres de Bruno, pour
le suivre dans ses preparations providentielles,
et assister, autant que faire se pourra, aux
transformations successives que la grace de
Dieu opere en lui.
Que n'avons-nous ici les impressions secretes
des moines, freres de Bruno! Que d'exemples
touchants, que de paroles ardentes, que de traits
emouvants nous aurions k narrer, a savourer et
a mediter! Parmi les moines de Molesmes, on
120 VIE DE SAINT BRUNO
n'en trouverait pas de plus doux, dc plus
humble et de plus cache ; il n'y en eut pas de
plus entoure et de plus aime. S'il etait venu a
Molesmes pour s'edifier et se sanctifier, en edi-
fication il pouvait deja donner autant que
recevoir. Son souvenir resta cher et yivant a
Molesmes : quand le Rolliger s'y presenta h la
mort de Bruno, pour recueillir I'hommage du
couvent, il trouva que 1'amitie avait devance sa
priere, et que 1'ancien religieux y etait toujours
present et traite en ami.
Lisons le Titre du monastere ; c'est le quaran-
tieme : Nous, qui habitons Molesmes, nous
faisons connaitre a vous, qui etes a La Tour que
nous avons celebre la sainte Messe pendant
trente jours pour le seigneur Bruno, votre Pere,
qui etait notre ami intime, patrono vestro,
nostro aulem familiarissimo.
Mais Molesmes ne repondait pas a toutes les
aspirations de Bruno. Ne s'y trouvait-il pas
peut-etre assezseul?peut-etre avait-il remarque
deja les germes de relachement qui devaient
bientdt eloigner Robert lui-meme? Quoi qu'il en
soit, une solitude peu distante de Fabbaye ne
tarda pas a exciter les pieuses convoitises de
Bruno. G'etait Seche-Fontaine. De genereux
fondateurs en 1081, en avaient fait don a saint
LE CHEM1N DTJ DESERT DE CHARTREUSE 121
Robert; saint Robert 1'offrit a Bruno pour sa
tentative de fondation eremitique. Ge fut vers
la fin de 1082, on dans le courant de 1083, qu'il
alia en prendre possession avec ses six compa-
gnons (1).
Seche-Fontaine est situee entre Molesmes et
Bar-sur-Seine, dans 1'arrondissement de Bar-
sur-Seine, sur lalimite des communes d'Arelles
et d'Avirey, au milieu de la foret de Fiel. line
reste aujourd'hui de ce prieure qne les fonda-
tions de 1'eglise. Pres de la une ferme garde
seule le nom de Seche-Fontaine, comme pour
empeclier de tomber completement dans 1'oubli
un passe si digne de vivre. Une charte de
1'abbaye de Molesmes, citee par Mabillon, con-
sacre deux lignes au passage de Bruno en ces
lieux : Ges disciples (Pierre et Lambert) de
maitre Bruno avaient vecu avec lui de la vie
eremetique, dans un territoire, appele Seche-
Fontaine (2).
Quand Bruno y arriva, c'etait encore presque
un desert inculte. Ge n'etait done point le cas
de songer a batir un couvent ; tout le rendait
impossible. Mais, il fallait a la hate se cons-
(1) Vie de saint Bruno, pnr un religieux de la Grande-
Chartreuse, p. 276.
- (2) Annales Ben., lib. LXV1, n 66.
6
122 VIE DE SAINT BRUNO
truire un abri quelconque, unir quelques
planches, tresser quelques feuillages, en former
des cellules. L'ermite ne demand ait pa&.davan-
tage pourlui et ses compagnons. Si nous avons
penetre un peu deja dans Tame de Bruno, nous
dirions qu'iln'en demandait pas tant. Ces jours
de misere profonde, d'abandon complet, de
souffrance cruelle furent peut-etre les heures
les plus delicieuses que Bruno eut encore
connues sur la terre. G'est la loi dans Vamour
divin : ceux qui en sont possedes ne sont
jamais plus heureux que lorsqu'ils souffrent
davantage, etilsne s'estiment jamais plus riches
que lorsqu'ils ne possedent rien.
Bruno commengait a. vivre ; il sentaitsoncffiur
battre librement et il se voyait comme emporte
dans des regions nouvelles, sur les deux ailes
de la solitude et du silence.
G'est encore la, la marche des ascensions
divines : plus on donne a Dieu, et plus on veut
lui donner ; la soif des sacrifices est peut-etre
plus insatiable encore que la soif des plaisirs.
Bruno trouvait toujours que ce n'etait pas
assez.
Et puis, il etait encore sur les frontieres de
la Champagne, il etait pres de Beims; trop de
souvenirs, gais ou tristes, renaissaient pour lui
LE CHEM1N DU DESERT DE CHA.RTREUSE 123
sur cette terre. Comme dit Guibert de Nogent (1) ,
maitre Bruno avait horreur d'etre encore
connu des siens; quandil etaitplus pres des
hommes, il lui semblait etre plus loin de Dieu.
La delicatesse etl'ardeur de son amour divin
s'enalarmaient. Seche-Fontame, en eclairant la
route sous les pas de Bruno, allait le fairefuir.
VIII
De nouveaux horizons, de nouveaux cieux,
une nouvelle terre venaient d'apparaitre a ses
yeux ravis. Dans ses voyages de France et
d'Allemagne il avait entrevu les Alpes. II avait
appris a connaltre leurs neiges eternelles, leurs
glaciers, leurs roches, leurs crevasses beantes
ou. s'engouffrent, mugissent et ecument torrents
et ruisseaux. La, les bruits du monde ne
sauraient parvenir, les hommes n'oseraient s'y
risquer. Les Alpes ! quel cadre enchanteur pour
1'ame de Bruno ! quelle pensee lumineuse ! De
quel sourire sa figure dut s'illuminerle jourou
elle se presenta pour la premiere fois a son
esprit! Ge fut une vraie revelation.
(1) De vila sua, lib. I, cap. xi.
124 VIE LE SAINT BRUNO
Toute personnalite morale se traduit et se
revele par un rayonnement inconscient et
necessaire: 1'esprit deborde la matiere, l'ame
se reflete a travers le corps, 1'edifice est 1'epa-
nouissement de la pensee de 1'architecte. Toute
autorite humaine fut caracterisee surtout par
les lieux ou elle plaga Fexercice de sonpouvoir.
Les republiques anciennes eurent 1'agora et le
forum ; la grande monarchic de Louis XIV eut
le grandiose et austere palais de Versailles ; les
seigneurs feodaux eurent leurs chateaux,
colosses un peu lourds, mais respirant la force
et la fierte. Leurs ruines imposent encore le
respect ; 1'ame des preux est comme restee
attachee a ces murs eternels.
Le desert attira Bruno; il le revait, il le
caressait dans son ame. Le desert etait pour
Bruno comme 1'onde pure pour le poisson, le
desert aride, austere, solennel, silencieux. II le
chercha longtemps, inquiet et incertain ; Dieu
lui-meme prit soin de le lui montrer enfin.
Au pied des Alpes, sur le siege de Grenoble,
etait assis Hugues de Ghateauneuf, son ancien
eleve qui etait reste son ami.
Les deux chanoines de Saint-Ruf, ses compa-
gnons fideles, avaient connu le saint eveque.
tandis qu'il n' etait encore que chanoine de
LE CHEM1N DU DESERT DE CHARTREUSE 125
cathedrale de Valence : en fallait-il autant pour
faire cesser toute hesitation? Avant de choisir
son aire, dit-on, 1'aigle s'eleve bien haut dans
les cieux, explore tous les horizons de son
regard de feu, et, sa cime decouverte, s'y abat
avec la rapidite de lafleche. S'elevant bien haut
dans les regions sereines de son ame, Bruno en
regardant les Alpes, venait de decouvrir son
aire, le lieu de son repos; son depart ne pou-
vait tarder. Seche-Fontaine n'avait ete qu'une
halte sur sa route ; dans une halte le sejour ne
se prolonge jamais.
IX
Une vieille legende est venue jeter ses cou-
leurs poetiques et celestes sur ce depart de
Seche-Fontaine. La legende, dit-on, est la poe-
sie de 1'histoire, et la mission que Dieu con-
f
fiait a Bruno etait assezimportante dansFEglise,
pour qu'il prit soin de parler a son ame dans le
mystere d'un songe. Gette pieuse tradition a
ete recueillie par 1'abbe Lefebvre (1); nous la
donnons sa suited
(l) Vie de saint Bruno, p. 30.
126 VIE DE SAINT BRUNO
Laveille de son depart de Secne-Fontaine, le
patriarche des Chartreux eut un entretien
intime avec le saint abbe de Molesmes, sur les
douceurs de la solitude, les charmes du renon-
cement a soi-meme et les splendeurs de la
patrie celeste. L'entretien se prolongea long-
temps.
a Bruno se retira dans 1'eglise de Molesmes
et y passa la nuit en oraison. Vers le matin,
vaincu par la fatigue, il s'endormit agenouille
sur les dalles et la tete appuyee contre un pilier
de 1'eglise. Pendant ce court sommeil trois
anges lui apparurent et lui annoncerent que
Dieu benirait sonoeuvre, marcherait a ses cdtes
et comblerait de ses faveurs la nouvelle famille
monastique qu'il allait donner a 1'Eglise.
Lesueur a donne a ce songe les couleurs de
son pinceau magistral. II s'est meme ecarte un
peu du cadre de la legende ; le genie pent pren-
dre de ces licences : Bruno vetu de la tunique
monacal e est etendu sur un lit orne de riches
draperies, au lieu d'etre accroupi sur les dalles
de 1'eglise de Molesmes. Quel travail de re-
flexion dans sa physionomie! On voit, on sent
que sa pensee vibre sous les inspirations que lui
apportent du ciel les trois divins messagers.
La voix des anges confirmant la voix interieure
SONGE DE SAINT BIIUXO (p. 126).
LE CHEIMIN DU DESERT DE CHARTREUSE 127
qui entrainait Bruno si imperieusement, ilpartit
pour le Dauphine, s'arraehant aux etreintes de
1'abbe de Molesmes.
II n 1 estpointici-bas de demeure permanente :
Bruno sera dans les deserts, et, quelques annees
plus tard, le relachement de ses religieux obli-
gera saint Robert a . quitter Molesmes pour
Glteaux. .
Pierre et Lambert qui s^etaient assoeies a
Bruno, au depart de Reims, renoncerent k le
suivre plus longtemps. Us resterent ci Seche-
Fontaine. La charte que nous avons deja citee
nous apprend qu'ils y eleverent une eglise et un
monastere. Robert, elu ev^que de Langres
en J085, tint a venir lui-meme les consacrer.
Les deux infideles n'en garderent pas moins
pour Bruno d'inalterables sentiments de vene-
ration et d'amitie. Quelques-uns pensent meme
qu'ils entrerent plus tard dans Fordre des Ghar-
treux. Nous croirions plus volontiers avec
Tromby (1), qu'ils furent, Pierre, abbe des
chanoines regtiliers de Saint- Jean-des-Vignes,
pres Soissons, et Lambert, abbe de Poultbieres
au diocese de Langres. Deux litres servent d'ap-
pui bien authentique k cette affirmation. Lam-
(1) Tome II, p. 20.
128 VIE DK SAINT BRUNO
bertrendhommage au maitre remarquable qui
le forma. Ilfut en Pere tres pieux son directeur,
informatoris. (Titre 45.) Pierre se dit tres
afflige a la nouvelle de la mort bienheureuse
da Pere Bruno son maitre, de la bouche duquel
il a recu longtemps les flots de la pure doctrine,
quoiqu'il ne 1'ait pas toujours pratiquee. (Ti-
tre 79.) Ges paroles sont plus qu'un hommage;
on pourrait y entrevoir comme un aveu et des
regrets. Mais tout n'est-il pas providentiel ! Si
Pierre et Lambert eussent suivi Bruno, Seche-
Fontainen'eutpeut-etre pasvufleurir son desert,
et il serait reste sans monastere et sans eglise.
A Bruno Dieu assurera toujours des disciples
dignes de lui, et son desert, son Sinai, vient de
lui etre montre : il a hate d'en gravir les som-
mets.
GHAPITRE V
PRISE DE POSSESSION DU DESERT DE CHARTREUSE
1. Hugues de Chateauneuf, fiveque de Grenoble. II. Le
dSsert de Chartreuse lui est montrfi dans un songe; arrived
de Bruno. III. Premiere ce"remonie de veturedes Char-
treux et depart pour le desert. IV. D6sert de Char-
treuse. V. Premiere installation des Chartreux.
VI. Sollicitude de saint Hugues. VII. Premier monastere
et charte de donation.
L'Eglise de Grenoble subissait le double fleau
r _^
qui ravageait 1'Eglise de France : la simonie et
1'incontinence des clercs. Le raal y avait meme
pris des proportions exceptionnelles,puisqu'on
1'avait vu s'etaler jusque sur le siege episcopal.
Gregoire VII avait du recourir a une mesure
extreme qui s'imposait cependant, en frappant
d' excommunication Ponce II, son eveque, a
cause de ses dereglements et de son trafic des
choses saintes. A la faveur du discredit dans
lequel etait tombe ce malheureux prelat, tons
6.
130 VIE DE SAINT BRUNO
les seigneurs des alentours s'etaient jetes avec
avidite et sans pudeur, sur ies biens de I'eveche
et des eglises du diocese.
Que pouvait etre le clerge, que pouvait etre
le troupeau, quand le pasteur tombait dans de
si criants scandales? On le devine.
Pen a pen cependant la fermete de Gre-
goire VII reprimait les abus au sein des Eglises
de France. Mais, danscette oeuvre de regenera-
tion ecclesiastique, il ne faut jamais separer
Gregoire VII de son legat Hugues de Die ; si 1'un
est Fame et la tete, i'autre est le bras qui exe-
cute, et c'est un bras infatigable. On trouve ce
legat sur tous les points de la France, tenant
des conciles, faisant des decrets, pronongant
des sentences, prechant une vraie croisade
pour la reforme du clerge. Pour mener a bonne
fin sa campagne, il fait des recrues, et son re-
gard est exerce comme le regard d'un comman-
dant d'armee; il choisit bien.
I
Un jour de ces peregrinations apostoli-
ques, etant ^i Vienne, il remarque un jeune
clianoine dans Tassemblee des clercs. II est de
LE DESERT DE CHARTREUSE 131
haute tailie ; sa physionomie a grand air et
attire autant par la douceur et la grace que
par la reserve et la modestie. Hugues de Die a
vite compris etpenetre cette ame.
Avant son depart de Vienne, les choses ont
ete si avant en confiance et en amitie, que le
legat s'est attache ce chanoine comme un com-
pagnon d'armes pour lutter centre les maux qui
ravagent TEglise.
Nous les trouvons ensemble au concile qui
se tenait a Avignon en 1079.
Parmi les clercs qui assistent a, ces reunions
conciliaires se trouvent d'assez nombreux pre-
tres du diocese de Grenoble, chanoines la
plupart de 1'eglise cathedrale. Us ont une mis-
sion particuliere a. remplir : ils veulent, sous
le regard du legat, faire choix d'un eveque
pour leur eglise, dont le siege est devenu
vacant par la mort de Ponce II. Soit que le
compagnon du legat fut deja connu des cha-
noines de Grenoble, soit que son merite et ses
vertus eussent le privilege de s'imposer sans
retard, le jeune chanoine futl'elu.
11 avait vingt-sept ans! et devant la mitre
qu'on lui offrait, il parlait comme aurait pu le
faire un vieillard consomme en experience et en
saintete! Je n'ai, s'ecriait-il, ni 1'age, ni la
132 VIE DE SAINT BRUNO
science, ni la vertu que requierent de si hau-
tes fonctions; et je ne veux pas les deshonorer
au detriment de mon salut ! L'eveque de Die
lui-meme dut intervenir pour le faire acquies-
cer a son election.
II accepta enfin, mais pour qu'il fiit bien eta-
bli qu'il ii'y avait rien de commun entre lui et
les simoniaques qui entraient dans 1'episcopat
par des marches, il voulut recevoir les saints
Ordres jusqu'a la pretrise du legat du Saint-
Siege. Quant a la consecration episcopale, il
alia la demander au pape lui-meme, et partit
pour Rome accompagne de 1'eveque de Die.
Ge fut la grande comtesse Mathilde qui fit les
frais du sacre. Elle donna au nouvel eveque une
crosse, les Commentates de saint Augustin sur
les Psaumes, et le Traite de saint Ambroise qui
a pour titre De officiis. Jusqu'^i sa mort elle lui
temoigna son attachement et son respect, et
sollicita souvent pendant sa vie ses conseils et
ses prieres.
r
Heureuse 1'Eglise a qui Dieu avait reserve un
/
tel pasteur! Heureuse 1'Eglise de Grenoble !
Ce jeune eveque etait Hugues de Ghdteau-
neuf . G'etait lui que Bruno allait rencontrer en
arrivant a Grenoble.
11 y a eu entre ces deux saints de trop grandes
LE DESERT DE CHARTREUSE 133
relations d'amitie, et I'eveque de Grenoble a eii
une trop grande part dans la fondation de
1'Ordre desGhartreux pour que nous n'ajoutions
pas quelques details encore.
Saint Hugues etait ne a Chateauneuf-d'Isere,
pres de Valence, en 1053. Sa famille se distin-
guait autant par sa piete que par sa noblesse.
Pour ne rien negliger dans I'edu cation d'un
enfant qui permettait de tant esperer, malgre
sa timidite naturelle et la peine que devait lui
causer 1'eloignement a un age si tendre, on
1'envoya a Reims suivre les cours de la celebre
ecole. G'est l qu'il cut Bruno pour maltre.
Ses etudes terminees, il revint dans sa ville
natale, et on le vit, malgre sa jeunesse, et sans
etre encore engage dans les ordres sacres, pren-
dre rang parmi les chanoines de la cathedrale
de Valence. G'est la qu'il fut distingue par le
legat du pape.
Un beau jour, onapprit que le jeune eveque
se retirait a la Ghaise-Dieu, en Auvergne. G'etait
le couvent benedictin celebre, ou fleurissaient
les plus rares vertus. II y avait deux ans & peine
que Hugues portait la crosse.
Gregoire VII informe de sa retraite, ne put se
r
resigner a priver 1'Eglise de ses services; un
message pontifical vint le trouver au fond de sa
134 VIE DE SAINT BRUNO
cellule et lui enjoignit de reprendre son
siege.
Hugues etait un vrai saint. Le pape Inno-
cent II demanda a Dom Guigues I er , cinquieme
prieur de la Grande-Chartreuse, d'ecrire sa vie,
pour Fedification des peuples. Ecoutons 1'ap-
preciation du Prieur de Chartreuse qui avait
ete son confident et son ami :
Le saint eveque, dit-il (1), revint du mo-
nastere a son Eglise avecune ferveurnouvelle.
Une seule annee lui avait suffi pour faire autant
de progres que d'autres en travaillant toute une
longue vie. Son cloitre fut une circonspection
vigilante... Son abbe, ce fut le devoir...
Un autre de ses biographes ne pense pas
trop dire, en lui rendant cet hommage : II
ne manqua & saint Hugues, pour avoir une
grande renommee historique, que de mon-
trer son talent et ses vertus dans une sphere
moins etroite. S'il avait ete place sur la chaire
de saint Pierre, il y aurait brille (2).
(1) Patrol., t. CL111, col. 169.
(2) Vie de saint Hugues, par Albert du Boys, p. 261.
AUIUVEE A GKKNOBLE DE SAIXT BRUNO ET DE SES
COMPAGNOXS (p. 135).
LE DESERT DE CHARTREUSE 135
II
Dieu voulait en faire le cofondateur d'une
grande famille monastigue.
Nous n'avons pas oublie la derniere nuit de
Bruno a Molesmes, accroupi sur la dalle du
sanctuaire, la tete appuyee centre un pilier,
tandis que dans un songe mysterieux trois
anges lui apparaissent et I'encouragent. Dans
les grandes circonstances de la vie de VEglise
Dieu usa toujours du ministere des anges,
comme il parla sou vent a. ses saints dans des
songes. L'ancien et le nouveau Testament 1'at-
testent presque & chaque page.
Or, ces episodes, dans la vie de saint Bruno,
se trouvent comme dans leur cadre naturel et
habituel. Un songe 1'avait reconforte et encou-
rage, un songe aussi prevint et prepara I'dme
de saint Hugues a Tarrivee de la pieuse phalange
qui allait illuminer et faire fleurir les deserts.
G'etait pen de temps apres le retour du saint
eveque de la Chaise-Dieu, et c'etait pendant
le mois de juin de 1'annee 1084. Hugues eut
un songe mysterieux : sept etoiles tombaient a
ses pieds, se relevaient ensuite, et, lui servant
de guides a travers les montagnes, le condui-
136 . VIE DE SAINT BRUNO
saientdans unlieu sau vage appele Chartreuse . Au
sein de cette solitude ou elles s'arretaient, le Sei-
gneur se construisait un temple digue delui (1).
Ge songe dont le souvenir lui etait reste,
lui paraissait etrange et il cherchait a en pene-
trer le mystere. Les evenements lui en four-
nirent sans retard 1' explication. Des le jour
suivant en effet, on vient lui annoncer que
d'humbles voyageurs demandent a 1'entretenir.
Ils sont sept, comme les etoiles de son reve; ils
sont a ses pieds comme les etoiles, et ils vont a
la recherche d'un desert, comme les etoiles
voyageuses du songe de la nuit precedents . De
telles coincidences ne pouvaient etre 1' effet du
hasard ; nos deux saints etaient trop habitues a
distinguer les voix du ciel pour s'y mepren-
dre : c'etait Dieu lui-meme qui leur tendait la
main et leur souriait.
Quelques auteurs et D. Surius en particulier
se sont plu a reconstituer les discours echanges
en cette circonstance solennelle entre saint
Bruno et saint Hugues : Bruno, 1'ancien maitre
de Reims et Hugues, 1'ancien disciple ! Hugues,
le pasteur de 1'Eglise de Grenoble, et Bruno qui
veut etre brebis sous sa houlette!
(1) Dom Guigues, Patrol., t. CLIII, col. 769.
LE DESERT DE CHARTREUSE 137
Au saint eveque, Dieu semblait rendre la
douce solitude et les cheres amities auxquelles
onl'avaitarrache en le rappelant de Molesmes ! A
saint Bruno, le Pere du ciel ouvraitenfin le port
tranquille apres les tempetes de la haute mer.
Saint Hugues pouvait avoir surtout 1'accent de
1'admiration et de 1'etonnement; saint Bruno
dut laisser eclater surtout le cri de la recon-
naissance et de 1'action de grace. Arriere pour
touj ours les tristesses de 1'exil, place auxjoies
de la terre promise!
Les etapes que Bruno venait de parcourir
avaient du lui paraitre bien longues : en 1076,
il quittait Reims et prenait les tristes chemins
de 1'exil; en 1082, 1'apparition miraculeuse du
damne 1'avait epouvante en ressuscitant sa pre-
miere ferveur en pleine capitale; 1083 et 1084,
avec Molesmes, Seche-Fontaine et Grenoble,
marquaient les dernieres stations de son pele-
rinage. Depuis huit ans, sa barque errait de
rivage en rivage, ballottee par les vents, tantdt
plus doux, tant6t plus forts, niais touj ours bal-
lottee. Dieu prolonge souvent ainsi 1'epreuve
pour ceux qu'il destine auxplus grandes choses.
L'or qui sort du creuset est touj ours plus pur.
Bruno etait un de ces divins privilegies.
La vision de saint Hugues estarrivee jusqu'a
138 VIE DE SA.TNT BRUNO
nous, attestee par des documents dontl'authen-
ticite etlagravite meritentun religieux respect et
p rovoquent unefoi exceptionnelle . G uigues I er qui
nous a fait ce recit, fut 1'ami et le confident du
saint, nous 1'avons dit, et on ne doit pas 1'ou-
blier. UnemepriseduprieurdeGhartreusen'etait
pas plus possible dans les communications de
son saint ami, quela mauvaise foichez un eve-
que du caractere de saint Hugues. AussiBaillet
lui-meme qu'on a justement surnomme Phyper-
critique et le denicheur de saints s'inclinait-il
avec un religieux empressement, devant 1'au-
thenticite de la vision de saint Hugues.
L'Ordre des Ghartreux a suivi une inspiration
pleine de sagesse en en gardant officiellement le
souvenir dans ses armoiries : c'est ce fait mira-
culeux en effet que rappellent les sept etoiles
qui servent comme de couronne ci la croix et au
globe des armes cartusiennes.
Ill
Hugues avait eu trop de joie en retrouvant
son maitre de Reims, pour s'en separer aussi-
t6t. Bruno prit & Grenoble avec ses compagnons
quelques jours de repos.
LE DESERT DE CHARTREUSE 139
S'il n'avait plus aucun doute sur 1'appel de
Dieu, il avait a rassurer saint Hugues qui pou-
vait redouter que son ancien maitre ne prit un
fardeau que ses epaules ne pourraient bient6t
plus porter. II fallait prevoir aussi et prepare?
les details d'une installation en plein desert, si
sommaire fut-elle.
Si du reste cette retraite s'executait un peu
precipitamment, le plan en etait mftri depuis
long-temps. Onlevitbien, lorsque la noble pha-
lange quitta 1'eveche de Grenoble p our le desert :
elle avait revetu son vetement de combat, et
c'etait un vehement blanc com me neige. Ce ve-
tement est tout en laine blanche. II ne res-
semble aujourd'hui a rien de ce qu'on voit ; au
onzieme siecle, -a, peu de chose pres, c'etait le
costume des paysans du Dauphine. Aujourd'hui
encore, les montagnards enSavoie surtout, ont
des vetements blancs, melange de laine, de fil
et meme de poil de chevre. Bruno choisit pour
sa famille religieuse le vetement usite au pays
qu'il allait habiter desorma;s. II en modifia
cependant un peu les formes, en leur donnant
un sens symbolique qu'elles n'avaient pas. La
longue tunique blanche du Chartreux est un
peu sur le modele de la tunica talaris des
Remains. Par-dessus la tunique, on porte la
140 VIE DE SAINT BRUNO
cuculle ou grand scapulaire, dont les deux par-
ties sont reliees entre elles, un peu au-dessous des
bras, par une bande dite Point de saint Benoit
et qui donne a la cuculle une ressemblance avec
la croix du Sauveur. La cuculle est surmontee
d'un capuchon, coiffure connue des Gaulois.
Si la question de costume n'est qu'une ques-
tion secondaire, elle a son importance cepen-
d ant. Tout costume est comme un drapeau et
un symbole ; c'est a la fois une cuirasse, arme
de defense, et une lance, arme d'attaque. Sous
son uniforme brillant d'or, le soldat sentira
mieuxle devoir d'etre vaillant; sous son froc
grossier et austere, le moine ira plus courageu-
sement au sacrifice et a la penitence. L'Eglise
qui, & une sagesse divine, a uni toujours un
sens artistique siremarquable, asu varier mer-
veilleusement la forme et la couleur des ve te-
rn ents de ses ministres a 1'autel. Elle a voulu
marquer chaque degre de sa hierarchie par une
couleur distinctive : le pape est vetu de blanc,
les cardinaux de rouge, les eveques de violet et
les simples pretres denoir. Les fondateursd'Or-
r
dres, suivant ces sages inspirations de l'Eglrse,
ont pris presque toujours, une forme et une
couleur particulieres pour le vetement de leur
famille religieuse.
VKTUISE DE SAINT BliUNO KT 1)E SES COMPAGXOXS
PAR SAINT HUGDES (p. 1-11).
LE DESERT DE CHARTREUSE 141
Le vetement religieux de chaque Ordre a sa
petite histoire. Gelle de 1'habit cartusien a ete
faite recemmerit par un religieux de cet Or-
dre (1).
M. Olier, le venerable fondateur de Saint-
Sulpice, avec le sentiment prof ond du symbo-
lisme catholique qui le distingue, nous semble
avoir penetre entierement la pensee du pa-
triarche des Chartreux. Si saint Benoit, dit-il,
par devotion particuliere a la mort et a la
sepulture de Jesus, s'est vetu tout de noir, il
devait naitre de lui un autre saint, I'humble
saint Bruno, qui, achevant les desseins de Dieu
sur son Ordre, choisit 1'habit blanc. Ces deux
saints expriment les deux principaux mysteres
de notre religion : saint Bruno, parlablancheur
de son habit, represente la resurrection de
Notre-Seigneur, comme saint Ben oltavait figure
auparavant, par la couleur noire du sien, le
saint mystere de sa mort (2).
Bruno ne vpulufc prendre possession du desert
qu'avec sanouvellelivree, etil pria saint Hugues
de la lui imposer. D'apres les traditions de
1'Ordre des Ghartreux, cette premiere veture eut
(1) Vie de saint Bruno, par un religieux chartreux,
p. 238, note.
(2) Traile des saints Ordres. Paris, i86S, p. 142.
142 VIE DE SAINT BRUNO
lieu dans la cathedrale meme de Grenoble, et
dans une chapelle a laquelle est attachee cette
tradition. Un document bien authentique et
officiel nous en place la preuve sous les yeux ;
c'est le proces-verbal de la visite faite en 1683
dans sa cathedrale par Mgr Le Camus : La
chapelle de Saint-Michel, anciennement fondee
par Michel des Cayards... est situee au fond de
1'aile gauche de ladite eglise cathedrale, et
respond par une porte au grand Autel, du coste
de 1'Evangile. On tient que c'est la que saint
Hugues donna 1' habit a saint Bruno et a ses
compagnons, devant que les conduire dans les
deserts de la Chartreuse (1).
Lesueur, dans un de ses admirables tableaux,
consacre et fixe cette tradition.
L' attitude que le pinceau de 1 'artiste a su
donner a ces premiers Chartreux, revele le fond
de leurs simes : c'est le sacrifice jusqu'a The-
ro'isme, 1'abnegation jusqu'a 1'aneantissement,
et 1'amour de Dieu de seraphins. En eontem-
plant ce tableau, il semble qu'on entende
un discours de Bossuet sur 1'inimolation reli-
gieuse et les vanites du monde. Lesueur est
sublime comme Bossuet.
(Ij Archives del'Evechfide Grenoble.
SAIXT IIUfiUES CONDUIT SAINT DItOXO KT SES COM-
PAGNOSS ATI DKSEHT DE CHARTREUSE (p. l-i3). -
LE DESERT DE CHARTREUSE 14=3
Differer son depart, n'etait plus possible
maintenant pour Bruno ; sans retard on prit la
route du desert. Saint Hugues se mit a la tete
de 1'ardente caravane, pour la conduire la
merne oules etoiles de sa vision Favaient fait
penetrer. Ge voyage a travers les precipices et
les rochers, en des lieux inhabites et presque
inhabitables, sous la conduited'un eveque, avait
que.lque chose de trop grandiose et de trop
beau, pour ne pas solliciter encore le pinceau
de Lesueur.
Les moines sont a cheval. Dans le lointain,
bien avant tous les autres, on distingue a peine
un cavalier qui gravit la montagne. Oh! celui-
la ne peut etre que Bruno, impatient, impatient
deux fois, d'arriver au lieu de son repos. C'est
I'intime de cette ame que nous revele Lesueur
par ce trait ou il se revele lui-meme, poete
autant que grand artiste.
On peut croire qu'il y a une predestination
des lieux. Le Sinai, le Golgotha, les rives
du Jourdain et les bords du lac de Genesa-
reth eurent des privileges qui purent rendre
jaloux les plus grands palais. Etre le berceau
d'un grand ordrereligieux, est, pour les lieux,
une gloire plus pure et plus durable que toute
autre gloire terrestre. Elle prend 1'eclat fas-
144 VIE DE SAINT BRUNO
cinateur des gloires d'un champ de bataille :
sous les cloltres et dans le silence des cellules,
se livrent des combats qui demandent plus de
courage et de Constance encore que ceux qui
font couler des flotsde sang. Gloirede Chartreuse
et predestination de Chartreuse, deux fois !
IV
Dieu lui-meme s'etait comme complu a y
faconner un cloitre grandiose, un couvent tout
entier, un couvent unique, qui aurait pour
pans de murs des chalnes de rochers et de
montagnes. Pour ne negliger aucun detail dans
cette architecture colossal e, a ce monastere le
Createur a donne un portique en harmonie
avec 1'cEuvre entiere. Deux rochers geants
s'elevent tout d'un coup parallelement 1'un a
1'autre. Ce sont les deux colonnes du portique
incomparable qui ouvre 1'acces du desert.
Tandis que leur cime semble se recourber pour
former corps, la riviere qui descend furieuse
des montagnes, se jette en ecumant contre leur
base qu'elle semble avoir ecarteVde vive force,
pour se frayer un passage.
La nature qui a tant de beautes, beautes qui
LE DESERT DE CHARTREUSE 145
captivent ou beautes qui effrayent, offre rare-
ment au voyageur des sites qui provoquent des
emotions si vives. G'est a bon droit que les
agences de voyages font figurer dans les grandes
gares, aunombredes merveilles panoramiques,
le pont Saint-Bruno. Un pont a ete jete en effet
en cet endroit, et on lui a donne le nom du saint
anachorete qui a sanctifi e etillustre la Chartreuse .
Ge site devait tenter la plume d'un poete,
et d'un poete Chretien. Le poete est un
peintre ; nous sommes heureux de placer ici
1'oeuvre de son pinceau. C'est le P. Mandar qui a
fait ce tableau :
J'avance : deux grands monts surmoi courbes en voute
De leurs fronts sourcilleux intimident ma route.
Tous deux tiers, imposants,semblentdu hautdesairs
Interdire aux humains 1'abord de ces deserts.
L'aquilon bat leurs flancs ; et leurs bases profbndes,
Voisines des enfers, se cachent sous les ondes.
Je franchis tout pensif ce passage effrayant,
Et dans 1'ombre des bois je m'enfonce a pas lents.
Quelle beaute sauvage et quelle horreur pompeuse !
Que la nature est la, grande et majestueuse !
L'epaisseur desforets, la profondeur des eaux,
Les immenses vallons, la terreur, le silence,
Tout dans ces vastes lieux, parle a 1'homnie qui pense.
G'est en cet endroit que Bruno et ses compa-
gnons passerent la riviere, le Guiers, au mois
7
146 VIE DE SAINT BRUNO
de juin de i'annee 1084. S'ils eprouverent de
vives emotions, ce ne furent point celles qui
envahissent les profanes visiteurs ; s'il sembla
leur manquer quelque chose, ce fut encore un
peu plus d'isolement et un peu plus de silence.
Ces hommes de Dieu avaient peur de ne pas
etre encore assez seuls, et, surle desir qu'ilsen
exprimerent, le saint eveque de Grenoble fit
batir sur le pont dont nous venons de parler la
maison d'un gardien charge de permettre ou
de defendre 1'entree du desert (1).
Plus tard, on eleva un petit fort sur chacune
des deux rives du Guiers. On voit encore les
mines de ces constructions qui furent separees
en partie en 1864 pour elargir la route. G'est
par 1& que passe le voyageur qui quitte la
Chartreuse, pour se rendre a Grenoble en
prenant la route du Sappey.
Si ces lieux ont garde un aspect si sauvage
apres huit siecles de travaux, de culture et
d'embellissements de la part des Ghartreux,
qu'etaient-ils, au moment ou le patriarche des
Chartreux en prit possession? On peut se le
representer assez facilement, mais assez sur-
tout, pour comprendre tout ce qu'il fallut de
(1) La, Grande-Chartreuse, par un Chartreux, p. 423.
LE DESERT DE CHARTREUSE 147
courage surhumain et d'aspirations sublimes a
ces nouveaux Antoine, pour trouver la vie
supportable, au sein cle cette desolation.
L'arrivee des moines, ou mieux, des ermites
comme on les appelait, fut pour toute la
contree un grand evenement, on le devine. On
les accueillit, chez les pauvres surtout, comme
une benediction du ciel; le pauvre a comme
rintuition des limes charitables.
Les etrangers du desert de Chartreuse, dit
Chorier (1), furent appeles hermites, et leur
chef, Vhermite par excellence. Son arrivee
dans ce pa'is a meme ete une nouvelle epoque :
des actes de cette annee-la n'ont d'autre date
cpie celle-ci, fan que fhermite estvenu!
Ge fut au mois de juin de 1'annee 1084,
comme 1'etablissent peremptoirement les Bol-
landistes, dans leurs savantes dissertations. Date
chere a tout enfant de saint Bruno ! date celebre
r
dans les fastes de 1'Eglise catholique! Un tres
ancien manuscrit de Chartreuse la consacre en
ces deux vers latins :
Anno milleno cum quarto, si bene penses
Atque oclogeno, simt orli cartiisienses
(l) Histoire generals du Daupkine, t. II v p. 16.
118 VIE DE SAINT BRUNO
L'ordre des Ghartreux etait fonde : le chant
des sacres cantiques ne devait plus cesser en
ces montagnes qui n'avaient encore retenti que
des hurlements des betes sauvages.
V
Quelques faits parvenus jusqu'a nous per-
mettent de reconstituer, sur des bases assez
solides, la physionomie de ces premieres heures
de la vie au desert. Ou passerent done les pre-
mieres nuits les hermites ? II fallait bien,
au moins pendant le temps du sommeil, avoir
un abri quelconque centre les intemperies et les
betes sauvages? Une tradition bien fidelement
gardee, et bien conforme du reste a 1'ordre des
ehoses, nous apprend que les religieux furent
loges, pendant ces premieres heures, chez les
habitants de Saint-Pierre; c'est le village qui
avoisine le desert de Chartreuse. Le villageois
est hospitaller; il devient bien vite 1'ami de
celui que les circonstances lui donnent pour
voisin dans son foyer, et pour compagnon dans
ses travaux et ses souffrances. L'amitie parait
avoir ete cimentee tres vite.
On se mit a 1'oeuvre a 1'envi au village, pour
LE DESERT DE CHARTREUSE 149
une installation provisoire encore, mais plus
eremitique. II nous semble voir cette animation
et ce travail fievreux du village : abattre des
arbres, equarrir des billes, scier des planches,
charrier toutes ces pieces, niveler un peu le
sol et dresser enfin tous ces montants et toutes
ces charpentes improvisees.
II y avait 1& d'enormes quartiers de rocs ; les
espaces restees libres entre eux etaient comme
des emplacements naturels : ce fut Ik qu'on
eleva les cellules, les cabanes en planches. On
voit encore les rochers qui leur servirent
comme d'encadrement. La famille Bran qui
avait donne 1'hospitalite a Bruno, se reserva
aussi 1'honneur de fournir le bois pour sa cel-
lule. Dieu a voulu recompenser ces premiers
bienfaiteurs des Chartreux, en assurant le privi-
lege de la perpetuite a leurs families : c'estle
privilege des families princieres. Le R. P. Dom
Hilarion Robinet ecrivaitle 14 septembre 1782
a 1'historien Tracy : II y a a Saint-Pierre de
Chartreuse des families qui remontent jusqu'au
temps de saint Bruno. Outre les Brun, nous
citerons encore les Bigillon qui recjurent aussi
les premiers Ghartreux (1). Ce n'est pas une
(1) La Grande-Chartreuse, par un Chartreux, p. 30.
150 VIE DE SAINT BRUNO
petite gloire, que de voir ces noms de simples
pay sans, devenus historiques par la reconnais-
sance meme et la celebrite de leurs proteges.
Apres huit cents ans, les Ghartreux nous cite-
raient encore les noms de pauvres habitants qui
leur furent secourables a leur entree en Char-
treuse. A la Ruchere, petit village situe an nord
de la Chartreuse, les sieurs Mollard et Savignon
cuisaient le pain des religieux et le leur appor-
taient. Si un Ghartreux vous accompagnait dans
votre visite, il vous montrerait religieusement
] 'emplacement de la maison de Savignon, et il
vous apprendrait qu'en reconnaissance des
services rendus, lalampe de 1'humble eglise de
la Ruchere est entretenue paries Chartreux (1).
Leur gratitude en effet, est restee d'autant
plus vive et a ete d'autant plus durable, que
leur denument avait ete plus complet. Leurs
cellules qui furent bientdt achevees, dit Dom
Boutrais, 1'auteur que nous suivons sur ce
point, ressemblaient aux chalets que Ton voit
aujourd'hui dans les Alpes, en Suisse ou en Sa-
voie, constructions simples, solides, composees
de fortes pieces de bois assemblees, et revetues
de planches epaisses. Bruno et ses heroiques
(I) -La Grande-Chartreuse, par un Chartreux, p. 33.
LE DESERT DE CHARTREUSE 151
compagTLons n'en demandaient pas da vantage.
Mais la chapelle etait-elle oubliee? Peut-il y
avoir des moines sans oratoire? Un rocher etait
la, tout pres des cabanes; sa base etait ferme et
pourrait servir de fondement; sa crete etait
comme un petit promontoire et pourrait tenir
lieu de piedestal a la maison du Seigneur : c'est
sur ce rocher que fut erige le petit oratoire.
Mais, si des planches avaient suffi pour les cel-
lules, il fallait mieux pour le Maitre : la petite
chapelle fut construite en pierres, et si solide-
ment, que des pans de murs de cet edifice sub-
sistent encore. Voici la description qu'en fait
Francois de Saint-Andeol, dans son volume
paru, il y a quelques annees (1) :
Get oratoire mesurait environ trois metres
de long sur autant de large ; il etait pave d'un
beton compose de chaux, de sable et de gravier.
Son pave depassait de quarante centimetres
environ son ouverture. Un autel de marbre
gris, long d'un metre quatre-vingt-cinq centi-
metres, sur soixante- trois centimetres de large et
vingt- cinq centimetres d'epaisseur, simplement
taille a la pointe du marteau, marque de cinq
croix entaillees sur sa table, et presentant sur le
(1) L'Archeologie an monaslere de la Grande-Char-
treuse, p. 5.
152 VIE DE SAINT BRUNO
milieu de son epaisseur un trou carre pour les
reliques, etait dispose dans cette chapelle sur
deux montants de la meme nature de pierre.
Gette chapelle ne commen^a cependant a
porter le nom du saint qu'apres sa beatification,
en 1514. Malheureusement, elle ne nous a pas
ete conservee dans son integrite premiere. Vers
1640, 1'eveque de Toulon, Jacques Danes de
Marly, voulut la faire comme enchasser dans
une plus grande qui lui servirait de reliquaire,
mais en abattant des parties qui menagaient
ruine. La voiite fut refaite, helas! en 1816;
dans 1'impossibilite de la remettre dans son
premier etat, on lui substitua une voute a
plein-cintre, en bois, avec un lambris de fort
bon gout. Mais au moins, on a pu conserver
Vautel sur lequel saint Bruno celebrait le
saint Sacrifice. Les Chartreux Tout fait re-
couvrir pour le proteger, -d'un nouvel autel
en bois, et depuis 1863, 1'autel en bois a ete
rem place par un autel en marbre blanc, qui
protege mais permet aussi de venerer 1'autel
primitif. Quand vous visiterez cette chapelle,
vous pourrez lire au-dessus de la porte, a 1'ex-
terieur, une inscription latine qui rappelle le
songe de saint Hugues :
LE DESERT DE CHARTREUSE 153
Sacellum
Sancti
Brunonis
Hie est locus in quo Sanctus Hugo
Gratianopolitanus Episcopus
Vidil Deum
Sibi dignum conslruentem
Habitaculum.
Aux pieds du rocher qui porte la chapelle,
coulc une fontaine qu'on a denommee la fon-
taine de saint Bruno. Son eau est pure comme
le cristal, et elle est intarissable. Elle jaillit
miraculeusement, suivant la tradition, a la
priere de saint Bruno. Le nom que les siecles
lui ont donne et qu'elle garde, est un serieux
temoignage a 1'appui de la tradition. Une sorte
de veneration entoure cette fontaine; on boit
de ses eaux dans un sentiment de religion, et on
en recueiile avec respect pour les emporter. On
leur attribue une vertu miraculeuse de guerison.
Un peu au-dessus de la cliapelle de saint
Bruno, se trouve un rocher ecarte, sur lequel
a ete gravee une croix. G'est la, selon les sou-
venirs qui se gardent religieusemenfc en Char-
treuse, que le saint venait pratiquer plus a I'aise
7.
154" VIE DE SAINT BRUNO"
ses austerites extra ordinaires. Sa cellule ne lui
serablait ni assez solitaire, ni assez sure; il
aimait a s'enfoncer, pour etre plus seul encore,
au plus horrible de la foret. G'est une tra-
dition que le docte Mabillon n'a pas cru pou-
voir dedaigner (1).
Voila done le vrai sanctuaire du desert;
voila les vraies reliques, voila 1'ame et la vie
de Chartreuse : cette chapelle, cette grotte et
cette fontaine. Dans cette chapelle Bruno pria;
dans cette grotte il macera son corps ; 1'onde
intarissable de la fontaine chante son nom et
proclame sa puissance. Devant les grands hori-
zons le touriste s'etonne et admire ; en presence
de ces pieux monuments qui evoquent un passe
de huit siecles, le chretien se recueille et prie.
VI
Une preoccupation, une seule, semble avoir
hante les solitaires, insatiables de silence,
d'isolement et de desert : eloigner le siecle,
eloigner le monde, bien loin de leur retraite.
"Dans 1'acte episcopal qui annonca au diocese
(1) Annales,i. V, p. 203.
LE DESERT DE CHARTREUSE 155
de Grenoble la fondationde Chartreuse, Hugues,
le saint eveque, se faisant I'echo des desirs de
ses nouveaux diocesains, parlait ainsi :
Nos freres les moines de Chartreuse desi-
rent ardemment se rendre agreables a Dieu,
comme ils le prouvent assez par leur eloigne-
ment du monde, par Fasperite et la solitude du
lieu qu'ils habitent. La paix et le calme leur
sont surtout necessaires pour realiser leur des-
sein. En consequence, nous leur avons conseille
et ordonne de batir une maison sur le pont qui
est la liraite de leurs possessions, afin de pou-
voir eri ecarter ce qui est contraire a leur Insli-
tut. Nous supplions done votre charite, et nous
vous ordonnons, en vertu de 1'autorite divine,
d'observer ce qui suit : Que les femmes ne pas-
sent jamais sur le territoire de ces religieux et
que les hommesne s'y introduisent point avec
des armes. Nous interdisons en outre, dans les
limites deleur propriete, de pecher, de chasser,
de prendre les oiseaux, de faire paitre ou pas-
ser les brebis, les chevres et les autres animaux
domestiques. Que la bonte divine multiplie ses
faveurs sur ceux qui obeiront a notre ordon-
nance, et qu'elle leur accorde, selon leurs
desirs, une large part dans toutes les bonnes
oeuvres que les serviteurs de Dieu operent
156 VIE DE SA.INT BRUNO
ou opereront jusqu'a la fin des siecles(l).
Quelle ardeur pour cet ensevelissement anti-
cipee du cloitre ! Les moines font appel a 1'au-
torite de leur eveque pour le Jeur assurer, et il
y a un mois a. peine qu'ils ontaborde au desert !
Mabillon en effet, assigne pour date a cette
Jettre episcopale le mois de juillet 1084. Ce
premier point des constitutions de Chartreuse
resta en vigueur jusqu'a la Revolution; aucune
femme, pendant huitsiecles, ne franchit le pont
Saint-Bruno. Les patres, les bergers, les pe-
cheurs, les chasseurs auraient trouble aussi ce
grand recueillement dont les solitaires avaient
soif; saint Hugues les eloignaitde leur retraite.
Mais si le Ghartreux ecarte les bruits du
monde, il en est qui le secondent dans ses medi-
tations : le bruit des torrents et le chant des
oiseaux possedent ces douces influences; les
religieux n'avaient garde de se priver de 1'une
plus que de 1'autre. G'est un trait de mo3iirs de
la vie monacale.
On ne devait pas tuer les oiseaux au desert
de Chartreuse. En sauvegardant leur vie,
Hugues faisait a la fois osuvre de poete et de
saint. II faisait aussi 03uvre de prophete : n'e-
(1) Tromby, t. II, npp., p. LVII.
LE DESERT DE CHARTREUSE 157
tait-ce pas par une intuition divine qu'il pou-
vait ecrire le mot d'Institut en presence des
quelques cabanes elevees a la hate, et entre-
voir le bien qu'opereraient jusqu'a la fin des
siecles sept pauvres hermites qui etaient
venus s'ensevelir et se derober le plus possible
a tout regard humain.
II devait en etre ainsi en effet : Farbre plante
au desert allait s'etendre dans le mondeentier,
et son tronc, d'un grain de metal, devait resis-
ter a la morsure inexorable des siecles. Contem-
plons attentifs sa premiere floraison.
Tandis que les religieux prenaient possession
de leurs cabanes, le saint eveque de Grenoble,
soutenant affectueusement son r6le de protec-
teur et d'intendant, faisait batir un vrai monas-
tere. Monastere bien modeste cependant ; la
pauvrete eremitique n'avait pas a s'alarmer :
il etait tout en bois. Trop somptueux encore le
trouvait Bruno, et presque inutile. En tres peu
de temps tout fut termine. Dom Le Couteulxfixe
aTannee 1085, vers le mois de mars, la conse-
cration de la chapelle conventuelle. Elle etait
situee k 1'endroit meme ou se trouve aujour-
d'hui Notre-Dame de Casalibus.
158 VIE DE SAINT BRUNO
VII
Laissons un enfant de saint Bruno nous decrire
cette premiere Chartreuse construite sous le
regard et, sans nul doute, sur les plans du
saint fondateur. Ge plan etait tout nouveau ;
il s'harmonisait avec le genre de vie qu'allaient
inaugurer les fervents solitaires, et devait
servir de type aux Chartreuses de tous les pays.
En voici les grandes lignes :
II y avait un petit cloitre avec la salle
capitulaire et le refectoire, une hotellerie pour
les etrangers; des cellules de bois separees les
unes des autres par un espace de cinq cou-
dees, etaient reliees par une galerie couverte
qui formait le grand cloitre. Chaque cellule
se composait de trois parties : une chambre
de travail qui servait de cuisine, une chambre
a coucher ou se trouvait un oratoire, et un
atelier. L'eau de la fontaine de saint Bruno y
etait amenee par un canal en pierre. Tous ces
edifices se groupaient entre la petite chape lie
dont nous avons parle et une eglise plus vaste
destinee aux offices conventuels (1).
(1) Vie de saint Bruno, par un religieux chartreux, p. 235.
LE DESERT I)E CHARTREUSE 159
En lisant cette description d'une vraie sim-
plicite monacale, il nous semble parcourir les
cloitres etvisiter les cellules de nos chartreu-
ses modernes : les dimensions et la structure
ont change ; la pierre ciselee a remplace le
bois, d'humbles galeries sont devenues des
cloitres grandioses, nn ermitage desole a grand!
dans les proportions d'un vrai monument, mais
sans sortir du cadre trace etdessine de main de
maitre par le saint Fondateur. Les cabanes de
Chartreuse du reste n'etaient pas sans douceurs ;
il n'y a pas un Ghartreux, nous en sommes
convaincu, qui ii'ait souvent soupire apres ce
denuement de la premiere heure, soupire apres
1'eau pure de la fontaine jaillissant a la voix
de Bruno, courant doucement et murmurant
comme un souffle de priere de cellule en cellule,
portee dans son canal de pierre . Quelle eau
douce aux levres du Chartreux que cette eau-la !
quelle eau rafraichissante pour son coeur ! quelle
pensee touch ante dans cette installation! n'est-
ce pas, a la lettre, le pere desalterant ses en-
fants?
Tout le monastere se developpait done dans
1'espace compris entre la chapelle de saint
Bruno et Feglise conventuelle. Que retrouve
aujourd'hui de cette premiere Chartreuse le
160 VIE DE SAINT BRUNO
visiteur du desert? des entassements de terre,
des amas de pierres, des blocs de rochers, des
decombres, des ruines ! Une catastrophe epou-
vantable emporta en effet, en un instant, le
cloitre et les cellules; la chapelle de saint
Bruno, 1'eglise et une cellule (celle qu'avait ha-
bitee le saint) furent seules comme miraculeu-
sement preservers dans I'effondrement de la
montagne. Dom Le Couteulx. dans ses Annales
de 1'ordre ad annum 1132) a laisse le recit du
desastre de Chartreuse.
Revenons a la prise de possession definitive
du desert par Bruno. La charte de fondation
elle-meme completera ce point de notre etude .
Nous la citons dans ses passages les plus im-
portants :
Maitre Bruno et ses freres etant venus
chercher une solitude pour 1'habiter et pour
s'y livrer au service de Dieu, un vaste desert
leur a ete cede par moi, Humbert de Miribel,
par Odon mon frere, et par les autres personnes
qui ont ou qui pretend ent avoir des droits sur
ledit desert, savoir : Hugues de Talvon, Anselme
Garcin; Lucie et ses fils, Rostang, Guigues,
Anselme, Ponce et Boson, qui se sont rend us
au desir de leur mere ; Bernard Lombard avec
ses fils ; enfin Dom Seguin, abbe de la Chaise-
LE DESERT DE CHARTREUSE 161
Dieu, du consentement de ses moines. Tous ont
cede aux freres susnommes tous les droits qu'ils
pretendaient avoir... Ladite terre, avec ses
limites- ainsi designees, a commence d'etre
habitee par Maltre Bruno ct ses compagnons,
1'an de Tlncarnation du Seigneur 1084, le qua-
trieme de 1'episcopat de Hugues, eveque de
Grenoble, qui approuve et confirme (1).
Quels elans devait prendre la reconnaissance
dans le coeur de Bruno ! II le voyait bien main-
tenant, la Providence 1'avait conduit comme
par la main, lorsqu'il s'en croyait le plus aban-
donne ; aux emportements de la lutte succedait
la fructueuse quietude de la priere et de la
paix. Nous aliens etre temoins de ces premiers
ravissements d'ermite.
(1) Tromby, t. II, p. LVII.
CHAPITRE VI
VICISSITUDES DBS PREMIERES ANNEES
1. Vie pauvre et austere de Chartreuse. II. Vocations et
retraites. III. Urbain II. IV. Bruno mande par le
pape et Chartreuse abandonee. V. Le conseiller |du
pape. VI. Les compagnons de Bruno a Rome. VII. Re-
tour a Chartreuse. VIII. Bref du pape en faveur des
Chartreux. IX. Bruno refuse I'archevechfi de Reggio
X. Le pape le laisse enfin a sa vocation.
I
Un livre de raison ou un journal quelconque,
de simples notes jetees en courant sur une
feuille volante, auraient aujourd'hui poar nous
un interet saisissant, en nous faisant penetrer
dans les secrets de cette vie intime de la pre-
miere Chartreuse. Malheureusement, ces notes,
ce journal et ce livre de raison n' existent pas;
le Chartreux parle peu et il n'ecrit guere. Les
touristes etaient rares au onzieme siecle, et les
VICISSITUDES BES PREMIERES ANNEES 163
relations de voyages plus rares encore: Quel-
ques fails bien precis et quelques temoignages
bien authentiques nous permettent cependant
de tracer dans ses lignes generates le tableau
vivant de ce premier ermitage.
Et d'abord, n'oublions pas la physionomie
des premiers religieuxqui ont aborde ce desert.
Bruno est a leur tete, j'entends par la soif de
1'immolation, 1'ardeur de la sanctification et
1'elan de 1'amour; car nul moins que lui, ne
songeait alors surtout, a exercer un principat
quelconque. Ses compagnons, subjugues par sa
foi, se sont mis a sa suite et 1'ont pris pour
maitre ; s'il leur donne des conseils, c'est surtout
en leur donnant son amitie.
On pourrait dire que chaque religieux de
cette premiere Chartreuse fut comme un ideal
different pour ces generations pieuses qu'on
verra dans la suite des ages s'enr&ler sous la
banniere de Bruno. Le saint patriarche sera
le modele de tous les prieurs ; Landuin encou-
ragera riiumilite de tous ceux que la superiorite
du talent pourrait exalter; Hugues ravivera la
ferveurdes vieillards; les deux Etienne stimu-
leront les plus jeunes; Andre et Guerin rechauf-
feront sans cesse le zele des freres Convers.
Voila bien le petit troupeau de 1'Evangile !
164 VIE DE SAINT BRUNO
Rien deplus pauvre, de plus piteux, de plus
souffrant, de plus abandonne, que cette pre-
miere famille religieuse de Ghartreux. G'est le
denuement et le delabrement de la creche.
G'est pire que la creche : le ciel d'Orient est
idealement beau et clement; les nuits meme
7 t
sont douces, et le pauvre a toujours, pour
adoucir sa misere, la tiedeur de 1'atmosphere
et la gaite d'un rayon de soleil. Dans les Alpes
le soleil prodigue peu ses rayons, la nature y
prend des fagons de maratre ; les orages y sont
effrayants, les neiges et les glaces y sont eter-
nelles. Voyez-vous les premiers Ghartreux, per-
dus dans ces montagnes, auplus fort des gelees,
seuls, chacundans sa cellule de bois, pendant
les longues nuits et pendant les mois d'hivers
sans fin?
Les betes feroces, les loups et les ours y
etaient alors nombreux, comme en font foi les
documents de 1'epoque ; la rigueur des hivers
les rendait agressifs et dangereux.
Approchons du couvent, penetrons dans son
enceinte, parcourons ces galeries ouvertes &
tous les vents et qualifiers si pompeusement
de cloitres par Dom Guigues ; entrons dans
lachapelle en planches plus ou moins mal join-
tees ; visitons ces cellules en bois encore : nous
VICISSITUDES DES PREMIERES ANNEES 165
devrons nous avouer que vraiment la pauvrete
de Nazareth fut cependant moins dure que celle
du nouveau monastere. Les religieux avaient
ete mis en possession d'immenses forets, mais
elles n' etaient la source d'aucun revenu, puisque
toute exploitation etait impossible; les prairies
qui auraient pu nourrir des troupeaux etaient
encore a creer. G'etait to uj ours la souffrance au
convent, et souvent c'etait la misere. Les bien-
faiteurs etaient loin ; ils ne pouvaient songer a
subvenir a des besoins que Bruno tenait sans
nul doute a laisser ignorer. L'eau arrivait, frai-
che et abondante, par le canal en pierre ,
dans la cellule de chaque religieux ; on avait
parfois du poisson pris dans le Guiers ; Savi-
gnon et Mollard portaient fidelement le pain
noir cuit dans leur four : c'etait assez pour ne
pas mourir. G'etaitpeut-etre trop au gre des
religieux ; quand on se rend la vie si rude, la
mort serait la delivrance. Ghaque cellule avait
sa cuisine et chaque religieux accommodait
ses aliments ; c'est dire du meme coup ce qu'etait
le repas du Ghartreux. Le jeune etl'abstinence qui
sont devenus un point essentiel de ce grand Ins-
titut, furent souvent a ses debuts unenecessite.
J'ai vu les Ghartreux, disait Guibert qui
avait visite la Grande-Chartreuse en 1104; ils
166 VIE DE SAINT BRUNO
ont line riche bibliotheque, quoiqu'ils soient
fort pauvres (1). Gethommage d'un contempo-
rain et d'un touriste, etait la preuve aussi que
I'aliment dont on vivait et voulait vivre en Char-
treuse, etait surtout I'aliment spirituel , les livres,
la doctrine. L'historien parle comme le touriste :
Geux qui connaissent les lourdes charges qui
pesent surnous, ecrivait Dom Guigues, s'eton-
nent que nous ne soyons pas reduits a la men-
dicite (2).
II
Par la grace du Christ, la pauvrete et la
souffranee ont perdu la pointe de leur aiguillon ;
elles attirentetpassionnent ; les ames d'elite met-
tent comme un orgueil mystique & souffrir da-
vantage et aetre plus denuees, pourressembler
un peu plus auMaltre. Chartreuse dont on enten-
dait de plus en plus prononcer le nom et vanter
les vertus, prenait dans toute la region la force
mysterieuse d'un aimant divin ; on allait vers
ces montagnes comme vers un Sinai, pour y
entendre la voix de-Dieu. Pour les uns, c'etait
la montagne de la transfiguration ; ils voulaient
(1) De Vila sud, libr. I, cap. xi.
(2) Consueludines, cap. xx.
SAIXT BRCXO DONNANT I/HABIT DE CHARTUEUX A IJE
NOUVEAUX DISCIPLES (p. 166).
VICISSITUDES DBS PREMIERES ANNEES 167
y planter leur tente et ne plus en descendre.
Les vocations se manifestaient. Pour ne pas
repousser tous ces saints desirs, Bruno dut
autoriser passagerement la cohabitation de deux
religienx dans la meme cellule, chose contraire
a la pensee creatrice qui 1'avaitpousse au desert.
D'autres allaient a Chartreuse rammer leur
foi et refaireleurs forces ponrle combat de la
vie. Des la premiere henre le cloitre cartusien
eut des retraitants; la sainte tradition prit
racine sous le regard et par les soins de Bruno.
Si le Ghartreux devait etre un grand bien dans
r
1'Eglise et un puissant exemple, c'etait surtout
dans le clerge dont le releichement ne cbnnais-
sait pas de bornes, comme nous avons pu le
laisser entrevoir. Le Ghartreux devait etre
1'ideal du pretre, un exemple vivant, une predi-
cation incessante. On alia done sans retard a
Chartreuse entendre cette voix, contempler ce
modele et mediter cet ideal.
Nous avons sur ce point une fortune excep-
tionnelle, des anecdotes charmantes, comme
un extrait de journal sur cette vie an desert.
G'est un tableau plein de fralcheur et depoesie;
le R. P. Dom Guiguesle trace dans sa vie de
saint Hugues.
Nous croyons devoir rappeler ici qne le saint
168 VIE DE SAINT BRUNO
t
eveque de Grenoble futala fois 1'ami intime de
Bruno et plus tard, 1'ami de Dom Guigues.
Or, saint Hugues etait souvent retraitant de
Chartreuse. II etait avec les religieux non
comme un superieur ou comme un eveque,
mais comme un compagnon ou un frere tres
humble. Si on 1'avait laisse faire, il se serait
volontiers employe a rendre a tous les ermites
les derniers services. En voicilapreuve. Le
venerable prieur de Saint-Laurent, Guillaume,
plus tard abbe de Saint-Theofred, s'etait, lui
aussi, lie d'une religieuse affection a Bruno.
Gomme a cette epoque les cellules soumises a
la direction de celui-ci etaient habitees chacune
par deux religieux, le prieur partageait souvent
le logement du bienheureux Hugues. Or, il se
plaignait amerement a Maitre Bruno de ce que
1'eveque luiravissait presque toutesles occupa-
tions humiliantes du menage de la cellule, etse
conduisait a son egard, non pas meme comme
un compagnon, mais comme un valet. II ne
me permetpas, disait-il tristement, de toucher
aux oeuvres serviles qui, selon 1' usage, doivent
etre accomplies a tour de r6le : il prend tout
pour lui (1).
(1) Vila Sancli Hugonis Gralian., cap. m, n 12.
VICISSITUDES DES PREMIERES ANNEES 169
Bruno pris pour arbitre dans ce differend
entre le prieur de Saint-Laurent et 1'eveque de
Grenoble ; 1'eveque disputant a son compagnon,
et avec avantage, 1'honneur de balayer une cel-
lule, d'attiser le feu, de faire bouillir la mar-
mite, ou de laverla vaisselle : voila des scenes
dignes des premiers Peres du desert et qu'on
ne trouve que parmi les saints.
Hugues, devore de la soif du renoncement,
voulait vendre ses equipages, en donner le
prix aux pauvres, et faire a pied ses courses
episcopates. Bruno ne le souffrit pas; et, soit
qu'il redoutat quelque tentation de vaine gloire,
soit par peur du reproche de singularite au-
pres des autres eveques, il persuada au saint
de renoncer a son projet. Tout conseil tombe de
cette bouche devenait un ordre pour ce rare
prelat; il garda ses attelages. Dans la meme
soumission a son ermite devenu son directeur,
il resta a la tete de son diocese dont il voulait
se demettre entre d'autres mains.
N'ayant pu se faire Ghartreux au gre de ses
desirs, saint Hugues prolongeait le plus qu'il
pouvait son sejour en cellule. Je dis le plus
qu'il pouvait, car Bruno devenait commeimpeu
cruel pour son saint ami ; il le congediait, en le
gourmandant tout affectueusement : Allez a
8
170 VIE DE SAINT BRUNO
vos brebis, lui disait-il souriant, ite ad oves;
n'oubliez pas ce que vous leur devez. Et saint
Hugues reprenait tristement son baton de
voyage ; et Bruno, pour lui accorder encore une
consolation, 1'accompagnait jusqu'aux limites
du desert. La, ils se donnaient une derniere
etreinte, se disaient adieu, et toujours au revoir !
Pelerins de Chartreuse, venerez un petit
monument qui garde le souvenir de ces doulou-
reuses separations de deux saints ; c'est la cha-
pelle de saint Hugues. Elle a etc elevee a 1'en-
droit meme que foulerent leurs pieds et ou leurs
mains se separaient. Get endroit etait autrefois
appele Javonet. Gette chapelle fut btie et de-
diee h. saint Hugues en 1535 par le R. P. D. Jean
Guilhard. Au-dessus dugradin del'autel, on voit
encore une tres vieille inscription en caracteres
gothiques : Initium terminorum et immunitatis
domus cartusisB, ici commencent les limites pri-
vilegiees de lamaison de Chartreuse. Commeles
femmes ne pouvaient entrer dans le desert pour
visiterNotre-Dame de Casalibus, le pape Paul III,
par un bref duxdes calendes denovembrel540,
etendit a Toratoire de Saint-Hugues les indul-
gences attachees a celui de Casalibus (1) .
(1) Chorier, Estat politique, in, p. 266.
VICISSITUDES DES PREMIERES ANNEES 171
Tout est relique et souvenir dans ce desert,
maintenant.
La vie s'y ecoulait pauvre et heureuse ; c'etait
le port tranquille a 1'abri des tempetes de la
haute mer.
Ill
La barque de Pierre etait toujours en efiet
violemment agitee par les flots. L'empereur
d'Allemagne restait fidele a toutes ses preten-
tious, et tenace dans toutes ses persecutions;
1'antipape Guibert entretenait toutes ces pre-
tentious royales et s'en faisait une arme pour se
maintenir par la force dans les domaines de
Saint-Pierre : C'etait toujours la lutte violente.
Le grand Gregoire VII venait de mourir
comme en exil, loin de Rome, la ville de son
siege, etles armes & la main. Expirant & Salerne,
le 25 mai 1085, il s'ecriait tristement : J'ai
aime la justice et hai 1'iniquite, c'est pourquoi
je meurs en exil. Yous ne pouvez, Seigneur,
reprit un des eveques qui 1'assistaient, mourir
en exil! Vicaire du Christ et du prince des
Ap6tres, toutes les nations vous out ete donnees
en heritage.
Gregoire VII mourant avait designe trois
172 VIE DE SAINT BRUNO
grands noms aux suffrages, pour Telection au
Souverain Pontificat : Hugues, 1'impetueux legat
que nous avons vu fulminer les sentences de
deposition et d'excommunication centre les pre-
lats indignes : Didier, abbe du Mont-Gassin et
Odon, eveque d'Ostie. G'etaitparle cloitre que
Dieu voulait regenerer son Eglise; c'etait dans
le cloitre qu'il preparait et fagonnait les grands
papes et tenait en reserve les sages conseil-
lers.
L'abbe du Mont-Gassin etait elu pape aux fetes
de Ja Pentecote de 1'annee 1086. En septembre
1087, il rendait le dernier soupir et le 12 mars
1088, Odon, eveque d'Ostie, etait donne pour
successeura Victor III. G'etait encore une fleur
du cloitre. Ce nom est inseparab lenient lie a
celui de Bruno et ils'impose a nous dansnotre
etude. Un mot a son sujet.
Bruno avait vite remarque au nombre de ses
auditeurs de Reims un jeune seigneur de Cha-
tillon-sur-Marne, Odon de Lagery. II avait les
qualites de 1'esprit et les qualites du coeur; sa
vertu egalait sa science; tout jeune encore on
le vit paraitre comme chanoine et archidiacre
de Reims. Or, on apprit tout a coup qu'Odon
venait de tout laisser pour s'enfermer dans
1'abbaye deCluny. Saint Hugues en etait 1'abbe.
VICISSITUDES DES PREMIERES ANNEES 173
En fuyant les honneurs. Odon prenait la route
qui devait 1'y ramener emmemment. Desirant
r
avant tout le bien de 1'Eglise, 1'abbe de Gluny
signala bien vite a Gregoire VII son nouveau
religieux et il dut prendre le chemin de Rome.
Le grand pape qui se connaissait en hommes
lui donna sans retard la confiance dont il etait
digne : il en fit son principal conseiller, le
nomma eveque d'Ostie, et voulut 1'avoir pour
legat aupres du tyran d'Allemagne. Odon etait
des lors sur les marches du tr6ne pontifical.
Quand 1'election 1'y fit monter, il etait pret.
Gregoire VII mort, un nouveau Gregoire a
surgi ; que 1'empereur d'Allemagne n'en ignore.
Des les premiers jours de son pontificat, s'adres-
sant aux eveques allemands, Urbain leur an-
nonce en ces termes ces resolutions : Ayez
toute confiance en moi, comme en notre bien-
heureux Pere le pape Gregoire. Ce qu'il a re-
jete, je le rejette; ce qu'il a condamne, je le
condamne; ce qu'il a aime est aussi 1'objet de
toute mon affection ; enfin, tous ses sentiments,
je les partage et je veuxles suivre (1).
Le roi de France, Philippe I er , n'aura pas
plus de repos dans son adultere avec Bertrade
(1) Patrol., t. CLI, col. 284.
174 VIE DE SAINT BRUNO
qu'il n'en eut dans ses debauches de jeunesse ;
Urbain II parlera comme Gregoire VII. Le pape
des Croisades fut un grand pape. Les grandes
fetes de Clermont, en celebrant les immortels
anniversaires, ont replace dans tout son jour
cette grande et noble figure du croise.
Nous emprunterons volontiers la parole d'un
grand cardinal francais, Mgr Langenieux, pour
donner & notre pensee plus de precision et
d'autorite.
Honorer Urbain II, s'ecriait 1'eminent suc-
cesseur de saint Remi, c'est payer un tribut
d'hommage a celui qui fut, au onzieme siecle,
1'un des principaux agents de la civilisation
eliretienne et europeenne...
G'est faire revivre auxyeux de tous les patrio-
tes le premier et principal auteur du prestige
incomparable dont jouit le nom frangais en
Orient (1).
IV
Sans retard, le regard scrutateur du nouveau
pape se promena sur le monde pour choisir les
ouvriers vaillants qu'il pourrait associer a son
(1) Lettre pastorale de S. Era. Mgr Langenieux.
I.E MESSAGER D UKBAIN II AKItlVE AU DESEliT DE
CHARTKEUSE (p. 17-i).
VICISSITUDES DBS PREMIERES ANNEES 175
grand labeur. II se tourna vers la France sa
patrie, et il alia dans les cloitres.
II mandait aupres de lui Raynald, 1'archeve-
que de Reims; il invitait saint Anselme, alors
abbe du Bee ; il sollicitait le saint abbe de Gluny ,
Hugues, les priant d'accourir aupres de lui,
si c'etait possible . Ilsongea aussi, il songea
surtout, disons-nous, a son ancien maitre, a son
premier maitre, Bruno; car si pour les autres
personnages il n'avait fait qu'une priere, au
Pere des Ghartreux, il intimait un ordre. Le mes-
sager qui apporta a Chartreuse la desolante
nouvelle, y arriva vers le mois de mars 1090,
d'apresle calculdes Bollandistes. Ge fut commc
un eclat de la foudre dans ce grand silence du
desert. La scene fut dechirante parmi les Ghar-
treux. Je puis dire que j'en ai ete le temoin, en
considerant la toile de Lesueur. Elle porte le
numero 578.
Par je ne sais quel mysterieux effet du genie
du peintre, plus on regarde cette figure de
Bruno, plus cette ame semble meurtrie . Du reste,
cette douleur est calme comme la douleur d'un
Ghartreux doit 1'etre ; la bouche n'articule pas
un mot, le regard se cache sous la paupiere, et
la longue tunique blanche du religieux tombe
droite et bien fixe, sans laisser soupgonner le
176 VIE DE SAINT BRUNO
moindre soubresaut de la nature revolution-
nee.
Les compagnons de Bruno sonta ses c6tes;
leur resolution parait bien arretee deja : si leur
Pere quitte la Chartreuse, ils la quitteront
aussi.
La scene que Lesueur a rendue vivante, nous
avait etc racontee par Surius. Nous en citons
le passage qui resume assez bien un recit assez
long.
Vous etes notre pere bien-aime, disaient
les Gbartreux en larmes. En votre absence, a
qui aurons-nous recours? Nous serons, helas!
comme des brebis sans pasteur. Sans doute
1'obeissance vous appelle aupres du Souverain
Pontife ; mais nenous est-il pas permis de vous
suivre? La charite nous unit dans le Christ;
la mort, la vie, aucime creature ne saurait b riser
ce lien (1) .
La missive du Souverain Pontife ne laissait
place a aucune equivoque, c'etait bien un ordre
formel qu'elle contenait; il ne restait a Bruno
que le parti de Tobeissance, et il n'etait pas
homme a hesiter pour le prendre. II partit,
quittant son desert, son cher desert; il partit,
(1) Surius, Vie de saint Bruno, chap. vi.
VICISSITUDES DES PREMIERES ANNEES 177
passant comme sur le corps de ses enfants qui
voulaient lui barrer la route; il partit, nouvel
Abraham, immolant de ses propres mains son
Institut naissant.
Apres les scenes de desespoir qui venaient de
lui deehirer le coenr, il ne pouvait se faire au-
cune illusion, et garder Tesperance. II nomma
neanmoins Dom Landuin pour le remplacer
aupres de ses religieux, plutdt pour dissimuler
ses craintes que pour les apaiser. Les evene-
ments confirmerent sans retard ses cruelles
apprehensions : Chartreuse etait abandonnee !
les religieux 1'avaient quitte presque en meme
temps que Bruno! La nouvelle en arriva au
desole Fondateur sur le chemin de Rome, a
Grenoble sans doute. Accompagne du saint
eveque son ami, Hugues, il partit sans retard
pour la Chaise- Dieu; il allait faire retrocession
a 1'abbaye de son cher ermitage. Seguin, 1'abbe
de ce monastere, avait ete un des principaux
donate urs de Chartreuse, nous 1'avons vu. Nc
fallait-il pas, au moins, assurer la legitime pos-
session de la pieuse solitude, et en ecarter pour
toujours tous les envahissements profanes?
Dans sa douleur Bruno n'oubliait pas la pru-
dence. Ces details materiels regies, il repritles
chemins de 1'Italie dont il avait du s'ecarter
8.
178 VIE DE SAINT BRUNO
quelques jours. Un ou deux de ses religieux
1'accompagnaient.
Les fils de tant de larmes ne pouvaient perir,
dirons-nous en comparant les douleurs de Bruno
aux douleurs de Monique. La presence de ces
enfants restait pour le pere une consolation et
une esperance ; la blancheur de leur tunique
monacale prenait 1'eclat d'un drapeau. Oui, tout
en passant les Alpes, Bruno gardait 1'espoir de
les repasser un jour, et de voir encore son desert
refleurir. Au service de Dieu, Fobeissance est
Fherolque vertu des victoires, Vir obediens
loquetur victorias !
On etait au mois de mars de 1'annee 1090 :
six ans s'etaient ecoules depuis le jour ou les
Ermites avaient pris possession du desert.
V
Ala voix du pontife romain, Bruno etait parti.
11 etait bien 1'homme que conseillera bientdt
saint Bernard au pape Eugene III, Thornine de
1'apostolique independance et de la resolution
virile. Ne faites pas venirpres de vous, disait
au pape le grand abbe de GLairvaux, ceux qui
desirent et recherchent les lionneurs, mais
SAINT BnUNO SE JETTE AOX PIEDS D fdUAlN II
(p. 179).
VICISSITUDES DES PREMIERES ANNEES 179
ceux qui les craignent et les fuient ! Faites vio-
lence a ceux-ci et forcez-les d'entrer dans votre
palais. C'est sur eux que votre esprit pourra
se reposer (1). Dans cette foi et dans cette
confiance, Urbain II avait appele son ancien.
maltre de Reims. Le creuset de la souffrance,
depuis, lui avait donne les solides ressorts qui
meuvent les grandes &mes; il avait poursuivi
1'heresie en Berenger, j usque dans ses dernieres
subtilites; iln' avait pas craint de se poser, seul,
en face d'un simoniaque tout-puissant. Les plaies
de 1'Eglise lui etaient connues, il etait pret pour
servir de conseiller & un grand pape.
II arriva a Rome vers le commencement du
mois d'avril de cette meme annee 1090. Le
pinceau de Lesueur a reproduit cette scene.
t L'Ermite est aux genoux du pape, mais ce
n'est pas a ses pieds qu 1 Urbain II veut voir
Bruno, c'est sur son coeur. Et le pontife se pen-
che pour le relever, et il lui tend les bras, avec
une ampleur, avec une vivacite, qui revelent
les tressaillements de son ame.
Les circonstances dans lesquelles Bruno arri-
vait a Rome expliquent tout naturellement
1'emotion de cette scene. Jamais, plus qu'en ce
(1) Saint Bernard. Ds Considerations, lib. IV, cap. iv.
180 "VIE DE SAINT BRUNO
moment, Urbain n'avait eu besoin de reconfort,
d'ami et de conseiller. Gette meme annee Henri
d'Allemagne avait passe les frontieres, envahi
la Lombardie, brtile et ravage les terres du due
Guelfe; les partisans de 1'antipape a Rome
s'agitaient de nouveau, et le sacrilege Guibert
sentait renaltre toutes ses esperances. Sans
retard Henri IV portait le siege devant Mantoue
qui dut capituler le 11 avril 1091. Gette even-
tualite avait ete prevue, ainsi que la defection
de Rome que le pape avait quittee des cette
annee. II s'etait retire en Gampanie.
A Rome, Rruno ne pouvait oublier ni la
Chartreuse, ni Grenoble, ni ses religieux, ni son
amile saint eveque. Des les premiers jours, des
les premieres heures de son arrivee a la cour
pontificale, il vonlut en donner un touchant
temoignage. Sous son inspiration evidente, en
date du l er avril 1090, nous voyons Urbain II
adresser a saint Hugues une lettre qui devenait
un hommage des plus flatteurs pour un eveque :
tontes ses possessions et tons ses privileges
etaient confirmes et places sous la garde
speciale du Saint-Siege. G'etait une de ces
delicatesses que le co3ur seul inspire; c'etait
Rruno saluant de Rome par un bienfait son
incomparable ami. Ce rescrit pontifical en effet,
VICISSITUDES DBS PBEMIERES ANNEES 181
a marque d'une fac.on certaine, pour les au-
teurs chartreux, la date de 1'arrivee & Rome
du saint Fondateur.
Au milieu du tumulte et des encombrements
de la cour romaine, il restait moineet solitaire.
II jetait ses regards sur le monde, il sondait les
maux de TEglise, il en recherchait les remedes,
pour tout soumettre en suite aux deliberations
des conciles. C'etait pour leur preparation
surtout, que le pape avait voulu se reserver le
f
profond savoir de 1'ancien Ecolatre de Reims.
Mais le coeur de Rruno etait ailleurs ; il etait a
ses disciples comme celui des disciples etait au
maitre.
. On le vit bientdt.
VI
Les abeilles, parait-il, suivent partout la
mere-abeille ; elle ne vivrait pas sans son essaim
et Fessaim n'existerait pas sans elle. Bruno avait
un essaim, petit essaim, biencher essaim, pour
lequel il eprouvait toutes les tendresses d'une
mere.
Peu de temps apres son arrivee a Rome, tous
ses religieux, mystiques abeilles, etaient venus
182 VIE DE SAINT BRUNO
1'y rejoindre. 11s en avaient fait comme le ser-
in ent au moment de la separation; la mort,
la vie, rienne pouvait les separer ! Us tenaient
parole, ils arrivaient. Bruno n'en fut ni surpris,
ni peine; surement meme il ne tarda pas
entrevoir les voies misericordieuses de Dieu
sur son humble serviteur. En tout cas, tant de
fidelite a un ami, tant d'ard.eur pour la sanctifi-
cation, tant de soif de penitence, devaient
ine vitablement attirer fortement 1'attention d'un
pape tel qu'Urbain II ; 1'arbre qui avait produit
en si peu de temps des fruits d'une telle m aturite
et d'une si rare saveur, etait plante en bonne
terre et avait des racines profondes. II fallait
bien se garde r de 1'abattre ou de le laisser de p erir .
Urbain II fit le meilleur accueil aux compagnons
de Bruno.
Illeur donna pour sejour, selon toutes les
apparences, les anciens Thermes de Diocletien.
G'etait une solitude qui pouvait convenir a des
ermites ; il etait conforme aussi a la sagesse et
a la tradition des papes de faire un theatre de
penitence et de purete du theatre des grandes
orgies et des immondes voluptes romaines. Les
papes n'ont jamais detruit les monuments
pa'iens, ils les ont purifies et christianises : le
Pantheon a etc dedie & tous les saints ; le Christ
SAINT BI1UXO EXAMINE LE PLAN 1)E LA CHAKTIIEUSE
HE ROME (p. 183).
VICISSITUDES DES PREMIERES ANNEES 183
a ete adore ou Satan recevait 1'encens et les
victimes. G'etaifc encore, cela, la politique de
Rome la pa'ienne; elle ne detruisait pas les peu-
ples que son bras faisait passer sous son joug ;
elle se les assimilait en les colonisant.
Par cet esprit de colonisation chretienne,
une Chartreuse, quelque provisoire qu'elle put
etre, s'eleva sur les Thermes de Diocletien,
1'une desprincipales merveilles de Rome palenne.
L'annee suivante, Urbain II datait de Renevent
ou il t'enait concile, la concession faite a Rruno
de 1'eglise de Saint-Gyriaque, aux Thermes de
Diocletien :
Urbain, eveque, serviteur des serviteurs de
Dieu, anotre cher fils Bruno de Cologne, salut
et benediction apostolique... Cher fils Rruno,
qui demeurez aupres de nous et travaillez a la
preparation des prochains conciles, vous nous
avez expose que, d'apres les regies de la
religion que vous avez iastituee, vous ne devez
habiter que dans les lieux solitaires et les
deserts, non dans les camps et dans les centres
populeux. Voulant done dans notre paternelle
sollicitude exaucer vos desirs, et vous per-
mettre de perseverer dans la solitude ou vous
vous entretenez avec Dieu, nous concedonsl a
votre Paternite, par I'autorite des presentes,
184 VIE DE SAINT BRUNO
1'eglise etle titre de saint Gyriaque martyr, aux
Thermes de Diocletien (1).
Bruno, pour les raisons quenous allons dire,-
fut detourne de fonder une Chartreuse en ce
lieu. Plustard cependant, sesfils prirent posses-
sion de 1'ermitage offert au saint patriarche. Le
genie de Michel- Ange transforma une des salles
des Thermes., et en fit 1'eglise des Ghartreux, mo-
nument grandiose et splendide dedie a sainte
Marie des Anges. La statue celebre de saint
Bruno, due au ciseau du sculpteur parisien,
Houdon, en faisait 1'ornement. Ge marbre est
tin chef-d'o3uvre et il est vivant : II parlerait,
disait un pape en le contemplant, si sa regie ne
le lui defend ait. Les Ghartreux ontete chasses
de leur asile, la revolution s'en est emparee;
mais 1'eglise des Thermes reste comme nn mo-
nument eleve a la gloire de Bruno, et rappelle
les services rendus par lui a la papaute et a
1'Eglise.
La pensee de Bruno avait pris corps enfin ;
aux yeux du pape il avait institue une religion ,
et d'apres les regies qu'il s'etait tracees, il ne
pouvait habiter que dans les deserts et les
lieux solitaires . L'acte pontifical que nous
(1) Tromby, t. II. App., p. LX.
VICISSITUDES DBS PREMIERES ANNEES 185
venons de citer nous donne done comme un
article fondamental des constitutions cartu-
siennes.
VII
Les Thermes de Diocletien, il faut 1'avouer
cependant, etaient bien rapproches de Rome,
pour repondre aux aspirations eremitiques.
Le bruit des dissensions et des agitations qui
troublaient sans cesse la capitale du monde
catholique y avait toujours quelque retentisse-
ment; les attaques qu'on pouvait redouter en
ces temps de schisme, de la part de Tantipape ou
de 1'empereur, tenaient les religieux dans une
preoccupation continuelle, le silence cartusien
ne pouvait regner en tel lieu. D'autre part,
Bruno se devait a sa charge ; il ne pouvait vivre
de la vie de ses enfants et au milieu d'eux.
Les desillusions arriverent vite et completes,
au milieu du petit essaim parti brusquement de
la ruche de Chartreuse : ils avaient retrouve
Bruno, leur pere, mais ils ne le possedaient
qu'a moitie; leur solitude etait troublee, ils ne
pouvaient qu'imparfaitement se livrer aux dou-
ceurs de la contemplation. Chartreuse aban-
donnee revint vite a leur esprit avec toutes ses
186 VIE DE SAINT BRUNO
horreurs enchanteresses : le Grand-Som, les
precipices, les rochers abrupts, le bruit des
torrents, tout cela manquait a leur ame. La
resolution fut prise sans retard de repasser les
Alpes et de regagner Chartreuse. Urbain II
intervint avec son autorite souveraine pour
redonner a ces saints religieux le foyer de leur
vie.
Bruno avait fait cession de Chartreuse a Se-
guin, abbe de la Chaise- Dieu, et a toute sa con-
gregation. Sans retard Urbain II notifia a Seguin
de rendre auxChartreuxleur monastere. Nous
prions votre charite, disait le pape, et en meme
temps nous lui ordonnons de remettre ce monas-
tere dans sa premiere liberte. Quant a 1'acte de
cession que notre fils Bruno avait fait a 1'occa-
sion de la dispersion de ses freres, rendez-le par
amour pour nous, afin que ce lieu recouvre ses
anciennes franchises. A cette condition, en
effet, les Freres, qui s'etaient eloignes et qui
sont revenus sous 1'inspiration de Dieu, con-
sentent a demeurer dans leur ermitage (1).
Pour prevenir toute resistance et resoudre
sans retard toute difficulte qui aurait pu surgir
du cdte de la Ghaise-Dieu, le pape adressa un
(1) Tromby, t. II, App., p. LX.
VICISSITUDES DES PREMIERES ANNEES 187
nouveau bref a Tarcheveque Hugucs de Lyon,
et a 1'eveque saint Hugues de Grenoble, leur
enjoignant de faire toute diligence pour que les
Ghartreux rentrassent en possession de leur
solitude.
Urbain... ases venerables freres Hugues,
archeveque de Lyon et Hugues, eveque de
Grenoble, salut et benediction apostolique...
Recemment il noiis a ete declare par Maitre
Bruno que la montagne de Chartreuse sur
laquelle, pendant plusieurs annees, ses freres
ont habite, etait occupee en ce moment par
1'abbe Seguin. A ce sujet, nous ordonnons a
votre sagesse par nos lettres apostoliques, de
faire en sorte, toutes choses sagement pesees,
que cette solitude soit immediatement rendue
aux freres susnommes (1). )>
Un desir manifeste par Bruno et le Pere des
fideles, devenait un ordre pour un religieux du
caractere de 1'abbe : il fit avec empressement
retrocession de Chartreuse au frere Landuin
designe par Maitre Bruno, ainsi qu'aux reli-
gieux places sous son autorite et a leurs succes-
seurs . Et comme ce don avait ete fait par
Maitre Bruno, en presence de la communaute,
(1) Saint Bruno, par un Chartreux, p. 329.
188 VIE DE SAINT BRUNO
dansle Chapitre meme, etenpresencedeHugues,
eveque de Grenoble, Moid one, ajoutait frere
Seguin, abbe de la Chaise-Dieu, avec le con-
sentement de mes freres, je leur ai abandonne
a eux et a leurs successeurs, le territoire de
Chartreuse entierement affranchi, soumis a leur
volonte et livre & leur pouvoir. Mais 1'acte que
Bruno nous avait remis n'a pas ete rendu,
parce qu'il n'a pu etre retrouve dans notre
Chapitre, malgre la sentence d'interdit qui a
ete portee a 1'appui de cette recherche. Si onle
retrouve jam ais, il leur appartientde droit.
Fait en Tan de Tlncarnation du Seigneur
1090, le quinze des calendes d'octobre (17 sep-
tembre). Moi, Seguin abbe, j'ai signe, et j'ai
confirme entierement cette charte en presence
de 1'archeveque Hugues (1).
Les Chartreux reconnaissants ont place cette
charte de retrocession en tete de leur cartulaire,
en reservant pour les abbes de la Chaise-Dieu
le glorieux titre de Peres et de seconds Fonda-
teurs.
Quand tout semble perdu, tout se trouve
mysterieusement repare tout d'un coup : six
mois a peine les cellules de Chartreuse etaient
(l)Tromby, t. II. App., p. LIX.
VICISSITUDES DES PREM1EBES ANNEES 189
restees vides! les religieux les avaient aban-
donnees au mois de mars 1090; ils y rentraient
en septembre de la meme annee.
VIII
Les enfants partirent seals; le pere resta
aupres du Pontife avec un religieux du nom.de
Guerin mais different du frere lalque, 1'un des
sept premiers Chartreux. Urbainllne fit pas at-
tendre longtemps un nouveau temoignage de la
particuliere dilection qu'ii avait pour le nouvel
Institut. G'etait un bref adresse a ses fils che-
ris Bruno, Landuin, et les autresfreres... appe-
les par le Seigneur, fils tres chers, a habiter
sous la tente que lui-meme vous a preparee sur
la montagne de Chartreuse, jouissez de la joie
et dela tranquillite que donnc la contemplation
des choses saintes... Nous agreons volontiers
j'objet de vos prieres, et c'est avec une affection
toute paternelle que nous felicitous votre fon-
dation, car le desert meme que vous avez voulu
habiter pour votre repos % reste place sous la
protection particuliere du Siege apostolique...
Aussi nous confirmons avec faveur et bonte
V election de votre premier prieur Landuin, que
190 VIE DE SAINT BRUNO
vous avez eree recemment, et nous approuvons
ce que vous aurez resolu pour I'honneur de
Dieu et 1' extension de votre Institut. Donne a
Benevent en 1'annee 1091 (1).
Ce bref a une importance exceptionnelle pour
la famille cartusienne : c'est la premiere appro-
bation de FOrdre par i'autorite papale. II nous
fait connaitre aussi un nouveau point des con-
stitutions pratique chez les Ghartreux des le
temps de saint Bruno, tout comme il Test au-
jourd'hui apres huit siecles : V election, pour la
creation des prieurs.
En rentrant a Chartreuse, les religieux trou-
verent encore saint Hugues sur le siege de
Grenoble, Hugues leur ami et leur fondateur
apres Bruno. Ce retour fut pour 1'eveque une
grande consolation, et pour les moines un
encouragement necessaire.
- Sans doute la mere-abeille manquait a la
ruche, mais ses exemples, ses lemons, son esprit
et son coenr, tout s'y trouvait ; tout parlait de
Bruno a Chartreuse. II y avait sa cellule qu'on
se disputerait Thonneur d'habiter, il y avait la
grotte qu'il cherissait, il y avait la fontaine
jaillie a sa voix. Le saint eveque reporterait
(l) Vie de saint Bruno, par un Chartreux, p. 332.
VICISSITUDES DES PREMIERES ANNEES 191
sur les enfants la vive tendresse qu'il avait
pour le pere; il viendrait encore a Chartreuse
et il y retrouverait encore la voix de Bruno ;
1'empreinte de son ame s'y retrouverait partout
comme 1'empreinte de ses pas.
IX
Bruno etait moine, moine pour le desert, et
il ne voulait etre que cela. S'il gardait une am-
bition et s'il caressait une esperance, c' etait
bien celle-la : se replonger un jour dans ses
solitudes.
On eut un temoignage eclatant de ses senti-
ments. Dans le courantde 1'annee 1090, le siege
metropolitan! deReggio, enGalabre, devint va-
cant par la mort d'Arnoul sontitulaire. Ce siege
a vaitpris une importance exceptionnelle, depuis
que les princes normands regnaient en Sicile et
dans le sud de 1'Ttalie. Desles premiers moisde
son pontificat, Urbain avait cherche a les gagner
encore plus a la cause catholique. II y avait
pleinement reussi ; ces princes etaient devenus
son appui le plus ferme dans les luttes armees
que devait soutenir le pontife remain contre les
schismatiques toujours menes au combat par le
192 VIE DE SAINT BRUNO
tyran d'Allemagne. Ces circonstances donnaient
un r6le preponderant a 1'archeveque de Reggio,
dans la defense de 1'Eglise. Ce r6le, nul ne pou-
vaitle soutenir a 1'egal de Bruno. Ge fut sur lui
que se porterent les suffrages diriges par le
comte Roger, selonles desirsd'Urbainll. Rruno
ne voulait etre que moine ; il ref usa 1'archeveche.
Lesueur a su peindre au vif cette scene tou-
chante de I'humilite du grand Ermite.
On croirait que ces tableaux de Lesueur sont
des instantanes, tellement il y a de vie, de
spontaneite et de sentiment.
On dut faire une nouvelle election.
L'elu fut Rongier, benedictin de la Cava,
ancien eleve de Bruno a Reims, au sentiment de
quelques auteurs.
Une telle perseverance dans I'eloignement de
toute dignite devait impressionner viveme.nt
1'ame d'un grand pape, et finir par toucher son
coeur. Urbain ne pouvait consentir a se passer
des lumieres et des conseils dont il sentait le
prix cbaque jour davantage ; il lui paraissait
cependant cruel de resister indefiniment aux
aspirations les plus hautes et aux sollicitations
de tous les jours. Bruno devait renoncer a re-
voir son cher ermitage de Dauphine, mais il
pourrait fonder une Chartreuse en Italic : telle
SAINT BHUXO REFUSE L AnCHUVECHK DE 1IEGGIO EX
CALABRE (p. I'd2).
VICISSITUDES DES PREMIERES ANNIES 193
fut la determination a laquelle s'arr&ta le Sou-
verain Pontife. Danscette pensee, il accbrdaau
saint Erinite la pleine possession de 1'eglise de
Saint-Gyriaque, comme nous 1'avbns deja dit.
Mais les raisons qui avaient elbigne les com-
pagnons de Bruno des Thermes de-Dibcletien,
devaient empecher aiissi leiir Pere de s'y fixer.
La Providence avail ses vues; Bruno dievait
etre enCalahre.il avail refuse ; d- en etreTar-
chevque; ilsera an comble de ses voSux, en : s'y
enseyelissant comme moine. C'est sa vocation-^
Dieu Fa donne a la terre et ^ son siecle -pour
en etre le guide et le sauveur. Bruno est pour
son siecle ce que furent pour leleur, Paul et
Antoine, ce que furerit Jerdme, .Augustin,
Benolt, Frangois d'Assise, Ignace et Vincent de
Paul. Bruno estun ap6tre, mais il a son apbs-
tolat tout par ticulier; ce n'est ni celui de la
parole, ni celui de la charite : c' est celui de
1'exemple. En courant au desert avec' ses six
compagnons, en immoUnt sa vie a sa foi, Bruno
demontre plus peremptoirement la verite et
la sublimite des dogmes caiholiques qu'en
9
194 VIE DE SAINT BRUNO
dissertant a travers des volumes. S'il faut
croire des temoins qui se font egorger, il faut
croire deux fois ceux qui s'immolent de leurs
propres mains.
Bruno avait la fortune, et il 1'abandonne ; son
nom etait dans la gloire et il la fuit : il ne veut
rien, rien, de ce que des prelats degeneres con-
voitent et recherchent. II ne veut que le desert,
le silence, une robe de bure, une cellule en
bois, des veilles, des jeunes et des macerations
sans fin !
Oh ! le grand et herolque apdtre !
Suivons-le en Galabre : cet apostolat du si-
lence et des macerations nous paraitra plus
surhumain et plus prodigieux encore. L'apos-
tolat de la priere n'est pas moins efficace que
celui de 1'action.
Enplein parlement, O'Gonnel retire al'ecart,
recitait un jour son chapelet. Les ennemis de
la grande cause qu'il servait ttiomphaient d'un
discours vehement qui etait en ce moment pro-
nonce a la tribune. Le grand tribun continuait
silencieusement sa priere. Ses amis vont a lui
etonnes et lui demandent s'il ne va pas enfin
prendre la parole : Mon chapelet, dit-il, ser-
vira mieux la cause de 1'Irlande que ne pour-
rait le faire mon discours !
VICISSITUDES DBS PREMIERES ANNEES 195
Les grandes mes, sur tous les theatres, pen-
sent et agissent de meme : Bruno an fond de sa
cellule et le grand orateur an parlement avaient
la meme inspiration sublime sur la toute-puis-
sance dela priere.
GHAPITRE VII
BRUNO EN CALABRE
I. Bruno part pour la Calabre. II. Desert de La Tour et
austerites de Bruno. III. Souvenirs. IV. Chartes du
conite Roger et construction d'un monastere. V. Inti-
mit6 du comte Roger et des Chartreux. VI. L'action du
prfiparateur des concilcs . VII. Bruno au concile de
Plaisance. VIII. Concile de Clermont. IX. Bruno et la
demotion a la Vierge.
Des que le pape eut donne a Bruno la parole
liberatrice si impatiemment attendue, il se rait
en toute hate a la recherche d'un nouveau
desert.
I
Le bien de I'Eg-lise, la defense du pape ins-
pirerent ses recherches sans aucun doute :
com me moine il pouvait etre encore aupres des
BRUNO EN CALABRE 197
princes normands ce qu'il n'avait pas voulu
etre commearcheveque, et ilpartit pour la Ga-
labre.
Robert Guiscard regnait sur la Calabre, le
comte Roger son frere sur la Sicile. La soif de
la domination et des vues erronees les egarerent
quelquefois, an point de leur faire porter les
armes contre la papaute ; la foi resta toujours
dans leurs ames et les eeartsne furent jamais de
longue duree. Le froc de Bruno et de ses reli-
gieux exerga sur de telles ames un empire que
n'eiit peut-etrepas donne au meme degre 1'eclat
d'une mitre. La saintete a sa puissance fasci-
natrice, Bruno 1'exerQa toujours autour^de lui
d'une fagon irresistible.
En si pen de temps, un nouvel essaim s'etait
deja forme a Rome, a ses cdtes; apres le depart
de ses premiers compagnons pour Chartreuse,
six autres etaient deja autour de lui, disposes a
le suivre partout ou il les conduirait. G'etait
Landuin, Lambert, Guerin, Leon, Rodolphe et
Sicherio.
Le bienheureux Landuin merite une mention a
part; dans les chartes de donation et de fonda-
tion, son nom est toujours uni a celuijde Bruno,
et le r6le que ses vertus et son talent lui donne-
rent dans la petite communaute semble avoir
198 VIE DE SAINT BRUNO
ete preponderant. Son credit aupres des princes
futtres grand.
Peut-etre ses origines normandes ne furent-
elles pas etrangeres a 1'amitie qui se noua bien
vite entre Frere Landuin et le comte Roger.
Landuin, issu de noble famille, etaitvenufort
jeune a Rome. II y avait fait avec grand succes
ses etudes litteraires et theologiques ; c'est la
qu'il rencontra Bruno. Gette rencontre fut pour
lui une revelation et une vocation : desormais
il etait avec Bruno et il etait Ghartreux.
Robert Guiscard etait mort, laissant ses etats
a ses deux fils, Roger et Bohemond. Us habi-
taient la Pouille. G'est la que Bruno arriva sans
retard avec ses nouveaux compagnons, cher-
chant une ruche pour ses abeilles diligentes,
cherchant une aire pour ses aiglons impatients
de prendre leur vol vers les cieux.
L'ange du Seigneur accompagnait Bruno pour
lui aplanir les voies. Le due Roger 1'accueillit
comme un envoye celeste et se constitua son
guide , pour chercher dans ses etats la solitude
convoitee. Lisons la charte qui en fait foi :
Nous voulons faire savoir a votre Fraternite
que deux homines, Bruno et Landuin, briilant
du zele de leur saint Institut, sont venus, Dieu
le permettant ainsi, du paysde France surnotre
BRUNO EN CALABRE 199
terrede Calabre, avec leurs compagnons, cher-
chant sous ma conduite en ce pays un lieu qui
put convenir pour leur projet. Mais ils n'en ont
point trouve de propice en mes etats.
L'oiseau est tres circonspect, tres lent, tres
craintif, pour placer son nid ; Bruno avait toutes
ces circonspections, toutes ces lenteurs, toutes
ces craintes pour ses petits. En quittant la
Pouille et le due Roger, il se dirigea vers son
oncle, le comte Roger, en Galabre. II fut son
h6te dans sa propre cour, son h6te bien cher,
son h6te venere. Roger se glorifiera plus tard de
lui avoir donne toujours dans toute sa maison,
le premier rang etla place d'honneur (1) .
II prit le rdle de suppliant & 1'egard des
liommes de Dieu et s'estima lie par le devoir de
/
la reconnaissance. Ecoutons-le parler dans sa
charte :
x Nous voulons faire savoir a tous nos freres
que par la misericorde de Dieu, des homines
d'un saint Institut, savoir Bruno et Landuin et
leurs compagnons, sont arrives du pays de
France en notre region de Galabre... Voulant
etre secouru par leurs merites et leurs prieres
aupres de Dieu, j'ai obtenu de leur charite, par
(1) Le Couteulx, t. I, p. 108.
200 VIE DE SAINT BRUNO
mes sollicitations multipliees, qu'ils choisissent
un lieu sur mes terres a leur convenance,
ou ils se batiraient, comme ils voudraient,
des cellules pour s'adonner au service de
Dieu (1).
Le ciel souriait a Bruno dans les Apennins
comme il lui avait souri dans les Alpes; la, il
avait trouvela main d'un ami, ici il rencontrait
le bras d'un prince; des etoiles mysterieuses
avaient designe le desert de Chartreuse, son
bon ange le dirigeait en Galabre.
II
En quittant la cour du comte Roger, il suivit
la crete des Apennins, en descendant vers le pied
de la botte italienne, jusqu'au diocese de Squil-
lace : il trouva la les souvenirs de Cassiodore
et de saint Nil.
Les sites de Galabre avaient bien de quoi re-
pondre aussi aux aspirations solitaires de son
ame. II s'y fixa en un lieu eleve et desert, rempli
de forets de hetres et de sapins, & egale distance
de la mer Tvrrhenienne et de la mer lonienne.
*
(1) LeCouteulx, t. 1, p. 64.
CHUNO EX PlilEKES DANS SA CAVIillXE PEXOAXT QUK
SKS UEI.IfilE^X PnijUAUKXT 1/EMPl.ACtJIEXT DE
LEL'liS PI'.HMIEIIES CKI.I.CI.ES EX CAI.ABltE
(p. 200).
BRUNO EN CA.LABRE 201
Ge lieu s'appelait La Tour (Torre). Une riviere,
1'Ancinale, prend sa source pres de cette soli-
tude qu'elle traverse pour aller se Jeter, grossie
dans les proportions d'un fleuve, dans la mer
lonienne. Le murmure des ruisseaux et le bruit
des torrents ne troublent pas le silence des
saintes meditations. La Tour n'avait pas les
rochers geants de Chartreuse, ses glaciers et
ses neiges; les vastes forets, 1'aprete des mon-
tagnes, la profondeur des solitudes, pouvaient.
cependant donner facilement a Bruno la conso-
lante illusion dela patrie perdue.
On s'installa a La Tour comme on s'etait ins-
talle a Chartreuse : des cellules de branchage,
une eglise rustique, et la vie du desert com-
menc.a dans toute son austerite.
Une tradition locale recueillie en Calabre
par un biographe italien, rapporte que les
Chartreux passerent trois jours dans une grotte
abandonnee, ne vivant que d'herbes sauvages.
Bruno se reserva la grotte, laissant Les cellules
aux religieux. La,il avait mieux sa liberte pour
se livrer a ses etonnantes macerations. Les pier-
res de la grotte ont parle, car de tres anciens
manuscrits out garde le recit de ces austerites.
Nous citons une de ces pages ensanglantees par
la penitence :
9.
202 VIE DE SAINT BRUNO
Sa nourriture, dit notre historien italien,
etait du pain et de 1'eau, et rarementdes herbes
crues. II portait sur sa chair un cilice arme de
pointes aigues, quile couvraitjusqu'auxgenoux.
ll ne l'6ta jamais pendant 1'espace de onze ans
qu'il vecut dans ce desert, excepte pendant le
temps de trois grandes maladies dont il souffrit,
car il voulut alors derober aux regards cette
austerite. II prenait tons lesjonrs la discipline
jusqu'au sang, et parfois jusqu'a 1'evanouis-
sement. Lorsque, contraint par la necessite ou
la faiblesse, il voulait s'accorder un peu de re-
pos, la terre nue etait le lit sur lequel il dormait
quelques moments... Onsaitparune revelation
posthume qu'il fit a un venerable religieux
capucin, le frere Louis de Monteleone , que
durant uncareme entier il ne prit aucune nour-
riture terrestre, ce qu'on doit regarder comme
un prodige de la grace divine. En hiver, sur-
tout pendant la nuit, le froid est quelquefois
tres rigoureux dans ces forets. II se depouillait
alors de ses vetements et se plongeait dans un
petit lac qui n'etait pas eloigne de sa grotte.
Ce bain glace durait trois ou quatre heures,
et meme sept heures les veilles des grandes
solennites. II y serait mort plus d'une fois, s'il
n'avait ete restaure par la tres sainte Vierge
BRUNO EN CAIABRE 203
Marie qui le couvrait d'une protection particu-
liere et 1'aimait comme son fils (1).
On reste aneanti, epouvante, en presence
d'un tel recit; on se sent emu et pris d'une
touchante pitie pour 1'innocente victime qui
s'immole si impitoyablement. Doux Bruno !
pauvre Bruno! quelle ardeur vous anime, que
vous ne soyez cruel qu'envers vous-meme ?
Beaucoup blameront de tels exces de peni-
tence ; quelques-uns les excuseront eu egard &
la grande droiture et candeur qui les inspirait;
d'autres les taxerontde folie. C'etait Men cela en
effet, de la folie ; mais une folie divine, la folie
du Christ en croix! Depuis que la croix s'est
dressee sur le Golgotha et que I'Homme-Dieu y
a rendu le dernier soupir, ce mal de 1'immo-
lation, si e'en est un, est devenu contagieux
r
dans 1'Eglise. Tous les grands saints en ont ete
fortement atteints : en voyant le chef du Christ,
leur maltre et leur Dieu, couronne d'epines;
ses pieds et ses mains perces, tout son corps
meurtri et ensanglante, ils lui ont comme
envie son rdle de sauveur, et ils ont voulu
1'aider dans sa grande oauvre de redemption.
Saint Paul s'y etait associe avec passion, et
(1) Zanoti, Sloria di Sante Brunone, cap. xix.
204 VIE DE SAhNT BRUNO
il nous a declare avec une noble fierte qu'il
parachevait ce qui manquait aux souffran-
ces du Christ, adimpleo ea quae desunt pas-
sionum Christi. Ce fut ie comble de Toauvre
redemptrice en effet, de voir I'humanite rendue
capable par les merites du Christ, de travailler
efficacement a sa regeneration. Etainsi, comme
le Christ, les grands saints se firent victimes :
ils voulurent voir leur chair dechiree et leur
sang couler; ils furent a eux-memes leurs
propres bourreaux ; ]eur joie fut d'autant plus
profonde que leur immolation fut plus complete
et douloureuse; ce fut la folie de la croix.
Ill
Le lieu de 1'expiation devient sacre comme
un temple ; c'est un nouveau Golgotha. C'est
un peu ce qui est arrive pour le desert,
la grotte et le lac, temoins des crucifiements
du doux Bruno. Les populations du sud de
1'Italie y accoururent pour prier et venerer;
le desert de La Tour est devenu le centre
d'un peleriaage huit fois seculaire. Ce sont la
les monuments et les temoins inconscients
mais imperissables du recit effrayant que nous
BRUNO EN CALABRE 205
venons de mettre sous les ycux du lecteur.
Cette grotte danslaquelle Bruno s'enfoncait,
pour se livrer k ses austerites extraordinaires,
fut sans doute primitivement unabride bergers.
On construisit bientot sur le devant une petite
chapelle, destinee a la proteger sans empecher
de la venerer. Al'entree de cette chapelle, il y
avait un endroit du sol ou 1'herbe ne poussait
jamais, quoiqu'elle apparut abondante tout
autour. G'etait la, suivant la tradition, que
Bruno epuise de fatigue prenait quelques ins-
tants de sommeil. On voulut, au moins deux
fois, en 1565 et plus tard, construire une sorte
de portique destine a proteger cet emplacement :
la construction s'ecroula lorsqu'on voulut retirer
1'echafaudage (1).
Les plus anciennes traditions parlent d'une
fontaine miraculeuse dont 1'eau avait des vertus
merveilleuses ; mais il est constant que, des le
commencement du seizieme siecle, onn'encon-
naissait plus la place. 11 y a un petit bassin de
10 metres de diametre environ, entretenu par
une source qui jaillit a cet endroit. On suppose
que c'est la source meme due a la puissance
de Bruno ; et les populations courent avec une
(1) Vie de saint Bruno, par un Ghartreux, p. 540.
206 VIE DE SAINT BRUNO
foi indefectible puiseral'eau dubassin, comme
elles allaient a la source.
Tout pres de 1& coule 1'Ancinale ; sous un
sapin que sa forme particuliere a fait nommer
le sapin agenouille leseauxs'amassentplus
profondes, comme dans une sorte de cuve. Or,
d'apres le P. Dom Ambroise-Marie Bulliat et
plusieurs autres auteurs chartreux, c'est la,
sous le sapin agenouille , que Bruno prenait
ses bains glaces.
Le temps qui ronge tout a exerce sa dent
impie sur ce calvaire de Bruno que tout coeur
chretien aurait desire garder intact comme une
relique. Un tremblement de terre survenu en
1783 detruisit la grotte sainte; celle qu'on
venere en ce moment n'est qu'un fac-simile
eleve aumeme endroit, pour perpetuer les tou-
chants souvenirs. La chapelle n'est plus celle
du onzieme siecle ; elle ne fut batie qu'en 1500 ,
et le tremblement de terre rendommagea for-
tement. Au bas d'une statue de saint Bruno
placee en cet endroit, le pelerin peut lire une
inscription latine qui rappelle tous ces episode s
sanglants : Foulant aux pieds la gloire du
monde etrenongant a de grands biens, le divin
Bruno, fondateur des Chartreux, choisit cette
etroite et horrible caverne pour demeure et
LE COJITE ROGER HEXCOXTIU5 PAli IIASAltl) L1CS
ClIAl'.TltEUX DANS LEUU KUM1TAGE HE CALADKE
(p. 208).
BRUNO EN CALIBRE 207
pour toute couchette. G'estla qu'il livra au repos
ou a la torture ses membres epuises. An. 1776.
IV
Le genre de vie que menaient les ermites
nouveaux vemis en Galabre, fut tres vite connn
dans toute la region; on peut supposer 1'im-
pression que produisirent les recits edifiants
qui furent meme sur toutes les levres. Le peu-
ple n'est pas. avare de sa louange, quand on a
une fois gagne son estime; dans la sincerite de
son co3ur il poetise meme toutes choses jus-
qu'aux proportions de la legende.
Des que le comte Roger eut appris rinstaila-
tion des ermites, il voulut lui donner un carac-
tere definitif. En presence de son epouse Ade-
laide et de sonfils Geoffrey, le comte de Galabre
cedait a perpetuite, ei Bruno, a Landuin, a
leurs compagnons et a ieurs successeurs, un
desert situe entre le lieu nomme Arena et la
ville appelee Stilo .
Gette charte est datee de Tan 1090 de 1' In-
carnation du Seigneur (1) . ,
(1) Boll, Com. prcev., xxxm et seqq.
208 VIE DE SAINT BRUNO
Elle est reproduite in extenso par les Bollan-
distes, ainsi que celles ou nouspuisons tous les
details qui suivent.
Les evenements marchaient avec une rapi-
dite etonnante : au mois de mars 1090, Bruno
quittait Chartreuse; en septembre de la meme
annee, ses compagnons abandonnaientles Ther-
mes de Diocletien pour regagner Grenoble ; les
derniers mois de la meme annee, il fuyait lui-
meme la cour d'Urbain II et redevenait ermite
a La Tour.
En 1092, le pape confirmatous les privileges
qui avaient ete accordes aux hommes de Dieu,
soit parle comte, soit par 1'eveque de Squill ace,
en y ajoutant lui-meme celui de 1' exemption ,
pour que vous vous appliquiezentouteliberte
d'esprit, dit la charte, a la contemplation du
Dieu tout-puissant . C'etait accorder aux Char-,
treux la facultede recourir pour les ordinations
a 1'eveque de leur choix, et de s'administrer
eux-memes, entouteliberteettranquillite. G'est
un privilege dont ils jouissent encore.
L'eveque de Squillace, Theodore Mesimere,
prelat grec, ceda tous ses droits sur le desert
de La Tour aux seigneurs, moines et ermites
dignes de touthonneur ; le due Roger, comme
suzerain de son oncle, en ratifia tous les actes
LE COMTE nOGEIl FAIT CONSTHUIBE LA PREMIERE
CHARTREUSE EX CAI.ABDE (p. 209).
BRUNO EN CALABRE 209
avec empressement : La Tour devenait proprite
sacree et inviolable entre les mains de Bruno et
pour le bien des pauvres.
Mais si les moines avaient un desert, ils
etaient sans couvent ; la foi et la generosite du
comte Roger furent leur providence : ils eurent
un couvent comme ils avaient eu un desert.
Les traditions populaires que les autenrs les
plus graves ont prises en consideration, racon-
tent ainsile fait : le comte Roger chevauchait un
jour sur ses terres, en partie de chasse. Tout a
coup, 1'equipage s'arrete, etdes aboiements inso-
lites 1'agitent. On est surpris, on croit a la pre-
sence d'une proie imprevue ; on examine : c'est
Bruno en priere dans sa grotte avec ses religieux.
Le comte est emu ; il attend la fin de la priere
monacale que n'ont pu troubler les bruits de la
chasse, et un simple regard jete autour de lui
dans la foret lui de voile un demiment, une pau-
vrete, qu'il avait pu entrevoir, mais dont rien
jusqu'alorsn'avait pu lui donnerune juste idee.
Quand il prit conge de Bruno, la construction
d'un couvent etait resolue.
Landuin fut 1'architecte ; il en avait toutes les
aptitudes. En peu de temps, les cellules et tous
les autres edifices indispensables dans une Char-
treuse furent batis, et au milieu brillait Veglise
210 VIE DE SAINT BRU3SO
dediee a la tres sainte Vierge; ce fut Santa
Maria del Bosco. L'enceinte de rochers qui ser-
vait de cl6tures en Dauphine fut remplacee a la
Tour par un fosse large et profond qu'on ne
pouvait franchir que sur un pont-levis (1).
V
Les relations du comte Roger avec les saints
moines tournaienta la confiance la plus filial e
et a 1'amitie la plus tendre. Le desert et 1'ermi-
tage avaient pour lui desormais une attraction
irresistible. Oblige de prendre les armes en
1093, pour defend re son neveu, illaisse ses trou-
pes dans les plaines de Squillace et va solliciter
a La Tour le reconfort de la pricre. II voulut
meme etre affilie & la communaute de Bruno ;
il tint a honneur de consigner ce privilege dans
une charte qui donne avec precision les limites
du desert de La Tour. II appelle le seigneur
Bruno son pere et les moines sont dits ses
seigneurs, ses peres et ses confreres .
Cette expedition finie, le convent etait deja
bati. II fallait en faire la dedicace. Elle eut lieu
(l)Tromby, t. II, p. 144.
BRUNO EN CALABRE
le 15 aoiit 1094 avec la plus grande solennite.
L'archeveque de Palerme, entoure des eve-
ques de la region, fut le prelat consecrateur du
nouveau sanctuaire dedie, comme celuide Char-
treuse, a la tres sainte Vierge et a saint Jean-
Baptiste. La comtesse Adelaide assista alacere-
monie, au milieu d'un nombreux cortege de
seigneurs, et, pour couronner royalement son
ceuvre, le comte alloua comme dotation a son
cher ermitagele monastere d'Arsafia, avec tou-
tes ses dependances.
La surveillance et 1'administration de ces
terres eut pu devenir absorbante ; Bruno sut
temperer tous ces soins materiels : ce fut sur-
tout le lot du Bienheureux Landuin. G'etaitdeja
la charge de Procureur que remplit religieuse-
ment encore un moine, dans toute Chartreuse.
Bruno inspirait, Landuin agissait.
Ainsi un desert jusqu'alors sterile devenait
un centre de vie et de fecondite ; de tous les
points de la Galabre les regards se tournaient
vers La Tour; on se sentait impuissant aimiter,
mais on nese lassaitjamais d'admirer. Ces exem-
ples devenaient du reste particulierement puis-
sants, lorsqu'on voyait la veneration des princes
s'incb'ner chaque jour plus prof ondement devant
les humbles moines. II n'y a qu'une reelle
212 VIE DE SAINT BRUNO
fraternite qui puisse inspirer les familieres
libertes dans lesquelles vivaient le comte et les
religieux. Une des chartes que nous parcourons
nous en donne un tableau plein de charme.
Le comte Roger avait son palais a Mileto. Un
soir, il sortait a cheval pour la promenade,
accompagne de nobles seigneurs. On se dirigeait
vers 1'eglise Saint- Ange. Un moine paralt bien-
tot sur une humble monture : c'est Frere
Landuin du desert . II s'approche du prince, le
salue, chemine quelques instants c6te a cote,
et deinande bientdt une courte halte : J'ai a
vous parler, dit-il, d'une affaire avantageuse
pour vous. On est en face d'une ehapelle dediee
au saint Larron. Landuin expose sa demande :
il voudrait que le comte cedatunde ses raoulins,
pour de nombreux ouvriers employes a Mon-
tauro. II parla au nom de Bruno. Frere
Landuin, dit le comte amicalement, vous etes
un bon travailleur, et vous savez tres bien cons-
truire les monasteres. Allez done, mettez-vous
a 1'oeuvre, et b&tissez-vous promptement un
moulin sur la terre d'Arsafia qui vous appartient.
Au lieu appele Soverato, il y a une chute d'eau
tout a fait propre a cette destination. Frere
Landuin avait sans doute invoque le bon Larron;
il etait exauce sur 1'heure. Acte fut dresse de
BRUNO EN CAIABRE 213
cet ordre et de cette concession, et dans un
festin donne au palais de Mile to, la princesse
Adelaide, les convives et tous les assistants,
acelamerent cette nouvelle generosite du comte.
Tout cela etait peu en comparaison des bene-
dictions celestes que les ermites attiraient sur
les terres de Calabre : la foi parlait ainsi.
On vit encore mieux jusqu'ou allait le culte
de Roger pour Bruno et Landuin, dans une cir-
constance a la fois plus intime et plus solen-
nelle. Un enfant venait de naitre au palais de
Mileto; c'etait Roger, celui qui devait etre un
jour le premier roi des Deux-Siciles. Le comte
eut une ambition : faire baptiser son fils par
Bruno, et lui dormer Landuin pour parrain.
Quoique les Ghartreux quittent peu leur cellule
et leur couvent, meme pour des solennites
religieuses, les deux ermites accepterent 1'office
qu'un prince sollicitait comme la plus grande
des faveurs : sur les bras de ces deux saints, le
nouveau-ne fut consacre a Jesus-Christ.
Dom Maraldns, moine de la Chartreuse de
La Tour, sans manquer a Fausterite monacale,
crut pouvoir composer un petit poeme en vers
latins, selon le goiit de 1'epoque. Cette poesie
est rimee, ce qui semble avoir singulierement
gene 1'auteur, ct en juger par le peu de clarte
214 VIE DE SAINT BRUNO
de la piece ; mais le fait important qui se degage
de cette inspiration poetique, c'est le role
preponderant de Bruno dans le palais du prince,
et le filial devouement de Roger aux ermites
de La Tour. Ce Chartreux poete,. chose rare,
etait 1'auteur d'une chronique qui s'est egaree
par la suite. Le fait est particulierement regret-
table; nous aurions, sans nul doute, eu plus
a glaner dans sa chronique que dans sa poesie.
Le bapteme du jeune prince Roger pent judi-
cieusement etre fixe a 1'annee 1095.
VI
De son ermitage, Bruno suivait d'un regard
attentif et recueilli la marche des evenements
r
dans le monde et dans 1'Eglise ; le r6le qu'il
devait remplir aupres d'Urbain II lui en faisait
un devoir.
II avait ete particulierement desire pour la
preparation des futurs conciles et 1'heure en
paraissait venue. Si la paix ne regnait pas en-
core en souveraine dans 1'Eglise, on pouvait
facilement en entrevoir 1'aurore. Le grand per-
turbateur, 1'empereur d'Allemagne, venait d'es-
suyer aupres de Ganossa (nom sinistre pour
BRUNO EN CALABRE 215
liii!) une sanglante defaite, que lui inftigerent
les bataillons de la comtesse Mathilde. L'eten-
dard meme d'Henri IV tomba aux mains de
I'herolque princesse.
Quelques mois plus tard, renie parson propre
fils que tant de crimes et d'immoralites revol-
taient, il se refugia dans une forteresse pres de
Verone,ourantipapenetardapasalerejoindre.
Ces evenements se passaient en 1'annee 1093.
Urbain II all ait pouvoir bientdt rentrer dans
Rome, tenir les grandes assises conciliaires et
mettre enfin a execution les grands projets qu'il
murissait depuis longtemps, pour le bien de
r
1'Eglise et de la societe.
Aupres du pape 1'action du moine est dis-
crete, humble et silencieuse, comme onpouvait
1'attendre de la part d'un Ghartreux; elle n'est
pas moins reelle. Un ecrivain moderne, en
etudiant le siecle d'Urbain II, a cru pouvoir
mettre au jour cette affirmation : . que tous les
actes memorables du poutife Urbain II furent
les manifestations des hautes pensees du Fon-
dateur cartusien, et que son influence fut
<c comme la force cachee de la gravitation qui
regit le monde materiel (1) .
(1) Le comte de Villeneuve-Flayosc, Sainte Rosaline, p. 128.
216 VIE DE SAINT BRUNO
Pour nous, en parcourant les actes des grands
conciles en ces annees, il nous semblait comme
lire les deliberations d'un Ghapitre general de
Chartreuse. Dans les canons et les decrets por-
tes, nous reconnaissions sans hesitation la main
de Bruno, puisqu'il y avait son ame.
Vers le commencement du printemps de
1'annee 1093, tin de ces conciles qui ouvrait
comme la serie, se tint a Troja, ville de la
Pouille. Urbainll le presidait en personne. II y
eut soixante-quinze eveques et douze abbes.
Plusieurs auteurs declarent formellement que
Bruno s'y trouvait. Le voisinage de I'ermitage
de La Tour et la presence du pape devaient 1'y
attirer tout particulierement.
Apres le prestige dont Gregoire VII avait en-
vironne la chaire de saint Pierre, son autorite
grandissait encore sous les puissantes impul-
sions d'Urbain II. Le schisme recevait des coups
qui lui venaient de tous les cotes ; les desertions
les plus retentissantes se faisaient dans ses rangs.
Conrad, fils du despote Henri IV, se ralliait a
la cause du droit et de la justice, vers la fin de
1093, et etait couronne roi d'ltalie par 1'arche-
veque de Milan. Urbainll pouvait enfin rentrer
dans Rome. D'abord pauvre et denue, le palais
de Latran lui fut bientot ouvert par la venalite
-BRUNO. EN CALABRE 21
cle Ferruchi a qui 1'antipape Guibert en avait
confie la garde.
Ge jour des reparations providentielles etait
le quinzieme avant Pdques de 1'annee 1094.
Maitre de Rome et de son palais, Urbain II
allait donncr une nouvelle et plus forte impul-
.sion a la vie du moncle catholique, et ce devait
etre par les conciles. G'etait le champ d'action
officiel de Bruno.
VII
Le l er mars de i'annee suivante (1095), au sud
de la Lombardie, sur les bords du P6, a Plai-
sance, se reuiiissaitle concile le plus important
qu'on eut vu jusqu'alors : deux cents ev^ques,
autant d' abbes, environ quatre inille clercs et
trois mille laiques se pressaient autour d'Ur-
bain II, et le reconnaissaient solennellement
pour seul legitime pasteur. La foule etait im-
mense ; les premieres seances du concile ne
purent se tenir que dans la plaine. L 'humble
Chartreux etait la, perdu au milieu de ce not
humain; presque tons les auteurs attestent sa
presence. Elle se.revelait assez d'elle-meme :
les actes de ce grand concile semblenl comme
10
218 VIE DE SAINT BRUNO
le couronnement de sa vie, de ses luttes et de
ses enseignements. La simonie est condamnee
de nouveau solennellement ; et nous savons les
assauts que Bruno avait dii lui livrer a. Reims.
L'heresie de Berenger fut frappee de coups
plus decisifs encore ; et.nous avons entrevu les
f
lecons de 1'Ecolatre de Reims sur le dogrne
eucharistique. En presence des grands projets
dont le pape venait de s'ouvrir, les regards tour-
nes vers 1'Orient, unbesoinpressant des secours
d'en haut se faisait sentir. Pour les attirer sur
la chretiente, le concile rappelle 1'obligation
fa jetine et de V abstinence des Quatre-Temps;
mais ce sont 1& moyens de sanctification deve-
nus point essentiel dans 1'Institut de Bruno.
L'auguste assemblee fit un decret pour Tadop-
tion de la preface en Thonneur de la tres sainte
Vierge; mais beaucoup d'auteurs, et non des
moindres, affirm ent que Bruno ne fut pas seu-
lement Finspirateur du decret, mais 1'auteur
meme de la belle preface. Leculte de la Vierge
remplissait son ame.
Dans un des litres ou nous avons puise si
souvent, Bruno est appele 1'enfant de Marie ,-
Aucune appellation nc lui pouvait etre plus
douce et ne fut plus vraie. La banniere de
Marie devint en quelque sorte son etendard :
BRUNO EN CALABRE 219
les deux premieres eglises baiies a Chartreuse
et a La Tour furent dediees a la Vierge. Tout
fils de saint Bruno lui est voue tout particulie-
rement, car le jour ou il prononce ses voeux,
<( lors meme qu'il y aurait un autre titulaire,
dit le Statut, il doit faire mention de la sainte
Vierge (1).
Selon plusieurs auteurs, Bruno proposa au
concile de Plaisance 1' adoption du petit office
de la sainte Vierge. Ge voeu qui lui etait bien
cher, ne devait etre exauee qu'au concile de
Clermont.
Nous tenons a faire sans retard connaitre les
circonstances qui etaient venues 1'aviver.
Les enfants de Bruno x venaient de subir une
epreuve d'autant plus forte qu'elle etait plus
intime : de faux ermites etablis a Curriere,
tout presde Chartreuse, en etaient allesjusqu'a
repandre des bruits diffamatoires centre les
saints religieux dont la vertu les genait. Les
austerites des Chartreux, pretendaient-ils, de-
passaient les forces humaines et constituaient
un attentat a 1'existence. On voit que les huma-
nitaires modernes ont de tres vieux ancetres.
Bruno avait connu cette epreuve etil la rappela
(1) Nova Coll., C, XVIII, 6.
220 VIE DE SAINT BRUNO
dans sa lettre aux religieux de .Chartreuse, leur
recommandant bien de fiiir comme la- peste
ces oisifs et ces gyrovagues. .. troupeau infecte
de quelques lalques vaniteux. La Constance
des pauvres ermites avait ete ebranlee; ils ne
songeaienfc a rien moins qu'a abandonner de
nouveau leur desert.
Tandis queles Ghartreux deliberent, un jour,
un vieillard venerable leur apparait tout a coup
et leur dit : Vous etes dans une grande per-
plexite, ines freres. Vousne savez si vous devez
quitter celieuou yrester. Voici ce que je vous
dis au nom du Dieu tout-puissant; la bienheu-
reuse Mere de Dieu vous conservera a perpe-
tuite dans ce desert, si vous recitez chaque
jourl'office compose en son bouneur (1).
Cette parole rendit le calme aux fervents rcli-
gicux; ellefut regardee comme la voix de Dieu.
DCS ce moment, 1'office de la sainte Vierge fut
recite quotidiennement par les Cbartreux; ils
cardent encore cette sainte pratique comme un
hommage de reconnaissance.
Le conciJe de Plaisancc venait de clore ses
sessions au milieu d'un eclat extraordinaire de
I'autoritc papale : le roi de France avait envoye
(1) Suriiis, cap. xxi. : '--'
BRUNO EN CALABRE 221
une ambassade pour se faire relever de rexcom-
munication clont 1'avait frappe le legat, Hugues
de Lyon, au concile d'Autun; Terapereur grec,
Alexis Gommene, faisait deniander aideet assis-
tance centre les Musulmans .qui le menacaicnt
dans sacapitale.
G'etaientles signes avant-coureurs des grands
ebranlements qui allaicnt secouer 1'Europe chre-
tienne quelques mois plus tard.
Bien souvent, de Plaisance, les regards de
Bruno s'etaient tournes vers les Alpes qui gar-
daient son cher ennitage de Chartreuse ; qu'il
cut voulu d'un vol rapide franchir les plaines
de la Lombardie, passer les monts, et aller
s'abattro aux pieds du Grand-Soml HelasI
1'homme n'a queles ailes de sa pensee :Bruno
nc franchit pas les Alpes; trop de preoccupa-
tions, trop de travaux, trop d'affaires le rete-
naient en Italic et 1'appelaient en Calabre.
En quittant Plaisance, il s'arreta a Sieniie, en
Toscane, qui tenait encore pour le parti de
1'antipape Guibert. II n'eut pas seulement la
joie de retirer cette ville du schisme, iLy fit
meme des recrues pour la future croisade. La
croisade etait devenue la pensee de Bruno comm e
clle etait celle d'Urbain. De Sienne il se diri-
geait vers Tarente, aupres de Bohemond, ce
.'222 VIE DK SAINT BRUNO
second fils de Robert Guiscard, que nous avons
surpris, arme contre son propre frere. Bruno le
gagna a la cause du Christ (1). Bohemond de-
venu prince d'Antioche, prit rang avec son
neveu Tancrede, parmi les plus illustres heros
de la guerre sainte.
Urbainlletla comtesse Mathilde nourrissaient
un autre projet qui interessait au plus haut
r
point 1'Eglise et le monde : faire epouser au
jeune Gonrad, recemment couronne rbid' Italic,
line fille du comte Roger de Sicile. Du meme
coup, c'etait isoler un peu plus le tyran d'Alle-
magne dont Gonrad etaitfils, et placer de nou-
velles forces entreles mains du Pontife romain.
Bruno fut charge de mener a bien cette deli-
cate negociation, selon le recit de Tromby (2).
Le mariage fut conclu sans retard et celebre
-solennellementa Pise.
Les voies s'aplanissaient sous les pas d'Ur-
bain ; son moine fidele lui gagnait le concours
des princes, il detachait les cites de la cause
del'antipape et paralysait le tyran d'Allema-
gne.
(1) Storta, p. 182.
(2) Idem, t. II, p. ns.
BRUNO EN CALABRE 223
VIII
Un autre moine, a la foi ardente, a la parole
de feu, soulevait 1'Italie et soulevait la France ;
Theure paraissait providentielle : Urbain allait
faire entendre sa grande voix et lancer & la
face du monde un projet qui eiit ete une folie
s'il n'eut ete inspire de Dieu.
Ge pape francais pensa alors a la France, se
souvenant, selon 1'admirable parole de Joseph
deMaistre, que toute idee genereuse a besoin
de passer par ellepour faire le tour du monde,
et que lorsque le sang a coule pour quelque
grande et noble cause la France a toujours eu
le droit de revendiquer la premiere place. Un
concile etait assemble a Glermont. II s'ouvrait le
18 novembre 1095, huit mois apres celui de Plai-
sance. Treize archie veques, deux cent vingt-cinq
eveque, une multitude d'abbes, deprieurs, de
chevaliers : en tout, cent mille hommes accourus
a. la voix du Pontife ! Gent mille homines disant
apleine voix et faisant redire partoute TEurope
le cri : Dieu le veut! G'etait Fevenement social
le plus important peufc-etre, de 1'histoire de
France et de 1'histoire du monde ; un monde nou-
224 VIE DE SALNT BRUiNO
veau allaitsortir des deliberations de ce concile.
Bruno n'y etait pas. En 1'absence du pape, sa
presence devenait particulierement necessaire
en Italic. L'antipape et Henri IV avaient tou-
jours les regards sur Rome; tous leurs parti-
sans ne les avaient pas abandonnes; la paix
etaitplusapparente que reelle : c'etait une paix
armee. Or, aucun regard n'etait clairvoyant
comme celui de Bruno, aucune voix surtout
n'etait autorisee et ecoutee comrrie la siennc.
Les princes d'ltalie etaient devcnus ses amis et
1'appelaient en leurs conseils; un mot dc sa
bouchc eut suffi pour les inettre en cainpagne.
EnTabsence du pape, Termite dc La Tour res-
tait la sentinelle vigilante de la papautc. G'est
le role que lui attribuent la plupart de ses bio-
graphes et que lui imposaient les circonstan-
CCS.
IX
Nous ne ferons remarquer ici que les deci-
sions prises au Concile, pour developper encore
le culte et 1'amour de la Vierge.
Urbain II decreta la recitation du petit office
de la tres sainte Vierge, pour le succes de la
Croisade; la messe Salve sancta Parens i'ut
BRUNO EN CALIBRE 225
celebreepour la premiere fois, cTapres unc tra-
dition, parle saint pape lui-meme, dans Feglise
de Notre : Dame-du-Port ; laprierecle VAngelus,
a partir du depart des croises, fut annoncee
trois fois par jour par les cloches, des paroisses;
et c'est a la meme epoquc qu'on rapporte aussi,
generalement, la consecration du samedi au
culte de Marie.
Or, c'est ici que nous retrouvons bien la
main et 1'ame de Bruno, 1'enfant de Marie ,
1'action efficace du preparateurdesconciles.
Le concile de Glermont realisait les voeux
qui avaient ete exprimes par le patriarche des
Ghartreux au concile de Plaisance,' et nous
voyons son Orel re adopter avec nn empresse-
ment tout filial, etgarderavec une fidelite eton-
nante, les pratiques sanctionnees par 1'autorite
du concile.
Tous les jours, en effet, ou mieux chaque
nuit avant de se rendre au choeur, le Chartrcux
recite une partie de V office de la Vierge, et
chaque soir avant d'aller s'etendrc sur son
grabat, il le tcrmine comme couronnement de
sa journee. Tons les jours, on dit chez les
Ghartreux la messe Salve sancta Parens, ct
souvent, le samedi, on la chante solennelle-
mcnfc. . _ .: . ::.
10.
-1226 VIE DE SAINT BRUNO
A clater de ces conciles, 1'Eglise rendit a
Marie, dans sa priere liturgique, des homma-
ges qui n'avaient plus eu le meme eclat et la
meme persistance. On doit, pour une bonne
part, en rendre hommage a Bruno devenu
.ainsi un des plus ardents et des plus heureux
apdtres de Marie. IL avait devance saint Ber-
nard et saint Dominique. Les Ghartreux se
complaisent, avec une piete toute filiale, a
attribuer les faveurs dont 1'Ordre a ete comble,
.a la tendre et forte devotion de leur saint
Patriarche envers la Reine du ciel.
Quand les religieux de Chartreuse appri-
rent la decision d'Urbain II au concile de Cler-
.mont, et 1'obligation de reciter office de la
-Vierge, ils n'eurent plus de doute sur la per-
sonne de ce vieillard venerable qui" leur avait
apparu, pour calmer leurs alarmes : c'etait
saint Pierre devangant la voix d'Urbain, c'etait
le pape (1). Saint Pierre est du reste patron de
la paroisse de Chartreuse, il etait deux fois
dans sa mission en prenant la defense des
Ghartreux troubles dans leur solitude.
Apres ces grandes demonstrations de la vie
de 1'Eglise, Bruno s'enfomjait avec de nouvelles
(1) Le Couteulx, t. I, p. 90*
BRUNO EN CALABBE 227
ardeurs dans les aspirations sublimes de sa vie
eremitique. L'intimite. de cette ame et de ce
coeur, en se revelant a nous, nous jettera, cha-
que manifestation nouvelle, dans un nouvel
etonnement.
GHAPITRE VIH
DERNIERES ANNEES ET MORT DE SAINT BRUNO
1. L'ame et le coeur de Bruno dans sa lettre a Raoul-le-
Veivl. II. Saint Hugues aupres de Bruno en Calabre.
III. Bruno apparait miraculeusement au comte Roger
et lui sauve la vie. IV. Bruno intercede pour les trai-
tres. V. Les serfs de Chartreuse. VI. Lnnduin de
Grande-Chartreuse vient visiter Bruno a La Tour,
VII. Lettre de Bruno a ses fils de la Grande-Chartreuse.
VIII. Les dernieres e tapes du calvaire de Bruno.
IX. Derniers moments et mort de Bruno.
Tandis que les croises poussaient le cri dc
Dieu le veufc! et mettaient a la voile pour la
conquetc de la Terre sainte, le preparateur
des conciles priait, se sanctifiait et s'immolait
dans son desert. C'etait sa fagon favorite de
servir la cause de Dieu et de FEglise; qui sait
meme si les coups de discipline et les pointes
dn cilice de Bruno nc valaient pas mieux pour
ce triomphe que les coups d'epee et la pointe
des lances? Les austcrites de 1'ermite avaient
DERNIERES ANNEES. MORT BE SAINT BKUNO 229
en tout cas une sainte contagion; les disciples
accouraient nombreux a La Tour, comme ils
etaient accourus a Chartreuse. II fallut bientot
doimer comme une succursale an couvent, et
batir un nouveau monastere. Ge fut le monas-
/
tere de Saint-Etienne. II etait tout pres du cou-
vent principal de Sainte-Marie, et avail une
exposition meilleure. II devint le sejour special
des f re res Gonvers qui y habi talent sous la
direction d'un moine. Le Bienheureux Lanuin
fut le pere Procureur de Saint-Etienne. Dans
plusieurs chartes du comte Roger, on lui donne
meme le nom de Prieur qu'il porta du vivaut
dc saint Bruno, sans doute parce qu'a cote dcs
freres Gonvers habitaient aussi a, Saint-Etienne
plusieurs moines ages ou infirmes, qui ne pou-
vaient suivre la regie cartusienne dans toute sa
rigueur.
I
. Mais si le silence et la majeste des cloitres
cartusiens ont leur grandeur et leur beaute, ce
quo nous aimerions surtout a y contempler,
c'cst 1'edifice interieur; tout ce monde moral,
toutes ces aspirations de Tame, toutes ccs
directions sublimes parties de 1'ame et de 1'cs-
230 VIE DE SAINT BRUNO
prit de Bruno. G'est 1& pour nous qu'est le
Ghartreux, et c'est ce monument mystique qui
constitue a nos yeux une Chartreuse. On y pene-
tre encore pins difficilement que sous les cloi-
tres de pierre. Or^ la Providence a pris soin
de conserver pour les generations futures
un document qui nous fait entrer dans Vinti-
mite de 1'ermitage de Galabre et de toute
Chartreuse, dans le coeur meme de Bruno.
G'est une lettre du saint Patriarche s'epan-
chant dans le coeur d'un ami. Le document
a trop d'importance ; nous le publions dans
ses parties les plus importantes .
Cette lettre precieuse etait adressee a Raoul-
le-Verd, un de ces deux compagnons qui eurent
nn jour sur la terre d'exil avec Bruno 1'entre-
tien tout celeste dont nous avons parle.
Elle fut la joie de 1'ami, elle sera 1'eternelle
fierte de la famille cartusienne ct Fedification
des saintes ames. Lisons :
A son venerable seigneur Raoul, prev6t de
Reims, digne d'etre cheri avec 1'aifection la
plus sincere, Bruno envoie le salut dela charite.
Votre fidelite a une vieille et bonne amitie
vous distingue et vous honore d'autant plus
qu'elle est un fait rare parmi les hommes...
La lettre delicieuse dans laquelle vous m'a-
DERNIERES ANNEES. MORT DE SAINT BRUNO 231
dressez de si dedicates felicitations, les bienfaits
-que vous avez prodigues, non seulement a ma
personne, mais au frere Bernard a cause de moi,
sans parler d'autres temoignages encore, ont
assez demontre la Constance de.vos sentiments.
Nous vous en rendons graces, et si notre recon-
naissance n'egale pas votre bonte et vos meri-
tes, elle prend toutefois sa source dans ce qu'il.
y a de plus intime et de plus profond en nous.
Nous vous avions adresse, il y a deja long-
temps, une lettre que nous avions confiee a un
voyageurdont lafidelite avaitete assez eprouvee
en d'autres occasions semblables; mais cette
fois, jusqu'a 1'heure presente, il n'a pas reparu.
Nous avons done pris le parti de vous envoyer
Tun des ndtres qui est charge de mettre votre-
charite au courant de tout ce qui nous con-
cerne, et de vous dire de vive voix ce que la
plume et 1'encre ne suffisent pas a transmet-
tre.
Nous vous informons maintenant des nou-
veiles que nous croyons agreables a votre
bienveiliance. Nous jouissons de la sante du
corps et nous voudrions pouvoir en affirmer
autant de la sante de Fame. Notre etat exte-
rieur est satisfaisant et repond a nos desirs;
mais ce que je souhaite et ce que je demande,
232 VIE 1)K SAINT BRUNO
c'est quo la divine misericorde etende sa main
pour guerir toutes les infirmites de mon inte-
rieur, et pour me rassasier de ses biens.
Thabite un desert situe en Galabre et assez
eloigne de tout voisinage des hommes. J'y suis en
compngnie de mes freres les religicux, dont
quelques-uris ont une grande science. Leurs
efforts tendent a prolo'nger sans rclache les
saintes veilles eta rester dans 1'altente de leur
Seigneur, pour lui otivrir aussidt qu'il sera de
retour etqu'il frappera.
Comment pourrai-je dignement parler de
notre solitude, avec sa riante situation, avec
son air doux ct tempers? Ellc forme un vaste et
gracieux domaine qui s'etend au loin entre les
montagnes, et renferme des pres verdoyants,
des pdturages emailles de fleurs...
Nous ne manquons ni de jardins fertiles, ni
d'arbres aux fruits nombreux et varies. Mais
pourquoi m'arreter si longtemps la-dessus?
- L'homme sage a d'antros plaisirs bien plus dcli-
cieux et plus u tiles : ce sont ceux qu'il trouve
en Dieu. II n'cn est pas moin's vrai que de tels
spectacles soulagent soiiveiit et font respirer
. Tesprit qui, dans son infirraite, sent le poids
: d'une regie austere et la fatigue des exercices
spiritnels. Si 1'arc est trop continuellement
DERNIERES ANNEES. MORT DE SAINT BRUNO 233
tendu, il se relache et devient impropre a son
office.
Quant aux avantages et aux jouissances quc
prodiguent la solitude et le silence aux amis du
desert, ceux-la seuls les connaissent qui en out
fait 1' experience. G'est la que des homines
genereux peuvent rester en eux-memes autant
qu'il leur plait, habiter avec eux-memes, cul-
tiver sans relA.che les germes des vertus, et
savourer avec bonheur les fruits du paradis. La
s'acquiert ce regard plein de serenite qui trans-
r
perce d'arnour le celeste Epoux, cet oeil pur et
lumineux qui voit Dieu. La, dans une fete per-
petuelle, le repos s'unit au travail, 1'activite est
sans agitation et sans trouble. La, Dieu, en
retour des combats que soutiennent pour lui
ses athletes, leur decerne la recompense qu'ils
desirent : c'est-a-dirc la paix que le monde
ignore, et la joie du Saint-Esprit. La, brillecette
belle Rachel que Jacob preferait a Lia, bien
que celle-ci eiit plus d'enfants, la, regne en
elfet, la contemplation dont les fils, moins
nornbreux que ceux de 1' action, doivent etre
compares a Joseph eta Benjamin que leur pere
aimait au-dessus de tous leurs freres. La, est
cette meilleure part que Marie a choisie et qui
ne lui sera point 6tee. La, est cette incomparable
'234 VIE DE SAINT BRUNO
Sulamite choisie entre toutes les fiiles d'Israel
pour etre la consolation de la vieillesse de
David. Ah ! plaise a Dieu, frere bien-aime, que
vous soyez epris de tant d'attraits, et que, cap-
tive par la solitude, vous sentiez 1'amour de
Dieu rechauffer et briiler votre coaur! Si une
fois cette passion s'empare de vous, vous
mepriserez aussit6t les charmes decevants de la
gloire mondaine, vous rejetterez aisement le
fardeau des richesses qui accablent 1'esprit de
tant de soucis, et vous n'aurez que du degout
pour les voluptes egalement nuisibles a 1'ame
etau corps! .
Votre prudence n'ignore pas de qui est cette
parole : Celui qui aime le monde et les attraits
du monde, celui-li ne possede pas 1'amour du
Pere celeste; quelle iniquite, quelle folie,
quelle aberration!...
Qu'y a-t-il de plus coupable, de plus oppose
a la raison, & la justice, & la nature meme, que
de preferer la creature au createur...
Ah! quel ecrasant fardeau que celui d'une
vie qui, au mepris de toute justice, force I'^nie
a descendre des hauteurs de sa dignite sublime
pour ramper a terre !... Je vous en supplie done
et vous en conjure, daignez au moins faire un
pelerinage a Saint-Nicolas (a Bari) et passez
DERNIERES ANNEKS. MORT DE SAINT HRUNO 235
ensuite jusqu'a nous, afinde voir celui qui vous
cherit uniquement. . . J'en ai la confiance dans
.le Seigneur, vous ne regretterez pas les fatigues
de ce grand voyage.
J'ai depasse les bornes d'une lettre ordinaire :
c'est que, ne pouvant vous posseder aupres de
moi, j'ai voulu me dedommager par une longue
conversation ecrite. Je souhaite ardemment a
votre fraternite de vivre en bonne sanfce jusqu'a
un age avance, sans oublier nos avis, ni le voau
que vous avez fait. Je vous prie de nous faire
parvenir la Vie de saint Re mi, qui ne se trouve
nulle part dans notre region. Adieu!
Quelle fratcheur et quelle delicatesse de tou-
. che dans le tableau que Bruno nous trace de
son desert? qui songerait, en le lisant, a ce sol
ravage par les volcans ? a ces antres et a, ces
forets de Galabre que les legendes et les recits
nous representent peuples de bandits ? Le regard
du Chartreux ravi trouvait des charmes a un
desert ou son ame se servait de tout pour mon-
ter vers le Seigneur. Dans un siecle du reste
qui etait loin du siecle d'Auguste, la langue
latine semble retrouver, sous la plume de Tan-
cien EcoUtre ses elegances natives ; dans nos
Instituts et nos Academies, on la couronnerait
.encore. Gette lettre est I'osuvre d'un lettre.
236 VIE DE SAINT BRUNO
Quelle vivacite cle sentiment, quelle tendresse
communicative, quelle .ouverture confiante,
chez ce vieillard de soixantc-cinq ans ! Mais quel
respect dans cette affection, et quelle affection
dans ce respect ! onnesait quel est le sentiment
qui domine et dirige 1'autre; ils sont insepa-
rables. Bruno nesonge qu'a ouvrir son coeur;a
Raoul, etilemploie commeinconsciemment des
formules qui sentent la veneration. Les amities
des saints sont exquises; elles gardent tout ce
quo les amities humaines ont de doux, de noble
ct de puissant, mais elles ont en plus un cer-
tain condiment divin qui eleve, agrandit ct
traiisforme tout : c'est 1'amitie transfiguree !
Quel commerce, doux, amical et incessant,
Bruno entretient avcc Dieul Est-ce Dieu qui se
donne plus a 1'hommc, ou 1'homme qui se
donne plus a Dieu dans de telles relations! on
ne sait. Mais c'est bien 1'homme devenu Dieu
par participation . G'est cette lettre qu'avait
du lire Lesucur avant de prendre ses pinceaux ;
c'est en ces ligncs que devront s'inspirer tons
les artistes qui voudront jeter sur la toile q'ncl-
que reflet des detachements et des ardeurs di-
vines de Bruno. Pour renouveler sapremiere fer-
vcur, le Ghartreuxn'aura jusqu'ala fin des temps
qu'a se mettre sous les yeux la lettre a Raoul.
DERNIERUS ANiNEES. MOH'T DE" SAINT BRUNO 237
Si-clu rcste Bruno a gagne le desert, emportc
surtout par les aspirations sublimes de son
ame, il x est certain aussi que sou experience de
la vie Jui en avait fait toucher le neant.
Sans etre sceptique en amide, Bruno ne craint
pas de dire a Raoul que sa fidelite le distin-
gue et Thonore d'autant plus qu'elle est un fait
rare parmi les homines. Les lionneurs ne le
touchcnt pas davantage : Quanta I'amitie du
seigneur eveque qui s'aide beaucoup de vos
conseils, soyez persuade qu'il n'est pas facile
d'y repondre par des avis toujours equitables et
fnictueux. Cette parole est etonnante, si on
considere qu'elle tombe de la bouche d'un
ancien prevot de Reims devenu le conseiller
d'uri grand 'pape. Les richesses et les dignites
ne le tenteraient pas mieux. De son regard
penetrant Bruno a sonde tous les horizons, et
avec un accent qui lui est personnel, son ame
s'ecrie comme le grand Sage de nos saints
livres : Omni'a-vanitas! tout est vanite!
On ne resiste pas a de telles exhortations;
Raoul quitta le monde et entra au couvent de
Saint-Remi. Les Benedictins de la Congregation
de Saint-Maur ont rendu indiscutable ce fait
longtemps ignore : Dans une ancienne matri-
cule du monastere, ou tous les noms des reli-
238 ' L yiE 1)E S.VINT BRUNO
gieux sont ecrits en caracteres du temps, on
trouva le nom de Raoul. Dieu voulut sans doute
recompenser son detachement et son obeis-
sance, car il fut bientot retire du convent de
Saint-Re mi et place sur le siege meme de Reims.
II succeda ci Raynald en 1 096 ; cette date
nous fourjiit ainsi 1'epoque approximative de la
correspondance des deux amis (1096 on 1097).
II
Bruno sentait deja venir ses derniers jours ;
il les rappelle a Raoul pour le conjurer de ne
pas les attrister . II ne s'en plaignait pas ; la
mort, pour les saints, est la vraie delivrance et
le commencement du bonheur. Mais si un lien
1'attachait encore a la vie, c'etait celui de 1'ami-
tie, ses fils spirituels, ses freres. De doux mes-
sages lui arrivaient a La Tour des terres les
plus lointaines ; les amis de la premiere heure
caressaient comme un reve la pensee de 1'y
retrouver. Un de ces hdtes inesperes vint 1'y
surprendre un jour.
Guigues III, comte d'Ablon, exer^ait toutes
r
sortes de violences, au sein de 1'Eglise de
Grenoble.
DERN1ERES ANNEES. MORT DE SAINT BRUNO 239
Hugues avait prononce centre lui la peine
<T excommunication. Guigues encore plus irrite,
alia attaquer 1'eveque jusque dans son palais,
et finalement, le contraignit a quitter Gre-
noble (1). Saint Hugues persecute, loinde son
troupeau, errant, ne pouvait avoir qu'une
pensee, celle de Bruno; et un jour, a 1'impro-
viste, il heurta a la cellule de 1'Ermite. Que
de pensees, que de souvenirs, que d'emotions,
dut provoquer la presence de 1'eveque qui avait
vu en songelesseptetoilessymboliqnes, et avait
conduit les religieux en leur desert !
Pour les saints, les interets personnels ne sont
jamais qu'k un rang secondaire ; la cause de
Dieu prime toujours tout.
En se retrouvant, les deux amis ne songerent
qu'a la cause de 1'Eglise et au succes des croisa-
des dont le drapeau flottait par tout. Les princes
normands etaient toujours dans une religieuse
deference pour les conseils de Bruno; saint
Hugues etait reste pour lui comme un fils : un
tel eveque pretant sa voix a de tels princes,
pouvait devenir un puissant levier dans les cir-
constances presentes du monde chretien. Bruno
menagea des entrevues et cimenta une union
(1) Albert du Boys, Vie de saint Hugues, p. 140.
240 VIE DE SAINT BRUNO
cntro 1'eveque cle Grenoble et les princes. Un
fait tres important fournit hient6t la preuve de
ces relations.
Apres im sejour de deux ans a Salerne,
pour refaire une sante ebranlee, saint Hugues
avait regagne Grenoble. Une double joie 1'y
attendait : celle de voir le comte d'Albon
renoncer enfin a d'injustes pretentious, et celle
d'apprendre, un des premiers dansl'episcopat,
les succes des croises.
Saint Hugues recevait en meme temps la
mission de communiquer a 1'episcopat et an
monde la grande nouvelle. Moi, eveque dc
Grenoble, disait en effet saint Hugues, en.
envoyant son message aFarchevequede Tours,
je vous envoie cettelettre quim'a eie apportee,
pour que vous instruisiez de ce qu'clle contient
tons ceux qui doivent venir a votre fete, et.que
ceux-ci la repandent dans toutes les parties
dti monde chretien ou ils retourneront, afin
qu'on accorde aux croises ce qu'ils demandent,
soit par la priere et par Taumone, soit en pre-
nant les armes pour aller a leur secours (1).
La chose ne saurait paraitre douteuse; cette
Icttre, en tete de laquelle figurait le.nom de
(1) Patrol., CLV, col. 390.
SAINT BIIUXO APPAUA1T MIIIACULEUSEMENT AU COMTE
ROGER fp. 240;.
DERNIERES ANNEES. MOEVT DE SAINT BRUNO 241
Bohemond, fils de- Robert, : trahissait la main
de Bruno : eile etait le fruit de 1'union cimentee
entre le saint eveque et les princes.
Ill
Theodore Mesim ere, Grec d'origine et eveque
de Squillace, etait mort; on dut songer a lui
donner un successeur. On jugea sage de placer
surle siege vacant un eveque latin. Ge futl'avis
de Bruno suivi par les eveques de Galabre et de
Sicile; Jean de Nicephore, chanoine et doyen
de 1'eglise de Mileto, fut designe par le comte
Roger.
Le nouvel eveque deploya un zele tout par-
ticulier a conduire son troupeau, a le garder
et ^i le paitre ; nous retrouverions sans peine
la direction de Bruno dans son administration
episcopale, n'y aurait-il que le soin empresse
qu'il mit a introduire le ritlatin dans son diocese.
Gette population comptait beaucoup de Grecs
dans son sein. Toucher & son culte, etait une
biengrosse affaire, pour qui commit I'importance
des questions liturgiques chez les Orientaux. La
perfidie grecque voulut user de represailles et
fut 1'occasion d'une intervention miraculeuse de
11
242 VIE DE SAINT BRUNO
saint Bruno. Lesueur a fait revivre encore cette
scene tragique, en consacrant un fait historique.
G' etait en 1098, au siege de Gapoue.
Le comte Roger avait pris les armes pour
aider son parent, le jeune Richard, fils du prince
Jordano, & reconquerir ses etats sur le prince
Lombard qui detenait Capoue. Le comte Roger
avait un traitre parmi ses soldats, Sergius le
Grec, qui commandait deux cents homines aux
avant-postes. Le traitre fit ses avances au prince
Lombard, et, moyennant une grosse somme
d' argent, il devait le faire penetrer lanuit dans
le camp du comte Roger, en le lui livrant, lui
et son armee. Plusieurs historiens ont pense,
non sans raison, que Sergius n'avait ete que le
complice d'Henri d'Allemagne et d' Alexis de
Constantinople (1).
Les deux schism atiques voulaient la teie du
comte Roger; le prix en avait ete offert & Ser-
gius.
Bruno fut son salut. Nous laissons le comte
de Sicile lui-meme raconter ce qu'il a vu :
La nuit fixee pour la trahison etait arrivee.
Le prince de Capoue etait sous les armes avec
ses soldats, comme il avait ete convenu. Je
(i) Darras, t. XXIV, p. 134.
DERNIERES ANNEES. MORT DE SAINT BRUNO 243
m'etais endormi clepuis quelques instants, lors-
qu'apparut pres de monlit un vieillard aux traits
venerables. Ses vetements etaient dechires, et
il ne pouvait contenir ses larmes. Pourquoi
tant de larmes? lui demandai-je. Ses pleurs
redoublerent de plus en plus. Je renouvelai ma
question, et alors ilme repondit : Je pleure
les ames des Chretiens qui vontperirici, et vous
avec eux. Levez-vous sur-le-champ, prenez vos
armes. Dieu peut encore vous delivrer, vous
avec vos soldats. Celui qui me parlait ainsi
ressemblait en tout point au Venerable Pere
Bruno. Je me reveille rempli de terreur par
suite de cette apparition. Aussitdtje saisis mes
armes, je crie a mes guerriers de s'armer aussi
et de monter a cheval. Je cherche a m'assnrer
de ce que m'annongait la vision. Au bruit qui
remplitlecamp, 1'impie Sergius et ses affides
prennent la fuite dans la direction de Gapoue,
ou ils esperent trouver un refuge. Mais leur
course fut arretee par mes soldats qui en blesse-
rentqueiques-uns etfirentles autresprisonniers,
au nombre de cent soixante-deux. Les aveux de
ceux-ci nous confirmerent la verite de 1'appari-
tion et du complot qu'ellenous avait revele (IV
(1) Charte du comte Roger. Tromby, t. II. App., p. LXXXVI.
244 VIE DE SAINT BRUNO
Le ciel etait pour les armes du comte Roger
ct pour la cause du jeune prince Richard. Us
en eurent bientot un autre temoignage :
Urbain II arriva sous les murs de Gapoue pour
remplir sa mission de pacificateur et de Pere.
Saint Anselme, 1'illustre archeveque de Cantor-
bery 1'y avail precede, fuyant les violences de
Gtiillaume le Roux.
LePrimat d'Angleterre et le Pontife supreme,
suivant d'un regard attentif les evenements du
monde, se trouverent quelque temps meles a
la vie des camps. Ou. etait Rruno pendant que
le pape et Anselme negociaient ? il etait dans sa
cellule ; il priait, il se cachait. Dans les circons-
tancesque nous venons de dire, lamodestie de
Termite aurait eu a souffrir de trop dures
cpreuves. Quand la charite le demandera,
Bruno saura paraitre. L'occasion s'en presenta
comme d'elle-meme.
IV
Le comte Roger arrivait a Squillace vers la
fin de juillet ; il etait a bout de forces, il dut
s'aliter. Pour Bruno, c'etait le moment de
reparaitre a la cour du comte; il s'y rendit
DERNIERES ANNEES. MORT DE SAINT BRUNO 245
accompagne de quatre de ses religieux. C'etait
plus qu'un ami, cette fois, que revoyait le
prince ; c'etait un sauveur. Ge fut pour lui une
dette de reconnaissance bien douce a payer que
de raconter sa vision de Capoue et le secours
merveilleux qu'il avait recu. Le saint moine
accueillit cette communication dans un senti-
ment quineparut pas de la surprise, mais qni
n'etait pas nonplusunaveu. L'humilite voulait
tenir cache le secret de Dieu : Ce n'est pas moi
qui vous ai sauve, dit-il, c'est 1'ange de Dieu
qui protege les princes en temps de guerre.
C'etait 1'ange de Dieu en effet, mais qui avait
voulu se manifester, en prenant les formes
exterieures de celui dont les prieres avaient pro-
voque ce secours. Un esprit fort sourirait peut-
etre de ces apparitions et de ces transformations ;
en parcourant la vie des saints cependant, il
devrait se resigner a les rencontrer a chaque
page. Pour les hommes sans foi, un saint est
un monde et un mystere inexplicable ; le sur-
naturel y de horde de toutes parts.
La reconnaissance etait pour le comte Roger
une dette qu'il croyait n' avoir jamais acquittee ;
<( il supplia humbiement Bruno de lui accorder
une nouvelle faveur, en acceptant pour 1'amour
de Dieu de larges revenus, a prendre sur sa terre
246 VIE DE SAINT BRUNO
de SquiJlace. Le saint refusa. Si j'ai quitte
la maisonde mon pere et la vdtre, dit-il, c'est
pour resteretrangerauxbiensdecemonde, c'est
pour servir Dieu seul (1). Ainsi parlent les
saints, et, ce qui est plus meritoire et plus
admirable, ainsi ils agissent !
Les cent soixante-deux conjures qui avaient
suivi Sergius dans sa trahison, eta ient dans les
prisons du comte Roger. Ils etaient destines a
divers supplices, et 1'execution ne pouvait plus
guere tarder. En ces temps de chevalerie, la trai-
trise et la felonie etaient les derniers des crimes,
et ces crimes ne s'expiaient que dans le sang.
Bruno avait songe a ce sang : au comte qui
plagait k ses pieds ses domaines, il demandale
salut des coupables. Gette demande etait im-
prevue et devenait embarrassante ; mais, que
pouvait refuser Roger a la voix de son ermite?
les conjures eurent la vie sauve.
En voie de requetes, les Ghartreux en pre-
senterent une nouvelle : une association de
veterans avait intente un proces aux saints reli-
gieux qu'ils accusaient d'empietements surleurs
terres; le comte fut appele ti trancher le dif-
ferend. Un conseil fut nomme ; un notaire special
(1) Charte du comte Roger. Tromby, t. II, p. xc.
DERNIERES ANNEES. MORT DE SAINT BRUNO 247
verifia sur place les limites des terres ; le Bien-
heureux Lanuin donna lecture au conseil des
actes de donation : une charte datee de la fin du
mois d'aoiit 1098 terrninait le litige en faveur
des Chartreux. L'eveque de Squillace, Jean de
Nicephore, confirma ce jugement par 1'excom-
munication portee centre ses violateurs (1).
Les abeilles du desert faisaient leur ruche.
Leur evque leur avait accorde I' exemption de
toute juridiction episcopale dans 1'etendue de
leurs domaines ; le Bienheureux Lanuin eut I'oc-
casion de faire ratifiertous ces privileges par Je
pape Urbain II. La bulle, qui est datee de Sa-
lerne (septembre 1098) et adressee au Bienbeu-
reux Lanuin salue dans le Seigneur le reverend
Maitre Bruno et ses confreres et veut laisser
aux Ghartreux pleine liberte de s'appliquer a
la contemplation du Dieu tout-puissant (2) .
On voit que les privileges dont jouissent encore
les Ghartreux, datent de loin. G'est chose eton-
nante que lastabilite de cet Institut; c'est chose
puissamment edifiante que de voir toute inno-
vation y tourner toujours a plus d'isolement ,
plus de solitude, plus d'austerite.
Les derniers faits que nous venons de racon-
(1) Tromby, t. II, p. LXXXIII.
(2) Idem, p. LXXXI.
248 VIE DE SAINT BRUNO
ter out pris pour nous une physionomie tres
caracteristique, -et sont devenus comme une ,
revelation. G'est bien to uj ours 1'ame et le coeur
de Bruno que nous avons retrouve, agissant,
cherchant a assurer a sa famille religieuse la
tranquille possession des terres necessaires a sa
subsistance, ecartant par avance et radicale-
ment, toute ingerence ou toute conturbation
dans ses pratiques cartusiennes.
Mais il nous semble remarquer aussi que la
main de Bruno devient comme defaillante, et
que son pied s'alourdit : G'est Lanuin que nous
voyons paraitre pour revendiquer les droits de
1'ermitage centre les veterans injustes, et c'est
lui que nous voyons a Salerne aupres d'Ur-
bain II, obtenant confirmation du privilege
d 1 exemption. Gette retraite qui commence a se
faire remarquer ne doit pas nous surprendre.
II ne faut pas 1'oublier en effet : quoique
1'ame des saints ne vieillisse pas, Bruno etait
deja un vieillard. Les epreuves de sa vie et ses
dures macerations avaient extenue le corps
avant le temps ; ses forces trahiront bient6t ses
ardeurs. Les actes de sa vie jusqu'a son dernier
souffle seront inspires par la meme bonte.
DERNIERES ANNEES.' MORT DE SAINT BRUNO 249
On n'a pas oublie 1'oeuvre de pardon qu'il
avait pu realiser a 1'egard des conjures de
Capoue. Gette oeuvre n'etait pas complete; les
coupables e talent destines a languir encore
longtemps dans les cachots du comte Roger :
Bruno n'etait pas content. II sut faire cesser sa
peine. Lorsque le prince normand revint a
Squillace, dans le courant de 1'annee 1099,
1'homme de Dieu lui presenta une nouvelle
requete : II voulait la mise en liberte de tous
les conjures! Roger ne pouvait pas resister
encore ; c'etait peut-etre la derniere faveur que
le saint lui demandait, et c'etait siirement le
moyen le plus efficace de lui faire accepter les
biens qu'il voulait laisser en dotation a 1'ermi-
tage. Mais le noble comte fit ses conditions
dans sa grande charte de donation au monas-
tere de La Tour.
Les conjures avaient ete reserves pour ex-
pier leur crime par divers genres de supplices,
mais les prieres de saint Bruno avaient obtenu
leur delivrance. Seulement, ils devenaient,
avec leurs descendants, les sermteurs perpetuels
11.
250 VIE DE SAINT BRUNO
des monasteres de Sainte-Marie et de Saint-
Etienne (1).
Un jugement qui porte la date de 1221 donne
des details fort interessants sur les charges
imposees aux serfs de la Chartreuse de Gala-
bre (2).
Mais, charte et jugement ne sont-ils pas dans
le cas, une arme dangereuse entre les mains
des ennemis a tout prix de 1'Eglise? n'est-ce
r
pas la preuve toute faite que 1'Eglise voulut,
favorisa et entretint le servage \ Nous sommes
loin de voir ces chose s ainsi.
Les serfs de Calabre furent les premiers &
baiser la main de Bruno qui les avait arraches
a la mort, et sa charite rendit leur situation plus
douce que celle de la plupart des serfs. Plus
que personne ils eprouverent combien il etait
bon de vivre sous la crosse . Lecomte Roger,
en condamnant au servage des conjures, meri-
terait tout au plus le reproche d' avoir partage
les prejuges de son epoque; le prince qui se
contente de reduire a telle servitude les crimi-
nels qui ont voulu sa tete, devra etre repute
Men debonnaire. De tels crimes ont de nos
jours d'autres chatiments. Au surplus, on ne
(1) Le Couteulx, 1. 1, p. 107.
(2) Troraby, t. V, p. LXXXIX.
DERNIERES ANNEES. MORT DE SAINT BRUNO 251
doit pas oublier quele servage nefut pas I'escla-
vage; le serf put acquerir et posseder, se deli-
vrer meme de toute servitude quelquefois. On
sait le r61e qu'ajoue 1'Eglise dans ces questions
de servage et d'esclavage ; les documents rem-
plissent les pages de I'histoire; seule, lamau-
vaise foi peut trouver matiere & declamations
irreligieuses et impies. En fait de douceur, de
mansuetude, de devouement, de bienfaisance
et de charite, 1'Eglise atoujours pu donnerdes
lemons ; elle n'a eu jamais en recevoir.
VI
La charite est la vertu chretienne par excel-
lence, comme elle est la vertu divine par es-
sence; le chretien se donne par vertu, mais
Dieu se donne par nature. Lorsque Dieu
forma le coeur et les entrailles de l'homme, dit
Bossuet,il y mit premierementlabonte, comme
le propre caractere de la nature divine, et pour
etre comme la marque de cette main bienfai-
sante dont nous sortons. Nul ne proclama
plus haut cette bienfaisance du Greateur
que le patriarche et saint fondateur des Char-
treux. bonitasl 6 bonte, s'ecriait-il a cha-
252 VIE DE SAINT BRUNO
que instant : qu'il parcourut silencieusement
son cloitre, ou considerat les cieux; qu'il con-
templat la nature, meditat dans sa cellule, ou
conversat avec ses religieux, ce mot venait
eclore sur ses levres, comme le souffle de son
ame : bonitas!
La bonte de cette ame s'epandait autour de
lui comme d'une source intarissable. Toutes les
autres vertus de ce grand saint semblent s'etre
eclipsees devant celle-la.
Ecoutons le temoignage que lui rendent les
moines de Sainte-Marie du Desert, ses freres et
ses enfants.
Bruno fut digne de louange sous tous rap-
ports, mais surtout parce qu'il fut un homme
d'une vie constamment egale. Son visage etait
toujours joyeux, sa parole toujours douce. A
la majeste d'un pere il joignait les entrailles
d'une mere. Ge qu'on sentait en lui, n'etait pas
tant sa superiorite que sa douceur d'agrieau.
II fut vraiment ici-bas le veritable Israe-
lite (1). La bonte va dans ce tableau jusqu'a
la bonhomie. bonitas!
Gette bonte enchainait a sa personne ceux
qui 1'avaient une fois connu ; ils ne pouvaient
(1) Titulus S. Marice de Eremo.
DERNIERES ANNEES. MORT DE SAINT RRUNO 253
plus s'en separer. Saint Hugues de Grenoble
avait ete le reirouver jusqu'au fond de la Gala-
bre; Landuin de Chartreuse, deja affaibli par
l'age, quittera son desert et se risquera sur les
chemins de 1'Italie, pour revoir encore une fois
la douce physionomie de son pere Bruno.
La rencontre de ces deux vieillards a quelque
chose de touchant et de solennel; on dirait les su-
premes adieux que se font deux amis entrevoyant
la tombe; leurs entretiens prennent la gravite
d'un testament. G'etait bien en effetun testament
que faisait le Fondateur des Chartreux.
II est de tradition cartusienne que pendant
le sejour de Landuin a la Chartreuse de Sainte-
Marie, sous les inspirations et les directions de
saint Bruno, les coutumes des Ghartreux furent
alors sanctionnees , sans etre encore cependant
redigees sous forme de regie. Bruno devait
etre Fondateur, surtout par la grandeur de sa
vie et 1'eclat de ses vertus. G'etait la la regie
vivante que Landuin etait venu considerer, etu-
dier et mediter, pour en connaitre dans tous
les details les etonnantes perfections. On a
public des ordonnances qui seraient eomme le
fruit des entretiens de saint Bruno et de Lan-
duin, mais les Ghartreux eux-memes n'en re-
gardeht pas 1'authenticite comme demontree.
254 VIE DE SAINT BRUNO
Landuin aurait voulu emmener Bruno dans
sa premiere retraite, a Chartreuse. Des ami-
ties puissantes le retenaient en Galabre, et l'age
avec son cortege d'infirmites rendait un si long-
voyage a peu pres impossible.
VII
Pour dedommagcr ses freres de Chartreuse
qui gardaient peut-etre encore I'espoir de re-
couvrer leur pere, Bruno leur adressa par 1'in-
termediaire deLanduinla lettre suivante ounous
avons puise quelques details qui precedent.
A ses freres particulierement chers en Jesus-
Christ, frere Bruno, salut dans le Seigneur.
Notre tres cher frere Landuin m'a parle lon-
guement et delicieusement de-votre discipline
digne de tout eloge, de 1'inflexible rigueur
qui la caracterise, du saint amour avec lequel
vous poursuivez sans cesse le travail de votre
perfection. A cette nouvelle mon esprit tressaille
de joie dans le Seigneur. Oui, je me rejouis en
oflrant a Dieu mes louanges et mes actions de
graces, etpourtant je soupire aussi avec amer-
tume. Je me rejouis, comme ilest juste, de 1'ac-
croissement de vos vertus, mais je m'attriste et
DERNIERES ANNEES. MORT DE SAINT BRUNO 255
je rougis de rester inerte et embourbe dans la
fange de mes peches.
Rejouissez-vous done, mes freres bien-aimes,
rejouissez-vous de votre bienheureux sort, et
des largesses que la main de Dieu vous prodi-
gue. .. G'est en pensant particulierement a vous,
mes bien-aimes freres lai'ques, que je dis : mon
ame glorifie le Seigneur, parce que je contem-
plela magnificence de sa misericorde sur vous,
d'apres le rapport que m'a fait votre Prieur et
tres cherPere, qui se felicite et se rejouit gran-
dement de votre conduite. Nous aussi, nous
nous rejouissons de ce que, sans que vous ayez la
science des lettres, Dieu ecrit de son doigt dans
vos coeurs 1'amour et la connaissance de sa loi
sainte. Vos actions en effet, montrent ce que vous
aimez et ce que vous comprenez... Perse verez
done, mes freres, dans cette perfection & laquelle
vous etes arrives, et fuyez comme une peste la
freqnentation de certains lalques plonges dans
la vanite et infectes de la contagion du mal...
Je voulais garder avec nous notre frere Lan-
duin a cause de ses graves et frequentes infir-
mites. Mais loin de vous il ne peut trouver ni
sante, ni joie, ni repos. II n'a done pas consenti
a mon desir, et 1'abondance de ses larmes et de
ses soupirs, a la pensee d'etre separe de vous.
256 VIE DE SAINT BRUNO
m'a montre combien il vous est attache et de
quel parfait amour il vous cherit. Aussin'ai-je
voulii lui'faire aucune violence, de peur de le
blesser, lui ou vous qui m'etes tres chers a
cause de vos vertus. J'avertis et conjure hum-
blement votre fraternite de lui temoigner effi- .
cacement 1'affection que vous lui portez comme
a votre Prieur et a votre Pere bien-aime. Veil-
lez soigneusement a 1'entourer de tousles soins
qu'exige sa sante. S'il n'accepte pas ces traite-
ments commandes par Fhumanite, aimant
mieux mettre sa vie en danger que de diminuer
un peu la rig-ueur de la discipline corporelle, il
ne doit aucunement etre approuve de ce point.
Ann de vous donner la facilite d'accomplir la
bonne osuvre dont nous parlons, nous accor-
dons a votre charite de faire intervenir pour
cela notre propre autorite, et d'obliger respec-
tueusement votre Prieur a recevoir ce qui est
necessaire a sa sante. Quant a moi, mes freres,
sachez qae mon unique desir, apres celui de
jouir de Dieu, c'est d'aller a vous et de vous
voir. Avec 1'aide du Seigneur, je 1'accomplirai
des queje pourrai. Adieu!
Comme c'est bien la meme ame, 1'ame sera-
phique que nous avons vue s'exalter aupres de
Raoul-le-Verd ! le meme coaur qui s'epanche,
DERNIERES ANNEES. MORT DE SAINT BRUNO 257
la meme plume qui court ! Ici et la, on pourrait
mettre comme en-tete : bonilas! 6 boute! La
meme conclusion pourrait servir aux deux
epitres; et ce serait le meme mot : 6 bonte!
n'est-ce pas le pere qui ne vit que par ses
enfants?
VIII
Pour purifier encore plus son serviteur, Dieu
allait 1'atteindre coup sur coup, dans les fibres
si sensibles de son ame, dans ces amities qui
semblaient etre la raison de sa vie : la mort
moissonna autour de lui, sans pitie, ses amis
les plus chers.
Le pape Urbain II fut la premiere victime; il
rendait le dernier soupir a Rome, le 29 juil-
let 1099, quelques jours settlement apres la
prise de Jerusalem par les croises. 11 n'eut
meme pas le temps d'apprendre la grande vic-
toire qu'il avait tant travaille a preparer. Mal-
grelesmenees des schismatiques, ses funerail-
les eurent lieu dans la basilique vaticane. Son
successeur fut le cardinal Rainier, ancien moine
de Gluny. 11 prit lenom de Pascal II.
Depuis neuf ans bientdt, s'immolant dans
ses gouts, Bruno vivait pour Urbain, pensait
258 VIE DE SAINT BRUNO
pour lui et agissait pour lui. Or, cette vie
cessait en partie le jour ou Urbain descendait
dans la tombe; Bruno mourait a moitie avec le
grand pape.
Un nouveau coup allait lui etre porte dan s
la vie meme de son Institut.
Landuin, nous 1'avons vu, etait parti de
Calabre impatient deretrouver son desert. line
devait jamais plus le revoir. Arrete en route
par les partisans de 1'antipape Guibert, il est
conduit en presence du schisraatique qui veut
1'obliger a le reconnaitre pour pape legitime.
Rien ne peut ebranler sa foi, et il est jete en
prison. II n'en sortit que le jour ou le tyran
sentant sa fin approcher, fit mettre en liberte
ses nombreuses victimes, leur donnant la mis-
sion de le reconcilier avec Rome. La mort sur-
vint trop t6t. Guibert mourut dans son
erreur, dit un auteur chartreux du douzieme
siecle. Landuin, a cette nouvelle, se mit a fon-
dre en larmes, a tel point que ceux qui Fentou-
raient lui reprochaient de pleurer le scelerat
dont Jesus-Christ venait de delivrer son
eglise (1). Les fils de saint Bruno savent prier
pour leurs bourreaux et peuvent pleurer leur
(!) Le Couteulx, t. 1, p. 121.
DERNIERES ANNEES. MORT UE SAINT BRUNO 259
mort. Epuise par les souffrances de sa capti-
vite, Landuin ne survecut qne sept jours a
1'antipape; il expira le 14 septembre 1100.
Son corps fut depose dans le monastere de
Saint-Andre, au pied du mont Soracte, voisin
de la forteresse ou il avait ete enferme (1).
Avec Landuin, Bruno perdait le compagnon
de la premiere heure, I'ami du coeur.
C'etait encore une partie de son ame qui
1'abandonnait. La nouvelle de cette mort eut
cependant sa consolation : Landuin etait mort en
martyr, martyr de sa fidelite k 1'Eglise romaine.
Gette double gloire etait bien faite pour rejouir
le co3ur du pere. G'etait aussi un bien noble
exemple place au bercean meme de la fonda-
tion cartusienne.
Bruno n'etait pas encore parvenu au sommet
de son calvaire ; il allait en faire bientdt une
autre station douloureuse.
Le comte Roger venait d'etre gravement
atteint. Son premier souci fut de mander le
saint aupres de lui. Un saint est chose si douce
et si reconfortante au chevet d'un mourant!
Roger voulait a cette heure derniere sentir dans
sa main la main de Bruno, et paraitre pour
(1) Le Couteulx, t. 1, p. 121.
260 VIE DE SAINT BRUNO
ainsi dire en sa compagnieau tribunal de Dieu.
Une charte datee du 4 juin 1101 nous niontre
deja le comte faisant de nouveaux dons a 1'er-
mitage de Galabre, craignant le jugement de
Dieu et les peines de 1'enfer, et voulant pourvoir
avantageusement au rachat de ses peches et au
salut de soname (1).
Le 21 juin 1101 , il rendait le dernier soupir
entre les bras de saint Bruno et du bienheureux
Lanuin. Dans une bulle que le pape Pascal II
remit a Bruno peu de temps apres la mort du
coriite, il confirmait tous les privileges et pos-
sessions concedes ou reconnus aux Ghartreux
par le comte Roger d'excellente memoire,
et Urbain II qui a laisse la reputation d'un
saint (2).
Le comte Roger fut enterre princierement a
Mileto, ou il avait expire.
Bruno en repartit l'ame attristee et sa vie
encore diminuee. En voyant tous ces deuils
fondre sur lui sans relache et sans merci, la
pensee du saint homme Job vient a 1'esprit,
Job qui perdait coup sur coup ses biens, ses
amis, ses enfants.
II semble qu'aux yeux des anges, aux yeux
(1) Tromby, t. II, p. xciv.
(2) Idem, ibid.
1IORT DE SAINT BRUNO (p. 260).
DERNIERES ANNEES. 3IORT DE SAINT BRUNO 26t
des hommes et aux yeux des demons, Dieu ait
voulu tirer gloire de Bruno comme de Job, en
1'eprouvant, en 1'epurant par la souffrance,
pour en faire un or tres pur : Un grand pape
1'avait pour conseiller, et son pape lui est
ravi ; des princes en faisaient le guide de leur
vie et ces princes descend ent tout d'un coup
dans la tombe; le fils aine de son cloitre ne
s'est pour ainsi dire arrache de ses bras que
pour tomber dans les bras de la mort! Depuis
trois ans les messagers qui prennent le chemin
de Sainte-Marie de Galabre, n'y apportent que
des nouvelles de malheur : Bruno etait appele
a. faire tous les sacrifices de 1'ame humaine ;
n'etait-il pas un nouveau Job ?
Tel fut en effet 1'eclat de ses merites, telle
I'eminence de ses vertus, qu'on ne put Tappro-
cher sans etre subjugue, fut-on pape, fiit-on
prince ou simple religieux : Pape on oubliait sa
tiare, prince on inclinait sa couronne, pour
devenir disciple et enfant bien aimant.
En parcourant tous les litres funebres, nous
n'avons trouve que ces deux mots : Notre
Maitre Bruno ou notre Pere . En pleurant
Urbain II, en pleurant le comte Roger, en
pleurant le bienheureux Landuin, Bruno pleu-
rait ses enfants.
262 VIE bE SAINT BRUNO
IX
L'ame ainsi degagee de tout, purifie de toute
souillure, arrive an sommet de son calvaire et
le sacrifice de sa vie consomme, Bruno rendit
le dernier soupir, trois mois; settlement apres la
mort du comte Roger.
Nous avons peu de details sur ses derniers
jours et ses derniers moments. Tout ce que nous
en savons, nous a ete garde par le recit succinct
des Ghartreux de Calabre. Mais la mort semble
etre venue comme une messagere depuis long-
temps attendue, et a laquelle on voudrait faire
bon accueil. II n'est question ni de souffrances ni
de maladie : Bruno s'eteignit comme la lampe
dont I'lmile est consumee. Les dernieres pre-
parations a la mort se firent comme les apprets
d'un voyage, sans trouble, sans hate et sans
crainte. Bruno sur son grabat, ses religieux
autour de lui, rappelle les patriarches benissant
leurs enfants avant de descendre dans la tombe.
Dans sa simplicite, le recit des Chartreux
nous fait entrevoir tout le grandiose de cette
scene ; nous ne pouvons que citer :
Nous vous dirons en quelques mots quelle
DERNIERES ANNEES. MORT DE SAINT BRUNO 263
a ete la mort de ce saint homme. La perfection
de sa vie vous sera suffisamment revelee par
celle de son trepas.
Sachant que son henre etait venue de pas-
ser de ce monde a son Seigneur et Pere, il con-
voqua ses freres, et leur raconta successive-
ment toutes ses actions depuis son enfance. Le
cours entier de sa vie leur fut alors revele
comme digne de sa science et de sa sagesse (1 ).
Apres sa confession publique, le saint voulut
faire sa profession de foi.
Je crois fermement, dit le vieillard agoni-
sant, au Pere et au Fils et an Saint-Esprit : an
Pere qui n'a pas ete engendre, & son Fils uni-
que, & TEsprit-Saint qui procede de Tun et de
Fautre... Je crois que la Vierge a ete pure avant
d'enfanter, qu'elle est restee vierge dans 1'en-
fantement, et qu'elle a conserve sa virginite
sans tache apres 1'enfantement...
Je crois specialement que ce qui est con-
sacre sur 1'autel est le vrai corps, la vraie chair
et le vrai sang de Notre-Seigneur Jesus-Christ. . .
Je professe et je crois que la sainte et ineffa-
ble Trinite, Pere, Fils et Saint-Esprit, est un
seul Dieu, d'une seule nature, d'une seule sub-
(1) Le Couteulx, t. I, p. 138.
264 VIE DE SAINT BRUNO
stance, d'une seiile majeste et puissance (1).
Sa sainte &me fut debarrassee de la chair,
came soluta est, la veille des nones d'octobre,
1'an du Seigneur 1101. Priez pour lui et pour
nous pecheurs.
La mort etait un debarras pour Fame de
Bruno, le corps etait un lien et une entrave; le
lien de chair rompu, I'&me s'envola. Ge corps
est brise en effet; la lumiere se derobe a ces
yeux, le sang- se glace dans ces veines, ces jam-
bes et ces pieds se raidissent : Tame a garde
toutes ses ardeurs. Le dogme catholique est
defini dans cette profession de foi de moribond,
avec une nettete, avec une precision, avec une
integrite que pouvait seul atteindre un theolo-
gien consomme. II semble qu'on entende saint
Athanase definissant les mysteres de la sainte
Trinite et de 1'Incarnation.
En ces temps de troubles et d'heresie, c'etait
une grande lee. on; pour la famille cartusienne,
c'etait le supreme echo de la voix d'un Pere;
c'etait sa foi, c'etait son ame, c'etait 1'heritage
sacre !
On croirait que Lesueur fut temoin de la dou-
leur poignante des Chartreux de Galabre, lors-
(1) Le Couteulx, t. I, p. 125.
APOTIlliOSE UK SAIXT DHUNO (p. 264).
DKUNIERES ANNEES. MORT DE SAINT BRUNO 265
que saint Bruno rendit le dernier soupir. Sa
toile, qui est son chef-d'oeuvre, fait revivre cette
scene d'une fagon saisissante.
Quelle douleur dechirante chez les moines,
mais quelle douleur resigned
Landuin, sans doute, dominant la scene, tient
eleve le crucifix sur la tete du saint, semblant
dire a ses religieux que leur .pere est mort
comme le Christ, crucifie, mais qu'il ressusci-
tera comme lui.
Pour donner satisfaction aux populations
accourues a la nouvelle de la mort de Bruno,
on laissa son corps expose pendant trois jours,
dans la chapelle de Sainte-JVlarie du Desert.
Les prelats, les pretres, les seigneurs tinrent b
honneur d'assister a ses funerailles. Son corps
fut depose a 1'extrenrite occidentale du cime-
tiere du convent, dans un tombeau de pierre.
Bientot on vit jaillir aupres une source miracu-
leuse qui opera un grand nombre de guerisons ;
ainsi commenga le pelerinage qui est reste
depuis si celebre en Calabre (1). La tombe des
saints est toujours glorieuse.
Nous aliens suivre dans ses differentes phases
cette etonnante glorification.
(1) Tromby, Surius, etc.
CHAPITRE IX
GLORIFICATION DE SAINT BRUNO APRfcS SA MORT
I. Bruno glorifiS par son siecle. II. Sepulture de Lanuin.
III. Chartreuse de La Tour abandonnee. IV. Decou-
verte providentielle des restes de saint Bruno et Char-
treuse recouvree. V. Beatification et translation desreli-
ques. VI. Religieuse distribution. VII. Canonisation.
VIII. Fete a Cologne. IX. Profanations protestantes a
la Grande-Chartreuse. X. Culte de Bruno a Reims.
XI. Decret de Clement X. XII. Chartreuse de La Tour d6-
tniite etla Grande-Chartreuse abandonnee. XIII. Les deux
Chartreuses apres la Revolution. XIV. Grandes fetes
annuelles en 1'honneur de saint Bruno en Calabre.
I
Sur le tombeau de leur Pere les Ghartreux
graverent 1'inscription suivante, en vers latins :
Moi que recouvre cette pierre, j'ai eu le bon-
heur d'etre le premier fondateur de cet ermi-
tage, qui est le bercail du Christ. Bruno est
mon nom, I'Allemagne est ma patrie, et je suis
venu en Galabre attire par le calme du desert.
GLORIFICATION DE SAINT BRUNO 267
J'etais docteur et predicateur celebre dans le
monde : la grace d'en haut et noil mon merite
me fit jouerce r6le. Le sixieme jour d'octobre
a brise les liens qui m'attachaient a la chair.
Vous qui lisez ceci, demandez le repos pour
mon ame (1).
Cette epitaphe garde la reserve modeste du
Chartreux. Le siecle de Bruno allait tracer sur
ses parchemins un eloge enthousiaste comme
on en rencontra rarement.
II le grava sur le Rouleau funebre.
Les Chartreux de Galabre donnerent une
forme particulierement solennelle la lettre
qui devait annoncer la mort de leur Pere et
qu'ils placcrent en tete du Rouleau.
Lettre encyclique par laquelle les disciples-
de Bruno au desert de Galabre annoncerent sa
mort de toutes parts et demanderent pour son
ame les suffrages accoutumes.
Nous, ermitesdu monastere de Sainte-Marie,
mere de Dieu, en Galabre, dont notre Pere
Bruno fut le fondateur et le superieur pendant
sa vie, nous venerons d'abord et nous saluons
avec toute la soumission voulue le Pontife du
Siege apostolique, dont nous croyons et con-
(1) Le Couteulx, t. I, p. 126.
268 VIE DE SAINT BRUNO
fessons la primaute et la dignite de chef de
1'Eglise. Nous adressons aussi nos hommages a
tons les membres de la Curie romaine, et nous
leur annon<jons la mort de notre saint Fondateur
et Pere arrivee la veille des nones d'octobre,
afin qu'il soit assiste aupres de Dieu par leurs
merites et leurs prieres. Nous saluons encore la
r
sainte Eglise tout entiere dans tous ses ordres
et ses institutions, dans ses chanoines, ses moi-
nes, sesermites, ses vierges consacrees a Dieu...
nous les supplions de se souvenir de notre Pere
defunt(l).
Chose etonnante ! cette Encyclique s'adresse
avant tout au Pape et a la Curie romaine, et il
n'y a aucun Titre funebre de Rome ! Une con-
clusion s'impose avec la derniere evidence, c'est
qu'on ne possede pas tous les Titres funebres ;
le Rouleau qui fut porte a Rome et dans le cen-
tre de 1'Italie a du s'egarer. Avant d'aller au
loin solliciter les suffrages pour leur Pere, les
religieux de Calabre devaient recueillir ceux
deleur entourage, ceux de Rome et de la Gour
romaine, ou Bruno venait de jouer un si grand
role. G'est une chose fort etrange en effet, de
voir tout d'abord 1'apparition du Rolliger dans
(1) Le Couteulx, t. I, p. 134.
GLORIFICATION DE SAINT BRUNO 269
le nord de 1'Italie, a Lucques et a Plaisance.
G'etait le chemin de Grenoble, le chemin de la
France. La France avait ete le theatre de la vie
de Bruno et etait devenue sa patrie d' adoption ;
c'etaitlaquele Rouleau funebre allait s'enrichir
des eloges du grand serviteur de Dieu.
L'itineraire du Rolliger a ete trace par le
V. P. Dom Gyprien-Marie Boutrais que nous
avons deja cite. On voit toute la perspicacite de
reminent Chartreux, en pointant sur une carte
tous les lieux visites ; la route suivie ne parait
pas douteuse. Traversant la Lombardie et les
Alpes, le Rolliger avait hate d'arriver a Greno-
ble. Le saint eveque Hugues, le grand ami de
Bruno, y etait encore. Gette eglise, que le sei-
gneur Bruno, moine et ermite, avait choisie
pour sa premiere retraite. . . pleure d'autant plus
maintenaritla mortde cet homme incompara-
ble. (Titre 11.) Pour les religieux de Char-
treuse, leur douleur surpasse toutes les dou-
leurs : Freres de Chartreuse, nous sommes
bien malheureux, plus malheureux que tous les
autres, d'etre prives des consolations de notre
tres bon pere Bruno, dont la gloire est si
belle. (Titre 16.)
En quittant Chartreuse, le Frere voyageur
court vers Lyon ou siege encore Hugues, Tin-
270 TIE DE SAINT BRUNO
trepide leg-at de Gregoire VII, 1'ami et le defen-
seur de Bruno centre 1'indigne simoniaque de
Reims. Sous un tel archeveque, les chanoines
de la primatiale ne pouvaient ecrire qu'un mot,
que Bruno avait servi la cause de la justice
autant qu'il 1'avait pu. (Titre 16.)
Mais, ne nous attardons pas ; marchons avec
le Rolliger. II traverse la Bourgogne ; Gluny,
. Molesmes, Dijon, Auxerre ont savisite et depo-
sent leur tribut d'hommages sur le precieux
parchemin. II passe en Champagne, a Troyes,
a Sens, a Chalons, pour faire une plus longue
halte a Reims. Reims avait etc la ville de
Bruno ; ses amis, ses disciples y etaient encore
nombreux ; les moines et les convents 1'avaient
eu pour defenseur : on ne compte pas moins de
cinq Titres dates de Reims. Puis, c'est la fron-
tiere de la France ; le Rolliger passe en Belgique.
II recueille les eloges funebres a Tournay, a
Ypres, a Bruges, a Gand, et, dans un des petits
ports du littora I , il s'embarque pour 1' Angleterre .
C'est par le nord qu'il y aborde. Un des
Titres est recueilli a Hull ; d'autres le sont a
Beverlay, a York, a Lincoln, & Coventry, a
Londres, a Gantorbery. A Douvres sans nul
doute, il s'embarqua de nouveau pour retrou-
ver la France.
GLORIFICATION DE SAINT BRUNO 271
II en avait sillonne Test ; il va maintenant en
parcourirle nord encore, 1'ouest et le centre.
Saint-Omer est sa premiere station dans le Pas-
de-Calais; par Arras il aborde dans la Somme,
a Peronne, va a Beauvais, & Laon, a Meaux et
& Paris, ou les hommages abondent en 1'hon-
neur du grand serviteur de Dieu.
De Paris, le Rolliger part pour la Normandie,
Rouen, Caen, Saint-L6, Avranches, le Mont-
Saint-Michel ; on le voit au Mans, a Ghartres,
& Orleans, a Tours, a Angers, a Niort, a Poitiers,
a Bourges, a Vierzon et a Ghateauroux. II y
avait pres de deux ans qu'il avait quitte la
Galabre ; il songea au retour.
On perd sa trace vers le centre de la France,
en Berry, et il semble avoir neglige le midi
qu'il traversa cependant pour s'embarquer.
G'est par mer qu'il regagna la Galabre, en
abordant a Troja qui a un port d'une certaine
importance. Les chanoines de la cathedrale
redigerent le dernier Titre qui figure sur le
Rouleau. Us constatent, en y applaudissant,
que le Rouleau est rempli sur ses deux faces
des eloges inspires par la memoire de Bruno . 1 1
pesait si lourdement que le messager portait
a son cou les traces de la fatigue imposee par
ce fardeau devenu excessif. (Titre 178.)
272 VIE DE SAINT BRUNO
Les chanoines de Troja usent un peu hors de
propos, a notre avis, de I'hyperbole poetique;
un parchemin charge d'inscriptions n'est guere
plus lourd que s'il en etait vide. Mais sous cette
forme un peu naive, nous en tendons la voix de
la verite : le nom de Bruno avait souleve de
toutes parts d'unanimes eloges; il etait connu,
an nord comme au midi, en Italic, eu France,
en Belgique, en Angleterre et en Allemagne.
La science du moine avait excite partout
1'admiration, et sa saintete le faisait comparer
a un ange, angelicam in lerris vitam imitatus.
(Titre 160.) 11 avait ete I'liomme de son siecle.
A cOte de deux grands papes, Gregoire VII et
Urbain II ; a cdte de deux grands docteurs, An-
selme et Lanfranc, le patriarche des Chartreux
fait grande figure et garde une importance
toute personnelle . Par 1'eclat de la saintete et
la puissance de rexemple,il a domine tout son
temps. Si Bruno a ete grand, c'est surtout par
sa vertu ; c'est la note qui resonne le plus sou-
vent dans les litres funebres :
II fut la fleur des ermites... comparable
a Elie et a Jean-Baptiste... colonne dans
1'Eglise... une perle dans la maison du Sei-
gneur... un saint fondateur... accomplissant
lui-meme tout ce qu'ii conseillait aux autres...
GLORIFICATION DE SAINT BRUNO 273
Et par-dessus tout, I'homme d'une bonte im-
mense... le pasteur bon... le baton des infir-
mes et la consolation des malheureux... II desi-
rait etre aime et non point regarde comme un
superieur. Nous glanons un peu au hasard.
Ghaque litre a sa note particuliere et carac-
teristique; paries citations que nous avons pu
faire, on peut voir qae le fond reste toujours
le meme. Le nom de Bruno a fait naitre par-
tout la meme estime, la meme veneration, le
meme culte.
Au lendemain de sa mort, ses contemporains
lui donnent le nom de saint et 1'invoquent
avec confiance. Saint, Bruno le fut eneffet;
mais il fut le saint, bon. Apres avoir parcouru,
medite et etudie tous ces eloges funebres du
Rouleau, on repete avec une nouvelle emotion
encore le mot que ses enfants redisaient a ses
cotes et qui etait devenu comme le souffle de
soname : bonilas!
On s'ecrie volontiers avec les chanoines d'Or-
leans : Bruno. 1'honneur et la gloire la
plus haute de notre siecle... Homme saint,
qui vivez dans le Christ, souvenez-vous de
nous, suppliez le Sauveur de nous accorder la
gr&ce de suivre votre doctrine qui retentit dans
tout 1'univers. (litre 78.)
12.
274 VIE DE SAINT BRUNO
Mais a ce concert il eut manque une voix, si
on n'y eut distingue la parole du pape. Cette
parole fut entendue, et Pascal II parla du grand
serviteur de la papaute descendu dans la tombe
comme eut pu le faire Urbain II son ami. Le
Bienheureux Lanuin regut de Rome cette lettre :
<( Nous avons appris que vous avez succede a
Maitre Bruno Aesainte memoir e. Que son esprit
soit done en vous. Ayez le meme zele austere
pour la discipline eremitique, la meme cons-
tance, la meme gravite de mceurs. Tout ce que
sa sagesse et sa piete ont merite d'autorite et
de faveur aupres du Siege apostolique, nous
vous 1'accordons pourvu que son esprit vous
accompagne toujours (1).
II
Le Bienheureux Lanuin repondit a ces voeux
du pontife; Pascal donna au moine des mar-
ques deplus en plus eclatantes de sa confiance.
II le manda ft Rome pour le concile de 1102, lui
confia en maintes circonstances plusieurs mis-
sions delicates, et le nomma meme Visiteur ge-
(1) Le Couteulx, 1. 1, p. 154.
GLORIFICATION DE SAINT BRUNO 275
neral des monasteres de sa province, le priant
d'examiner ce qui s'y passait de contraire a la
discipline monastique et de reformer les abus
avec nne grande moderation et discretion, lui
enjoignant d'aller trouver 1'eveque de Mileto et
de traiter fraternellement avec lui des griefs
qu'il avail centre les moines de Saint-Ange(l).
C'etait Lanuin devenu arbitre entre un eveque
et des moines !
G'etait presque la personne de Bruno conti-
nuee a la cour des papes par un de ses enfants.
Le pere et le tils devaient se retrouver bien-
tot; la mort qui les avait separes allait les
reunir. Lanuin mourut en 1120. Les religieux
de Calabre eurent une de ces touchantes pensees
que donne le creur : assigner a Lanuin pour
derniere demeure le meme tombeau qu'a
Bruno. Les ossements de ces deux grands reli-
gieux durent en tressaillir.
Le coeur avait inspire une grande pensee; le
cceur en inspira une autre : retirer du cimetiere
les restes venerables des deux saints, et les
transferor dans 1'eglise meme de Sainte-Marie.
Les deux saints revivront mieux ainsi au milieu
de leurs freres; aux heures de la nuit, quand
(1) Le Couteulx, t. I, p. 164.
276 VIE DE SAINT BRUNO
les moines se rendront a Feglise pour le chant
de Toffice, leur ombre semblera se meler aux
longues tuniques blanches des religieux ; la voix
des morts s'unira a la voix des vivants.
Ge fut Maitre Lambert, second successeur de
saint Bruno en Galabre, qui opera cette trans-
lation, vers 1122.
Ill
Mysterieuse destinee des lieux, plus myste-
rieux enchainement des choses ! Sainte-Marie de
Galabre qu'on eut pu croire irrevocablement
liee a la vie des Ghartreux, en fut privee un
jour tout inopinement. Le tombeau des deux
saints Fondateurs, les mille souvenirs qui peu-
plaient ce desert de la pensee et des traditions
cartusiennes, ne purent conjurer cette fin dou-
loureuse; la robe blanche du Chartreux dispa-
rut du couvent pour faire place a la bure du
Gistercien. En 1122 en effet, les Cisterciens
prirent possession dumonastere de Sainte-Marie
r
et de Saint- Etienne. II y avait environ un siecle
qu'il avait ete fonde. Le pape Celestin III
approuvalenouvel ordrede choses, loua meme
les intentions de ceux qui Favaient provoque,
I.ES CONSTITUTIONS CARTUSIEXNES APPBOUVKES PAR
I.E PAP1T.
GLORIFICATION DE SAINT BRUNO 277
mais 1'histoire n'a pas fait la lumiere, sur les
circonstances qui avaient amene cette surpre-
nante transformation monastique.
On eprouve un sentiment de peine, en voyant
les Ghartreux quitter la Calab re ouleur influence
avait ete si bienfaisante. Nous comprenons le
dechirement de leurs coeurs, lorsqu'ils s'age-
nouillerent pour la derniere fois sur la tombe
de leur Pere, aupres de laquelle des etrangers
auraient a 1'avenir le soin de prier. Bruno,
loin de ses enfants! si le bonheur du ciel
pouvait etre trouble, ce jour-la Bruno 1'eut
coniiu.
Pendant plusieurs siecles, Bruno et Lanuin
dormirent ainsi leur dernier sommeil, cote a
cdte, dans le meme sepulcre, loin de leurs
freres.
II y avait trop de prieres sur les levres, et des
desirs trop ardents au fond des coaurs, pour que
la separation fiit eternelle. Au Ghapitre general
tenu en 1497, les Ghartreux apprirent cette
grande nouvelle que leur annonc,ait ofjficielle-
ment la Carte solennelle : Nous avons 1'es-
poirde recoavrer bientdt 1'ancienne maison de
Saint-Etienne pres de Squillace, od repose le
venerable et saint corps du bienheureux Bruno
notre Pere. G'est lui qui le premier, conduit
278 VIE DE SAINT BRUNO
par 1'esprit de Dien, jeta les bases de la vie
cartusienne (1).
Quelle joie il y eutce jour-let a la Chartreuse !
c'etait le rayon de 1'esperance; c'etait pour
desenfants, iebonheur de retrouver une patrie
perdue etle torabeau des ancetres. Toute idee
et toute impression de corruption disparais
sent en presence de la tombe des saints; on la
venere, on la convoite, onse la dispute comme
un ecrin.
IV
Mais les souvenirs de famille ne sont bien
gardes que par les enfants; on ne savaitplus ou
etaientles restes de saint Bruno. Unevenement
providentiel vint tout a coup les faire decouvrir.
Un gentilhomme, Antoine de Sabinis, qui
administrait les biens du monastere de Saint-
Etienne, eut un songe. II lui fut revele qu'un
grand tresor etait cache derriere 1'autel de
1'eglise de Sainte-Marie. On fit le tour de 1'au-
tel, on examina; on finit par remarquer sur un
c6te une fenetre de forme parti culiere. On 1'ou-
vrit et on se trouva en presence d'un caveau qui
(1) Grande- Chartreuse, par un Chartreux, p. 100.
GLORIFICATION BE SAINT BRUNO 279
contenait un sarcophage en inarbre. On lut
deux inscriptions; 1'tme etait ainsi conc,ue :
Ces ossements sont ceux de Maitre Bruno ;
1'autre portait : Ges ossements sont ceux de
Maitre Lanuin (1). On fit solennellement la
translation de ces restes, de 1'eglise Sainte-
r
Marie a celle de Saint-Etienne. Ces choses se
passaient vers Tan 1505.
Le ciel et la terre s'unissaient pour gagner
la cause des Ghartreux en Galabre.
Une touchante tradition rapporte qu'au de-
part des Ghartreux la fontaine qui avait jailli
pres du tombeau de saint Bruno, s'etait comple-
tement dessechee. Comme si le desert de Gala-
bre etait entre en deuil et avait ete sterilise, le
jour ou les Ghartreux I 1 avaient quitte ! Les eve-
nements, sous la main de Dieu, s'enchainaient
comme d'eux-memes, pour ramener les anciens
possesseurs aupres des restes de leur Pere.
Pour differentes raisons, les Gisterciens avaient
une vie penible et agitee, la ou les Ghartreux
avaient eu toutes les joies de la contem-
plation. Les embarras survenaient nombreux,
inextricables, incessants; les choses en arrive-
renta tel point, que bientdtles Gisterciens eux-
(1) Boll. Com. pray., n 78o.
280 VIE 1)E SAINT BRUNO
memcs ne virent de solution possible que dans le
retour des Ghartreux.
Pandolphe, de 1'Ordre de Glteaux, prit Tini-
tiative des pourparlers, en s'adressant a Dom
Pierre Roux. Les negociations ne devaient abou-
tir que plus tard. La Providence qui en tenait
le fil enprepara I'heureuse issue.
Le cardinal diacre Louis d'Aragonavait rec,u
r
le litre de Fabbaye de Saint-Etienne vers 1508.
11 avait pour parent Dom Jacques d'Aragon,
de 1'ordre des Chartreux, qui devint prieur de
la maison de Naples. Ces liens etaient provi-
dentiels : le cardinal sollicite fit volontiers aban-
don de son abbaye au Ghartreux son parent.
G'etait le chemin du retour tout grand ouvert
aux enfants de saint Bruno. Dans une bulle,
dateedu 15 decembre 1513, Leon X rendaifc a
ses anciens possesseurs le monastere dans
1'eglise duquel on affirmait la presence du corps
de saint Bruno, fondateur de 1'Ordre des Ghar-
treux (1) . La dignite abbatiale y etait suppri-
mee, et pourle designer, on ne se servirait plus
du mot de monastere - } mais decelui de maison,
selonles usages del'Ordre. La minutie, si minu-
tie il y a, et 1'humilite cartusienne vont jusque la.
(1) Tromby, t. IX. App., p. CLXXXYIII et seq.
GLORIFICATION DE SAINT BRUNO 281
La prise de possession par les Chartreux cut
lieu deux mois apres la signification de la bulle
pontificale. C'etait le 27 fevrier 1514. Elle fut
tres solennelle.
II y eut rivalite de courtoisie entre Cisterciens
et Ghartreux. Les cloches du monastere son-
naient joyeusement; les Cisterciens, precedes
de la croix, allerent au-devant des Chartreux
qui arrivaient sous la conduite de Dom Jacques
d'Aragon, accompagnc de quatreautres prieurs.
Le R. P. Vite, prieur des Cisterciens entonne le
Te Deum; a ses accents on se dirige vers 1'eglise.
Dom Jacques d'Aragon donne communication
des bulles pontificales et des lettres patentes du
vice-roi de Naples. Les Cisterciens ecoutent
r
religieux et soumis. Elevant la voix au nom de
tous, le Pere prieur s'incline : Soyez les bien-
venus, nous voici prets, nous ne pouvons ni ne
devons resister a nos superieurs. Faites done
tout ce quivous plaira. Bruno retrouvait ses
enfants; apres quatre siecles, Fexil cessait et
la terre de leur dilection leur etait rendue.
Quelle fut la premiere preoccupation des
Ghartreux en foulant le seuil de Sainte-Marie ?
on le devine. Leurs peres en le quittant, avaient
vonlu s'agenouiller une derniere fois devant les
restes du saint Fondateur; en y arrivant, eux
282 VIE DE SAINT BKUNO
leurs digues fils, coururent au sarcophage, &
1'arche sainte qui gardait leur tresor.
Ils fireiit la verification des reliques du saint.
Us les trouverent intactes efc authentiques, et
avec elles, le precieux Rouleau funebre dont
nous avons deja parle. Le cher dep6t fut
place dans la sacristie, en attendant 1'approba-
tion que le Souverain Pontife allait bientdt
donner au culte du bienheureux Fondateur (1).
/
Puisque les saints font la vie de 1'Eglise et
sont les artisans de son edification mystique,
Dieu semble vouloir les associer plus manifes-
tement et plus intimement a sa grande vie secu-
r
laire. Dans 1' existence de 1'Eglise les siecles ne
comptent que comme des jours; les saints sont
grandis avec elle dans ces colossales propor-
tions.
L'oauvre des saints apparalt plus majestueuse
et plus parfaite, a mesure que les ^Lges s'ecou-
lent ; les hommages que leur rend Thumanite
deviennent d'autant plus ardents, semble-t-il,
qu'ils ont ete parfois plus longtemps differes.
La louange alors est une reparation.
(1) Tromby, t. IX, p. 333.
GLORIFICATION DE SAINT BRUNO 283
Reapparaissant en Calabre apres quatre sie-
cles, les enfants de saint Bruno n'eurent rien tant
a coeur que de faire eclater sa gloire et de pro-
mouvoir sonculte. Arrives en Calabre le 27 Jan-
vier 1514, ils obtenaient de Leon X, des le
19 juillet de la meme annee, en faveur de leur
Patriarche un oracle de vive voix . Les
RR. PP. prieurs de Bologne, de Mantoue, de
Naples et de Rome, delegues du Ghapitre gene-
ral, presentaient la requete an nom des Ghar-
treux; le cardinal de Pavie, protecteur de
1'Ordre, 1'accreditait.
G'etait la Beatification equipollente du servi-
teur de Dieu. Son culte n'etait pas rendu obli-
r
gatoire pour 1'Eglise universelle, mais les
Ghartreux pouvaient celebrer 1'Office en son
honneur, exposersesreliqueset celebrer sa fete.
Pourdonner a cet acte pontifical tonte 1'authen-
ticite desirable, le cardinal de Pavie en consi-
gna le recit dans une lettre qu'il rendit pnbli-
que. Nous y trouvons admirablement defini le
r6le de saint Bruno dans)'Eglise. Pendant que
la miiice chretienne se relachait et que la cha-
284 VIE DE SAINT BRUNO
rite se refroidissait a cause des iniquites multi-
pliees, le Bienheureux, comme un general
intrepide, reunit et forma une armee nouvelle
pour resister aux ennemis de 1'Eglise (1).
G'etait la comme une nouvelle epitaphe, plus
elogieuse et plus autorisee que la premiere, a
placer sur le tombeau du Saint. Si ses restes
avaient connu des delaissements que nous
appellerions mysterieux, 1'heure de toutes les
glorifications venaitde sonner. Pourleur rendre
les honneurs que le Souverain Pontife venait
officiellement d'autoriser, on en fit la transla-
tion dans 1'eglise de la Chartreuse. Ge fut le
l er novembre 1514.
L'abbe Jean Ruffo, vicaire general de Squil-
lace, presida la ceremonie. Elle fut tres solen-
nelle. Les Prieurs chartreux de Bologne, de
Naples et de Ghiaramonte, delegues du Gha-
pitre general, y assistaient; la foule etait ae-
courue de toute la region. Le vicaire general
compta les ossements du Saint, au nombre de
cinquante-deux. De ses propres mains, il les
deposa dans un reliquaire de marbre qui fut
renferme dans un coffre de bois, entoure d'une
grille de fer.
(1; Benoit XIV, De Servor. Dei beatif,, t. I, p. 213
GLORIFICATION DE SAINT BRUNO 285
Le chef de Bruno fat mis a part, pour etre
honore d'une maniere toute particuliere. Mais,
en ce moment, une vive emotion agita la
foule. Voyant que la tete de leur Saint n'etait
pas enfermee dans le reliquaire, les fervents
Galabrais, croyant que le Prieur de Bologne
qui la tenait entre les mains voulait s'en empa-
rer, allaient faire tumulte. II fallut sur-le-champ
les rassurer pour ramener le calme. Et pour
que Bruno et Lanuin restassent unis dans la
tombe comme ils 1'avaient ete dans la vie, le
chef des deux saints fut place dans un meme
reliquaire, comme le reste de leurs ossemeiits
se confondait dans un meme tombeau. -
Acte authentique fut dresse de cette transla-
tion, et on peut y lire les signatures du vicaire
general, du Prieur et de quelques autres Char-
treux, avec 1'attestation d'un notaire royal qui
appuie le temoignage du notaire apostolique (1).
Avec la joie d'honorer publiquement les
reliques de leur Pere, les Ghartreux se don-
nerent celle de prononcer son nom dans la
priere liturgique. Sans doute, dans le silence
de leurs cellules, ils 1'invoquaient nuit et jour.
Mais dans le temple, en presence des saints
(i) Tromby, t. IX. App., p. cciv.
286 VIE DE SAINT BRUNO
autels, ce nom si cher de Bruno n'etait jamais
proclame. G'etait une contrainte penible pour le
cceur des enfants. Leurs levres enfin venaient
d'etre deliees; ils pouvaient a 1'avenir aj outer
dans les litanies conventuelles : saint Bruno,
priez pour nous ! Chaque jour, a 1'office de lau-
des et de vepres, ils repetaient ce nom beni, et
sa fete etait classee parmi les fetes solennelles
de 1'Ordre. A la date du 6 octobre ; le martyro-
loge porterait a 1'avenir cette mention : En
Calabre, mort du Bienheureux Bruno, confes-
seur, premier instituteur de 1'ordre des Ghar-
treux. Ce furentles resolutions prises par deux
Ghapitres generaux, en 1515eten 1516, selon
1'esprit et les vceux de Leon X. La papaute n'a
jamais compte d'enfants plus devoues et plus
soumis que la famille cartusienne.
VI
Le culte de saint Bruno une fois reconnu,
nous voyons toutes les maisons des Ghartreux
convoiter ardemment au moins une parcelle de
ee corps venerable; on use de petits strata-
gemes, on commet de pieux larcins, on se fait
comme une guerre sainte. Ges querelles de
GLORIFICATION DE SAINT BRUNO 287
reliques prirent en ces temps de foi de grandes
proportions et furent tres ardentes ; autour du
saint corps de Bruno une gravite religieuse
regna toujours. Les divers incidents qne nous
voyons se produire nous donnent cependant la
vraie physionomie de cette societe si croyante.
Chaque parcelle des os de saint Bruno est
convoitee comme une perle ; ce corps qu'il mena
si rudement est traite avec des delicatesses infi-
nies : il le vetit d'une bure grossiere et 1'en-
fermadans une pauvre cellule ; onl'entoure d'or
et de pierreries, et onle place dans des chasses
qui sont comme des trdnes. C'est deja pour la
saintete, et des ici-bas, une belle glorification;
aucune gloire humaine ne lui est comparable.
Dans la distribution des reliques du saint
Fondateur, la Grande-Chartreuse avait eu sa
part, meme avant 1514. Dom Jacques d'Aragon
remit au R.;P. Dom Francois Dupuy pendant la
duree du Chapitre general, une portion de 1'os
maxillaire avec deux dents. En 1515, le prieur
de Bologne, muni de 1'autorisation du Souverain
Pontife, porta une parcelle du saint corps au
Chapitre general, et la remit au prieur de Fri-
bourg qui la partagea entre les Chartreuses de
la province du Rhin. L'annee suivante, Dom
Blomenvenna, prieur de Cologne, ]rec,ut sa part
288 VIE DE SMNT BRUNO
du precieux tresor. II y avait des droits tout
particuliers, puisqu'il s'agissait d'un enfant de
Cologne. La relique fut deposee religieusement
dans 1'eglise des Chartreux de Cologne ; on la
conserve aujourd'hui dans 1'eglise de Saint-
Cunibert, dans le coeur d'une statue de saint
Bruno a genoux. Cette statue est supportee par
une colonne en pierre autour de laquelle on lit
cette inscription : La sont enfermees des
reliques de ]a tete de saint Bruno, fondateur de
1'Ordre des Chartreux (1).
Malgre la vigilance jalouse des Galabrais pres-
que toutesles Chartreuses arriverent apossecler
peu a peu quelque relique de leur Patriarche.
Mais la part importante de ce corps saint est
restee en Calabre. G'est un privilege que les
superieurs generaux n'ont jarnais voulu ravir
a cette Chartreuse qui a reu dans 1'Ordre le
premier rang apres la Grande-Chartreuse. Un
de ses Prieurs, pour des raisons qu'on doit
penser suffisantes, mais dont on ne voit pas
d'abord la sagesse, voulut transferer le chef
de saint Bruno a la Chartreuse de Naples dont il
etait profes. Les seigneurs voisins connurent
cette disparition et en temoignerent leur mecon-
(1) Boll., n 7S1.
GLORIFICATION DE SAINT BRUNO 289
tentement. On craignit que si le peuple etait
informe, il ne se soulevat. Le Prieur de Galabre
accourut done a. Naples pour redemander la
relique. C'etaitle 21 novembre 1516. Les Ghar-
treux de Naples, un cierge a la main, venerant
la relique une derniere fois, assembles dans
1'eglise, enresolurentl'abandon. Acte fut dresse
de cette retrocession, et les religieux de Naples
attestaient que c'etait bien le chef de saint
Bruno qu'ils avaient regu et qu'ils renvoyaient
en Calabre (1). La sainte relique avait ete
deposee par les Ghartreux de Naples dans un
riche buste d'argent, du prix de 700 ducats;
c'est ce meme reliquaire qui le contient encore
et c'est la qu'on la venere.
VII
L'arrivee des Ghartreux en Galabre avait ete
marquee par un developpemenfc sensible du
culte de saint Bruno ; sa glorification n'etaitpas
encore complete. Les choses allaient meme tres
lentement. 11 semble que Dieu ait voulu laisser
le plus longtemps possible a son serviteur deja
(1) TroraLy. t. IX, p. 352.
13
290 VIE DE SAINT BRUNO
honore et glorifie dans le ciel, le merite eminent
des vertus cachees, qu'il avait pratiquees dans
le silence de ses cloitres et 1'isolement de ses
deserts. Ilfaudra unsiecle encore, avantque le
Fondateur des Chartreuxsoit place surlesautels.
Les Gharlreux tiennent a pratiquer leur
regie d'abnegation et d'humilite, meme apres
leur mort. Au fond de leur tombe la gloire et
les honneurs semblent les epouvanter encore.
Comme Va dit un savant Jesuite, 1'Ordre des
Ghartreux s'est beaucoup applique a former
des saints, mais tres pen & les faire connaitre.
Ces gloires tardives de la canonisation sont
differees quelquefois pour les saints qui eurent
F
les r6les les .plus importants dans 1'Eglise :
Gregoire VII, le grand pape, n'a eu son office
insere dans le Breviaire remain que par
Benoit XIII (1728) ; Urbain II n'a eu son culte
approuve que de nos jours par Leon XIII. Us
furent ce pendant tous les deux, les contempo-
rains et les amis de saint Bruno.
Le 19 novembre 1662 marque une nouvelle
etape dans la glorification de notre saint; c'est
la derniere et c'est la plus retentissante. Le
R. P. Dom Bruno d'Affringues, 1'ami de saint
Franc, ois de Sales, etaitalors superieur general
des Ghartreux. En son nom le Pere Procureur
GLORIFICATION DE SAINT BRUNO 291
adressa une supplique a la Sacree Congregation
des Rites, et le decret rendu plagait la fete de
saint Bruno dans le Missel et le Breviaire ro-.
mains, reconnaissant que parmitous les saints,
ceux qui paraissentmeriter plus specialement la
r
veneration del'Eglise universelle, sont les Ins-
tituteurs des families religieuses qui ont assure
des suffrages sans cesse renouveles a cette
/ ' .
Eg'lise militante (1). Greg-oire XV confirma ce
decret, et 1'annee suivante, a la date du
17 fevrier 1623, il publia une lettre sur le meme
sujet, Vicaire du Christ qui couronrie au cieX
ses serviteurs d'une gloire eternelle... tenu par
sa charge pastorale de travailler a etendre de
plus en plus la veneration due a ces heros.
C'etait un devoir qu'entendait remplir le pape,
en fixant a perpetuite la fete de saint Bruno,
& la date du 6 octobre, jour ou il s'etait en vole
au ciel, et en voulant que son office put,
librement et licitement etre recite sous le rit
semi-double, en tous lieux et par tous les fide-
les (2).
Les theologiens et les canonistes qui abusent
parfois du raisonnement et semblent jouer a la
subtilite, ont examine si le pape Gregoire XV
(1) BenoitXV, t. I, p. 217. De Serv. Dei Canonisatione.
(2) Siirianus, p. 264.
292 VIE DE SAINT BRUNO
avait voulu reellement canoniser saint Bruno et
rendre son culte obligatoire, puisque les termes
de sa lettre n'avaient rien (Timperatif. Nous
n'essaierons pas de trancher ce debat, mais
il est hors de conteste que cet acte pontifical
change tout deface dans le culte de saint Bruno.
Sa saintete est proclamee hautement et sans
detour; ce nesontplus seulementlesGhartreux
qui sont appeles a 1'honorer, mais 1'Eglise
universelle, et au fond, aux yeux de tons,
1'autorisation de prier le Patriarche devenait un
ordre de le faire, lex orandi, lex credendi.
Le pape ne voulant laisser aucun doute sur
ses intentions dans Facte pontifical qu'il venait
d'accomplir, publia le 3 juillet suivant un bref
par lequel il accordait une indulgence pleniere
v a tous les fideles qui s'etant confesses etayant
regu la sainte Communion, visiteraient 1'une
des eglises des Ghartreux le jour de la fete de
saint Bruno (1) .
VIII
Le peuple moms subtil que les logiciens est
souvent plus clairvoyant et a I'esprit plus juste;
(1) Suriaius, p. 266.
GLORIFICATION DE SAINT BRUNO 293
il ne se meprit pas sur le vrai sens et la portee
des actes pontificaux. II y eut dans un grand
nombre de villes iraportantes, des fetes splen-
dides en I'honneur de saint Bruno. Cologne,
comme de raison, se distingua entre toutes ; elle
celebrait sa propre gloire en celebrant celle
d'un de ses enfants.
Le prince electeur Ferdinand de Baviere, son
archeveque, publia en 1 624 unmandement pour
annoncer de grandes fetes en 1'honneur de saint
Bruno qui brille parmi les saints comme
1'etoile du matin, lui, la gloire et 1'ornement de
1'Eglise, ne a Cologne (1). I1 pnbliait en merne
temps les lettres de Gregoire XV et exhortait
les fideles a s'unir a la fete qui allait etre
celebree. Quand le dimanche 6 octobre arriva,
la ville entiere fut sur pied. On se porta en foule
vers la Chartreuse de Cologne que des flots
humains submergeaient. Da.ns 1'eglise inte-
rieure les ceremonies se deployerent avec
une pompe extraordinaire. Des cliceurs de
musiciens y firent entendre, durant toute la
journee, leurs riches melodies, chose inoule
dans la vie d'une Chartreuse. Bien de tel
n'avait jamais ete vu a Cologne, s'ecrie 1'au-
(1) Boll. Com. A pp. 26.
94 VIE DE SAINT BRUNO
teur qui nous a trace ce recit, Surianus, un
Beige (1).
De semblables ceremonies furent celebrees
dans sa patrie, et il met un certain plaisir a
nous les decrire. A la Chartreuse de Liege,
c'est le doyen du Chapitre de Saint-Lambert
quichantelamesse delafete; Orchestre complet,
decharges de mousqueterie, processions du
Saint-Sacrement a travers la ville, sonneries
triomphales des cloches duranttoute la journee,
presence des consuls : rien ne manque pour faire
du 6 octobre une de ces fetes qui laissent trace
dans les traditions et dans 1'histoire d'une ville.
Nous n'avons pas de details sur les fetes
celebrees dans les autres Chartreuses ; on peut
etre sur qu'elles ne furent ni moms eclatantes
ni moins edifiantes : 1'amour de Bruno remplis-
sait partout le coeur de ses enfants.
IX
Une tourmente cruelle au culte des saints
venait cependant de passer sur 1'Eglise; c'etait la
tourmente Protestante. Les ossements des saints
(1) Surianus, p. 269.
GLORIFICATION DE SAINT BRUNO 295
avaient ete jetes an vent, les chasses precieuses
mutilees et derobees,les saintes images brulees .
La Grande-Chartreuse meme fut victime de
ces f ureurs heretiques. Lorsqu'en 1562 les soldat s
du baron des Adrets se ruerent sur le monas-
tere pour le piller et 1'incendier, la relique qui
en faisait le tresor tomba entre leurs mains et
fut livree aux flammes. G'est 1'attestation des
Chartreux de Galabre, datee du 10 Jan-
vier 1694 (1). Comme de hautes convenances
demandaient que la maison maltresse des Char-
treux eiit toujours dans ses murs une relique
insigne du saint Fondateur, Dom Urbain Flo-
renza, prieur de la Chartreuse de Galabre, y
porta une notable partie d'un bras de saint
Bruno, au Ghapitre de 1'annee 1634. La sainte
relique fut rec.ue a la porte du monastere par
tous les prieurs assembles ; on fit fumer 1'encens
on chanta le Te Deum; tous les assistants ve-
nererent et baiserentla relique, le R. P. Gene-
ral Dom Juste Perrotouvrit la chasse, reconnut
la relique, et on redigea etsigna sans retard les
pieces qui en attestent la parfaite authenticite .
Toutes ces pieces sont gardees , la Grande-
Chartreuse avec un soin religieux.
(1) Sainl Bruno, par un Chartreux, p. S14.
296 VIE DE SAINT BRUNO
X
Quelle part prenait Reims a tout ce qu'on
faisait pour la glorification de saint Bruno? on
a pu se le demander, et on aurait droit d'etre
surpris de voir rester indifferente la ville dont
Bruno dirigea si brillamment la grand e ecole.
Un office propre du Saint fut compose et
imprime par ordre de I'archeveque, Leonor
d'Estampes de Valenc.ay, avec 1'approbation du
Ghapitre, et en 1645 le diocese de Reims
commenga a celebrer la fete du 6 octobre sous
le rite double. Ce fut une vraie demonstration
de foi et d' amour en 1'honneur de 1'ancien Eco-
latre. En suite de cecy, ecrit Dom Ganneron,
la feste de la Saint-Bruno estant arrivee au
6 octobre, afin de 1'entourer solennellement et
d'y donner bon fondement pour le temps adve-
nir, on fit une belle celebrite en la cathedrale
ce jour-la, et ou. messieurs du clergo et la
ville firent paraistre leur devotion particuliere,
comme si c'eust este une des grandes festes de
1'annee (1).
(1) Annales de dom Ganneron.
GLORIFICATION DE SAINT BRUNO 297
XI
Ge que 1'archeveque de Reims avait fait pour
son egiise, Clement X allait le faire pour toute
la catholicite : Foffice de saint Bruno allait etre
eleve au rite double. L' initiative prise si filia-
lement par Reims ne pouvait que servir beau-
coup cette cause, mais les sollicitations arrive-
rent d'autre part aupres de la cour romaine.
Le cardinal Nidard, au nom de la serenissime
reine d'Espagne , supplia Clement X d'accor-
der que 1'office de saint Bruno, confesseur,
fondateur de 1'ordre des Chartreux... fut
recite a 1'avenir sous le .rite double. La Sa-
cree Congregation des Rites rendit un decret
favorable le 3 mars 1674, et, le 14 du meme
mois, le pape 1'approuvait. C'etait le culte
r
de saint Bruno impose a 1'Eglise univer-
selle.
L'approbation de Clement X devenait un
acte de canonisation. La canonisation n'etait
point selon les formes minutieuses et canoni-
ques que 1'Eglise observe depuis longtemps;
elle n'en etait pas moins reelle : c'etait nne
canonisation equipollente. Beaucoup de saints
13.
298 VIE DE SAINT BRUNO
furent places de telle sorte dans les martyrolo-
ges de 1'Eglise. Nous donnons la pensee de
BenottXIV : Gette canonisation etait justifiee,
dit le savant Pontife, par les merites excellents
d'un si grand homme, par la fondation de son
Ordre tres illustre, et par la renommee cons-
tante des miracles insignes qu'il avait accom-
plis (1).
XII
II semble parfois que les catastrophes du
monde physique ne soient que les sinistres
avant-coureurs des catastrophes morales. Nous
serions portes a en voir un exemple terrible
dans le tremblement de terre qui bouleversa la
Calabre en 1783. La Chartreuse y fut detruite
de fond en comble. En quelques instants les
voutes de 1'eglise, du chceur, des chapelles,
me* lent leurs debris a ceux de la coupole...
Bientot les blocs de granit se rompent, les
murs se fendent, s'ecroulent de toutes parts ;
les toits tombent loin des bdtiments qu'ils cou-
vraient... toutes les cellules sont detruites de
fond en comble. Miraculeusement, aucun des
(1) Benoit XIV, t. I, p. 215.
GLORIFICATION 1)E SAINT BRUNO 299
religieiix ne fut victime dans ce cataclysme, et
les reliques de saint Bruno furent retrouvees en
bon etat de preservation. Frere Arsene Corn-
pain a laisse ces details dans un manuscrit
conserve la Chartreuse de Galabre. II mourut
traitreusement assassine en 1844, dans ce meme
cloitre dont il aimait a faire revivre le passe e t
dont il etait devenu 1'unique gardien.
Relever le couvent de ses mines, dans les
temps agites qu'on traversait, etait chose impos-
sible; la vie devenait de jour en jour plus dure
et incertaine an desert de Calabre ; bientot on
dut 1'abandonner completement. Les brigands
qui infestaient toute la Calabre se rabattaient
avec une joie particuliere sur les miserables
restes de ce qui avait ete une Chartreuse ; les
religieux s'eloignerent, emportant les reliques
de leur saint Fondateur qu'ils confierent
I'eglise de Serra, dans le voisinage de Sainte-
Marie. Cette poignante migration avait lieu
en 1807.
La Grande-Chartreuse avait eule meme sort.
II n'y avait pas eu de tremblement de terre
cependant, mais les ebranlements terribles de
la Revolution francaise s'y etaient fait sentir
comme ailleurs. Ge furent les scenes des cata-
combes sous Neron et Diocletien.
300 VIE DE SAINT BRUNO
XIII
Mais dans les ceuvres voulues de Dieu, un
age releve toujours ce qu'un autre age a ren-
verse : les deserts de Calabre et de Chartreuse
refleurirent, quand 1'heure marquee par la
Providence eut sonne.
Le 8 juillet 1816, le R. P. Dom Romuald
Maissonnier, vicaire general de 1'Ordre, reprit
possession de la Grande- Chartreuse. Les popu-
lations environnantes en etaient dans la jubila-
tion ; elles accoururent en foule & 1'annonce de
1'arrivee des Ghartreux, et le fils de saint Bruno
fut porte comme en triomphe a 1'antique
monastere. Les largesses de la famille royale
faciliterent toutes les restaurations necessaires ;
la chapelle de saint Bruno, celle de Notre-Dame
de Gasalibus furent reparees et rendues au
culte presque en meme temps. Chartreuse revi-
vait encore. On etait en 1'annee 1820.
Sainte-Marie de Calabre aura son heure aussi.
En attendant, on voyait s'accomplir un acte du
pi us haut intere t pour tous les amis de saintBruno :
Mgr Pellicano, eveque de Gerace, faisait a Serra
la verification authentique desreliques du saint.
GLORIFICATION DE SAINT BRUNO 301
On ouvrit d'abord le buste d' argent qui con-
tenait le crane de saint Bruno et deux fragments
de la tete du Bienheureux Lanuin. Le linge
qui contenait les restes venerables fut remplace
par un autre et distribue par lambeaux a 1'assis-
tance. Avant de refermer le buste d'argent,
1'eveque detacha une parcelle du crane pour la
Chartreuse de Naples. On ouvrit aussi la grande
chasse qui contenait son corps et celui du
Bienheureux Lanuin. Un habile chirurgien en
fit la separation, operation qui lui fut facilitee
par la tradition cartusienne attribuant une
haute taille au Fondateur de 1'Ordre. C'etait le
31 mai 1825. Un proces-verbal authentique fut
dresse, pourgarder le souvenir de cette impor-
tante ceremonie.
Mais les restes du Patriarche n'etaient plus
dans le desert, entoures de Chartreux ; c'etait
encore 1'exil. La Chartreuse des saints Etienne
et Bruno n'etaitplus au pouvoir des Chartreux,
et les moyens manquaient pour la recou\Ter.
Les tentatives faites echouaieat tristement.
Ge ne fut que le 4 octobre 1856 que 1'Ordre
rentra d'une maniere durable en possession du
tombeau de son Fondateur. II ne fallut rien
moins que tout le zele et la haute sagesse du
R. P. Dom Jean-Baptiste Mortaize, etle puissant
302 VIE DE SAINT BRUNO
patronage de Ferdinand II, roide Naples. L'en-
tree du R. P. Dom Victor Nabantino dans le
monastere dont il etait nomine Prieur, fut un
triomphe. En toute simplicite il en a fait le
recit dans des documents gardes a la Char-
treuse de Galabre (1).
La reprise de possession du convent par les
Chartreux demandait un complement : la
translation des reliques de saint Bruno, de
Serra a Sainte-Marie. Ge rapatriement ne pou-
vaitetre differelongtemps; la date en fut fixee
au 30 mai de 1'annee 1857.
Le jour venu, Mgr Goncezio Pasquini, eve-
que de Squillace, celebre la messe pontifical e
entoure de son chapitre, et le cortege qui
s' organise pour transporter les saintes reliques
a la Chartreuse est une marche triomphale ,
avec groupes d'officiers en uniformes, soldats
qui font la haie, pelotons de gendarmes et corps
de musiciens.
Onne vit jamais, ni tant d'enthousiasme, ni
tant de splendeur. Le chant d'un dernier Te
Deum, au soir de la fete, pouvait etre regard e
comme Faction de graces des Ghartreux envers
leshommes comme envers Dieu.
(1) Archives de la Chartreuse de Calabre.
GLORIFICATION DE SAINT BRUNO 303
La Chartreuse etait encore dans les mines ; il
fallaitl'en relever. Le Chapitre general de 1894
prit une resolution definitive a ce sujet ; de
grands travaux de restauration furent entrepris
sans retard. Les choses ont etc menees avec
grande activite; tout est inaintenant termine.
La Chartreuse est redevenue ce qu'aimait a la
dire Frere Arsene Compain dans ses descriptions
avant le tremblement de terre, 1'orgueil des
Calabres .
XIV ,
Le culte de saint Bruno est de plus en plus
vivant en ces deserts, sa fete y est la plus belle
fete de 1'annee. Les populations mettent a la
celebrer toutes les ardeurs de leur nature .meri-
dionale et toute la vivacite de leur foi native et
un peu enfantine.
Ges fetes ont une particularity pleine de grace
et de poesie que nous croyons devoir signaler.
G'est le lundide laPentecdte qu'on les celebre.
Ghaque annee, on voit conduire a la Char-
treuse dix ou douze enfants qui viennent en
action de graces aupres des reliques du saint
patriarche des Ghartreux. Us etaient malades,
epuises, victimes des imprudences et des mille
304 VIE DE SAINT BRUNO
folies qui ont tant d'afctraits pour cet Sge; on a
invoque saint Bruno, et saint Bruno a exauce
la priere. Les privilegies veulent rivaliser de
generosite; ils veulent etre Chartreux. On porte
une tunique blanche, une cuculle, une ceinture,
un vrai vetement de Chartreux; le Pere sacris-
tain les benit, il benit les petits religieux qui se
presentent : c'est une vraie veture. Ce sont les
Certosinetti (les petits Chartreux). Ils garderont
leur costume tant qu'il durera, et souvent ils le
feront renouveler j usque dans un age assez
avance. Bruno est toujours secourable a ses
Galabrais ; chaque annee, la ceremonie de veture
se renouvelle, les Cerfcosiuetti se succedent sans
fin. Us ont une place marquee dans la proces-
sion qui se deroule autour de la Chartreuse.
Les Mortaletti eclatent de toutes parts, les
fanfares retentissent, les Evviva son Bruno !
partent de toutes les poitrines; on se presse,
on se dispute pour porter ;les saintes reliques ;
les confetti oupetites dragees, tornbent comme
une pluie, on se rue sur les medailles; c'est
un affolement qu'on ne peut guere compren-
dre, si on n'a pas ete temoin quelquefois de
ces emballements italiens.
Et la procession s'avance triomphalement
vers tous ces sites et dans ces sentiers ou on
GLORIFICATION DE SAINT BRUNO 305
retrouve la trace des pas du Saint. On va vers
le lac oii il prenait ses bains glaces ; ce lac est
maintcnant un bassin au milieu duquel se dres-
sent une croix et une de ses statues. L'eau qui
le remplit est touj ours reputee miraculeuse, et
les infirmes, en ces jours-la surtout, sont nom-
breux pour se baigner dans ces fiots.
On arrive ainsi a la grotte ou Bruno venait
cacher ses cruelles macerations, et 1'ancien
ermitage de Sainte-Marie. C'est la qu'on s'arrete,
la qu'on depose le reliquaire de saint Bruno, la.
qu'on celebre la sainte messe, a 1'endroit meme
ou. le venerable ermite celebrait lui-meme.
Partout ou on trouve la trace des pas de
Bruno en Calabre, on la baise. Serrd qui avait
recu en depdt les reliques, commenous 1'avons
vu, a tenu a s'appeler Serra San-Bruno. Soria-
nello dansle voisinage, a un autre privilege : il
possede, dans un petit enclos, deuxoliviers dont
le plus vieux, selon la tradition populaire, aurait
servi quelquefois d'abri a saint Bruno. Or, le
6 octobre, Serra et Sorianello sont en fete,
en grande fete ; 1'Ordre des Chartreux a fait
en 1844 I' acquisition de 1'enclos auquel se
rattachent de si pieux souvenirs. Plus loin
encore, a cinquante mille de la Chartreuse de
Calabre, dans les montagnes d'Aspromonte, se
306 \IE BE SAINT BRUNO
trouve une chapelle de San-Brunetto. L& fut un
ermitage appele autrefois, dit-on, d'un nom
bien flatteur pour les eafants de Bruno, le
capanne deisanti, les cabanes des saints. G'est
la que vinrent se retirer quelques Ghartreux, le
jour ou les Gislerciens prirent possession de
leur monastere. G'est la aussi qu'il y a grande
fete le jour du 6 octobre. On y a meine cons-
truit un lac artificiel qui rappelle celui de
Sainte-Marie, tellement est vivante etprofonde
la tradition sur les austerites effrayantes du
grand saint.
Bruno estle saint populaire en Galabre. Tous
les details que nous venons de donner en les
abregeant, ont ete puises dans des auteurs char-
treux (1), qui furent, quelques-uns, religieux
au couvent de Calabre.
Mais 1'eternelle et vraie glorification de Bruno
se poursuit chaque jour dans le grand Ordre
qu'il fonda : la sublimite de 1'ceuvre proclame
la puissance de 1'ouvrier. G'est 1'ordre des Ghar-
treux que nous allons considerer en passant.
(1) Saint Bruno, par un Chartreux, p. 600.
GHAPITRE X
L'OBDRE DES CHARTREUX
I. Diffusion surprenante de 1'Ordre des Chartreux. II. Char-
treux illustres. III. Faveurs insignes des princes et des
papes. Attractions puissantes des Chartreuses. V. Int6-
. grite doctrinale de 1'Ordre. VI. II6roYsme cartusien.
VII. Les Coutumes et leur observance inviolable.
VIII. Le Chapitre general. IX. Differences entre Chartreux,
BenSdictins et Trappistes. X. La liqueur de Chartreuse.
I
Au desert de Chartreuse se trouve une vallee
profonde et retiree; dans le desert c'est un
autre desert : c'est la vallee de Tenaison. Des
le commencement du douzieme siecle les Ghar-
treux 1'avaient recue en donation d' Alcherius et
de ses fils'(l). On y avaitfait construire un petit
errnitage, comprenant maisonnette et chapelle,
. (1) Le Gouteulx, Annales.
308 VIE DE SAINT BRUNO
et pendant des siecles les Generaux de 1'Ordre
vinrent la annuellement, faire une retraite,
encore plus seuls et encore plus solitaires. G'est
dans une de ces retraites que le P. Dom Martin
composa les armoiries des Ghartreux : un globe
surmonte de la croix avecsept etoiles pourcou-
ronne et ces mots pour devise : Stat crux dum
volvitur orbis; tandis que le raonde tourne, la
croix est immuable. Jusqu'a Dom Martin (1223 a
1236) une simple croix avait servi d'armes aux
Ghartreux. La croix trdnant sur le monde et
1'illuminant, c'etait fort heureusement comple-
ter la grande pensee qui domine la vie cartu-
sienne : a la suite du Sauveur, le Ghartreux ne
voit dans le monde qu'une croix a porter. Gette
pensee fit la fecondite del'Ordre.
G'est surtout par leurs oeuvres que les saints
font entrevoir a la terre les grandeurs de leurs
ames et 1'eminence de leurs vertus. La grande
oeuvre de saint Bruno, c'est la fondation de
1'Ordre des Ghartreux; nous ne connaltrions
qu'imparfaitementnotre saint, si nousne savions
rien de cette grande Institution.
Get arbre, plante par Bruno dans un desert
affreux, a enfonce profondement dans le sol des
racines sans fin ; son tronc est devenu puissant,
ses branches se sont multipliees merveilleuse-
L'ORDRE DES CHA.RTREUX 309
ment et se sont etendues sur la terre entiere.
Les arbres seculaires perdent leur vigueur;
leurs branches se dessechent et leur feuillage
jaunit avant le temps : 1'Ordre des Ghartreux
donne les fleurs et les fruits de ses premieres
annees. C'estlajeunesse del'aigle. Pour recueil-
lir les hommages a 1'honneur de saint Bruno, le
Rolliger avait parcouru la France, la Belgigue,
1'Angleterre et I'ltalie; pour visiter les mai-
sons de son Ordre a la fin du quinzieme siecle, un
Superieur General aurait dutraverserla Suisse,
aller jusqu'en Ecosse, en Hollande, en Suede,
en Allemagne, en Autriche et en Pologne sans
oublier 1'Espagne. L'Europe entiere etait ga-
gnee aux enfants de saint Bruno.
Gonquete pacifique, et conquete bien myste-
rieuse, si on tient compte des crucifiements
incessants auxquels se trouve condamnee la
nature humaine, dans cet Institut. G'est le
triomphe de la grdce et de la croix du Christ
dans les plus sublimes vertus. A la mort du
general Dom Francois Dupuy (17 septembre
1521) on compta jusqu'a deux cent six Chartreu-
ses. C'etait la pleine floraison de 1'arbre cartu-
sien. Toutes les zones, tous les climats, toutes
les races 1'avaient vu egalement prosperer et
grandir. On yit meme accourir & son ombre la
310 VIE DE SATNT BRUNO
portion de 1'humanite qui semblaitla moins faite
pour risolement de la cellule et le silence eter-
nel des cloitres : il y eut des Chartreusines !
Le Bienheureux Jean d'Espagne etait Prieur
de la Chartreuse de Montrieux, pres de Tou-
lon. La renommee de ses vertus se repandait
au loin. Des religieuses de Prebayon, au dio-
cese de Vaison, desireuses de monter de plus,
en plus dans les voies de la perfection, s'adres-
serent au venerable Ghartreux pour recevoir de
lui une direction et des Constitutions comjues
dans 1'esprit de saint Bruno. Jeand'Espagne en
refera a son superieur saint Anthelme. Le pieux
projet fut approuve, avec les reserves qu'impo-
sait une rare sagesse.
Les saintes filles qui voulaient vivre sous la
regie cartusienne eurent a peu pres les memes
offices de jour et de nuit que les religieux, mais.
la regie s'adoucit en leur faveur sur plusieurs
points importants. Les Ghartreusines prennent
tousleurs repas encommun; elles se reunissent
chaquejour pour la recreation; au lieu d'avoir
de vastes cellules separees comme les Cliartreux,
elles babitent de petites chambres qui les isolent
moins les unes des autres.
Pourprevenir un danger qui eut pu compro-
mettre la vie solitaire des religieux, si les Char-
L'ORDRE DES CHARTREUX 311
treuses de Moniales s'etaient trop multipliees,
leChapitre General interdit la fondation de nou-
veaux monasteres de femmes. Les filles de saint
Bruno ne seront jamais que le petit troupeau.
On ne compte quetrois convents de Chartreusi-
nes : celui de Beauregard au diocese de Greno-
ble, celui de Bastide-Saint-Pierre au diocese de
Montauban, et celui de Notre-Dame-du-Gard
au diocese d' Amiens. Les Ghartreux ont pense
que c'etait assez pour recueilJir les ames d'elite
qu'un attrait plus particulier porterait a suivre
les elans de la contemplation, sous les regies de
saint Bruno.
II
Ce fut toujours une elite en effet qui courut
s'enfermer derriere les portes de ces cellules de
Ghartreux. Bedouter et fuir les honneurs, c'cst
deja s'en montrer digne; les honneurs allerent
chercher les Ghartreux qui les fuyaient. Ge fut
la plus dure de leurs epreuves.
Un historien (1) nomme soixante-six archeve-
ques et eveques sortis de 1'Ordre des Ghartreux;
plusieurs furent cardinaux, et plusieurs furent
(1) Morozzo. Ep. Chr. S. Cart us. Ord. IIP Pars.
312 VIE DE SAINT BRUNO
proposes pour la tiare. Ayrald enlev6 la
Chartreuse des Fortes vers Tan, 1146,.est sacre
eveque de Saint- Jean-de-Maurienne et meurt en
odeur de saintete. Lorsque le 29 septembre
1891, ses reliqnes furent transporters dans la
cathedrale, les demonstrations de foi devinrent
un triomphe. Saint Anthelme, dont nous avons
deja prononce le nom, apprenant qu'on voulait
1' clever sur le siege de Belley, prit la fuite.
Mande par le pape Alexandre III qui etait alors
en France, il y court pour prouver son indignite.
Ses discours furent peu convaincants, car le
pape voulutle sacrer lui-meme. Hugues d'Ava-
lon, Prieur de la Chartreuse de Witham fondee
par le roi Henri II, devient eveque de Lincoln.
Aime et respecte du persecuteur memede Tho-
mas Becket, employe par le Saint-Siege aux
plus graves affaires, il n'avait qu'un desir : rega-
gner de temps en temps sa chere Chartreuse de
Witham, entrer en cellule et mener pendant
quelques jours sa bonne vie de Chartreux. Saint
Arthaut, prieur d'Arvieres, nomme eveque de
Belley en 1184, prenait la fuite comme saint
Anthelme, son predecesseur sur lememe siege.
r
Etienne de Ghatillon, prieur de Fortes, devient
eveque de Die. Boniface de Savoie, novice de
la Grande-Chartreuse, devient eveque de Can-
L'ORDBE DES CHARTRETJX 313
torbery et se gagne la confiance de son roi, an
point qu' Henri III lui abandonne en son absence
la regence du royaume d'Angleterre. Nicolas
Albergati, prieur de la Chartreuse de Bologne,
est sacre eveque de cette ville. Les Souverains
Pontifes le choisissent pour legat, etnousle
voyons devenir mediateur entre le roi de France
Charles VII et le roi d'Angleterre. 11 fut assez
heureux pour detacher de 1'alliance anglaise le
puissant due de Bourgogne, servant ainsi la cause
de la France et completant I'osuvre de Jeanne
d'Arc brulee sur son bucher, quatre ans plus t6t.
Parcourir la liste des Superieurs Generaux de
1'Ordre, c'est se voir arrete a chaque instant et
emerveille par des vertus surhumaines et des
merites si exceptionnels, qu'ils suffiraient a la
gloire de grands hommes si on ne devait les rap-
porter a la vie de grands saints. Dom Birelle 1'il-
lustre Limousin, propose aux suffrages des car-
dinaux comme successeur du pape Clement VI,
refusala pourpre romaine pour garder sa blan-
che tunique ; Dom Eleazar en fit autant, plus
heureux dans ses cruelles macerations que dans
les hautes charges qu'on lui offrait. Lesnoms de
Ludolphe,le prieur de Strasbourg, et de Denysle
Ghartreux, sont des noms connus dans le monde
de la science et de la mystique chretienne.
14
314 VIE DE SAINT BRUNO
III
II n'est pas etonnant que tant de merites reu-
nis aient attire si constamment les privileges
des Souverains Pontifes et la generosite des
grands et des princes. Ges deux cdtes de 1'exis-
tence de 1'Ordre cartusien fourniraient matiere a
une chronique des plus interessantes et des plus
etendues; tout au plus, pouvons-nous jeter en
courant un furtif regard de ce cote.
Lorsque les Ghartreux voulurent fonder quel-
que maison nouvelle (et nous venons de voir
qu'ils s'etaient etendussurl'Europe entiere), ils
furent souvent sollicites par les rois et les em-
pereurs. La France se montra particulierement
accueillante et genereuse pour eux; presque tons
ses rois voulurent etre leurs bienfaiteurs. L'his-
toire de l'0rdre est Thistoire meme de cettc
bienfaisance rovale. Louis VII visita la Grande-
j
Chartreuse et ceda a ce monastere un de ses
conseillers les plus chers, Guillaume de Nevers,
quiy vecut et y mourut sons la bure de frere
Gonvers. Saint Louis fonda la Chartreuse de
Paris et donna h. la Grande-Chartreuse une re-
Hque insigne de la vraie croix. Philippe VI ecri-
L'ORDRE DES CHIRTREUX 315
vit a Guillaume de Montbel, seigneur d'Entre-
mont, qui etait entre a main armee dans la
Grande-Chartreuse, un mot ty pique, mot fran-
e.ais tout 'plein, et mot bien flatteur pour les
Chartreux : Si vous ne rendez bonne et
prompte justice, je detruirai de fond en comble
la Grande-Chartreuse; vous etes indigne de la
posseder sur vos terres, et je ]a ferai recons-
truire dans mon royaume. C'etait une me-
nace et un sermon; les deux furent bien enten-
dus, et le monastere eut reparation. C'etait en
1'annee 1329, sous le Generalat du R. P. Dom
Aymon d'Aoste.
Fiers de la protection des rois, les Chartreux
le sont a bien plus juste titre des faveurs ponti-
ficales. Aussi le recueil des privileges que les
papes ont accordes a TOrdre, forme un vrai
volume qui aeteimprime a Bdle en 1510.
Nous nous contenterons de faire entendre
certains hommages qui diront bien haut, en
quelle estime la papaute tint toujours I'Ordre
des Chartreux.
Innocent III dont le nom domine tout le trei-
zieme siecle et tout le moyen age, voulut
r r
fonder une Chartreuse dans les Etats de 1'Eglise,
a Trisulti. Dans une lettre adressee a ces reli-
gieux en 1212, il s'ouvrait des intentions qui
316 VIE DE SAINT BRUNO
1'avaient inspire dans cette Fondation. Nous
avons voulu posseder pres de nous cette race
choisie, afin que non seulement nous trouvions
une intercession plus efficace aupres du Sei-
gneur, mais pour que 1'ordre aussi, en s'etablis-
sant dans le voisinage du Siege apostolique,
jouisse da vantage de sa familiarite (1).
Alexandre IV tout aussi flatteur dans 1'eioge ,
le devient davantage encore par les faveurs
qu'il accorde : Constatant par des signes non
equivoques que ledit Ordre est pour les autres un
miroir de vie reguliere et un modele de salutaire
conduite, nous statuons, par Fautorite des pre-
sentes, qu'a 1'avenir comme par le passe, il ne
pourra etre visite et corrige que par les prieurs
et les religieux choisis dans son sein (2).
ClementIV et Martin V ajoutent encore a ce
rang d'honneur assigne aux Chartreux : ils ne
pourront entrer dans aucun autre Ordre reli-
gieux, sans une permision expresse du Saint-
Siege; mais tous les autres, m6me les Ordres
mendiants, pourront frapper a la porte des Char-
treuses. C'etait declarer que la etait la perfection
monastique dont il n'etait permis d'eloigner
personne.
(1) Le Couteulx, t. Ill, p. 362.
(2) Privilegia ord. Carlus., fol. 9.
L'ORDRE DES CHA.RTREUX 317
IV
Le fait est remarquable en effet, la oa se
fonde une Chartreuse, la on voit les ames
accourir comme a un centre de vie et de
regeneration spirituelle. Les lalques les plus
eminents y vont dans les circonstances les plus
importantes de leur vie; les clercs s'y pressent
pour clever leurs ames et renouveler les
energies de leur jeunesse clericale; les saints,
les plus grands saints s'y sanctifient encore et
y decouvrent de nouvelles voies. L'histoire
des Ghartreux nous en offrirait d'eclatants
exemples. Parcourons-en tout an moins quel-
ques feuillets.
Le grand abbe de Glairvaux, saint Bernard,
la lumiere et la gloire de son siecle, aupres
duquel se pressaient les messagers des rois et
des papes, recevait avec un plaisir de predilec-
tion les lettres qui lui arrivaient du desert de
Chartreuse. Dom Guigues etait son ami. De ses
lettres jaillissaient comme des etincelles
d'amour divin dans le coeur de Bernard. Pour
1'illustre abbe, Dom Guigues et ses religieux
etaient autant de saints . II voulut aller a cc
318 VIE DE SAINT BRUNO
foyer divin et partit pour la Chartreuse avec
line suite assez nombreuse.
Le grand docteur laissa parler son coaur, et sa
parole de feu enthousiasma les humbles Char-
treux. Tout n'y fut pas si bien, car il y eut
scandale : Bernard etait arrive au desert de
Chartreuse sur une monture si richement capa-
raonnee qu'il y eut surprise et stupefaction
dans tout le couvent. Dom Guigues crut devoir
en prevenir un des compagnonsde Bernard. Le
plus etonne fut le saint lui-meme : son cheval
etait une monture d'emprunt et il n'avait pas
pris garde au harnachement qui venait de faire
emoi a Chartreuse. Quand on connut 1'expli-
cation, 1* admiration fut encore plus grande que
n'avait ete le scandale. Les relations entre les
Chartreux et le grand abbe n'en devinrent que
plus suivies et plus intimes, meme apres la
mort de Dom Guigues (1).
Le saint abbe de Gluny, Pierre le Venerable,
avait ete emerveille de ce qu'il avait vu a Char-
treuse, dans les visites qu'il avait faites. Dans
son ouvrage sur les Miracles, il a esquisse le
tableau des miracles de saintete qu'il avait pu
y considerer a son aise.
(1) Le Couteulx, ad an. 1123, t. I, p. 262.-
L'ORDRE DES CHARTREUX 319
II y eut meme un confl.it : Dom Guigues ne
voulait pas du nom de joere que lui donnait le
saint abbe de Gluny avec urie deference toute
filiale ; il reclamait avec instance celui de frere
et d'ami . G'est toujours ainsi : les grandes
vertus des saints deviennent pour eux un
embarras aupres des homines.
r
Saint Etienne d'Obazine, en voie de fixer sa
vie, etait venu du fond du Limousin demander
lumiere et assistance. II trouva tout a souhait a
Chartreuse. Surles conseils de Dom Guigues, il
s'affilia aux Gisterciens qui suivaient la voie
royale et fonda dans les gorges limousines la
splendide abbaye dont les ruines grandioses
attestent encore 1'ancien eclat, tout en procla-
mant la saintete du Fondateur.
L'homme qui a le mieux entendu la vraie et
solide piete, 1'a rendue douce et charmante,
l'accommodant avec tous les devoirs d'etat et de
societe, saint Francois de Sales, prit souventses
inspirations a la Grande-Chartreuse. II entre-
tint des relations d'intimite avec le saint prieur
Bruno d'Affringues, celui-la meme a qui 1'illus-
tre Bellarmin rendait un jour un si eclatant
hommage. II est maintenant regu, disait le
grand cardinal, que 1'onprendle Souverain Pon-
tife parmi les cardinaux italiens : si le General
320 VIE DE SAINT BRUNO
des Chartreux etait Italien et cardinal, c'est lui,
sans hesiter, qu'il faudrait nommer pape (1).
G'est cet eminent Chartreux q.ue Fran-
c.ois de Sales gardait religieusement dans
son amitie. Une lettre datee du 13 decein-
bre 1611, nous laisse entrevoir tout ce qu'il y
avait d'abandon et de sincerite dans ces rela-
tions : Comment, disait le grand eveque,
cacherait-on le feu? Je ne puis non plus celer
l'extrme affection que j'ai au milieu de mon
eoaur, a vous honorer de toute ma force. Et
chacun croit que reciproquement j'ai le bon-
heur d'etre grandement aime de votre
bonte (2).
Ces pensees vers Chartreuse devaient inevi-
tablement y attirer un jour ou 1'autre le saint
eveque. Ce voyage, ce pelerinage vaudrait-il
mieux dire, se realisa vers le printemps
de 1618. Mgr Camus nous a garde le recit char-
mant d'un incident qui se produisit pendant le
sejour de Monsieur de Geneve a Chartreuse,
cette cachette horriblement belle et terrible-
ment agreable !
Dom d'Affringues, personnage de profonde
humilite et simplicite , regut le saint eveque
(1) Le Vasseur, Ephemerldes, 6 mart.
(2) OEuvres completes : Edit. Vives, t. X, p. 409.
L'ORDRE DES CHARTREUX 321
avec grand empressement et joie sincere. II le
conduisit a une des chambres des h6tes, con-
venable a sa qualite , et, apres qnelques ins-
tants d'entretien, prit conge de lui, a regret et en
s'excusant, pour se retirer dans sa cellule et etre
pret pour 1'office de nuit. Le Bienheureux
Francois fut fort edifie de cette religieuse fide-
lite a la regie. Mais Dom d'Affringues regagnant
sa cellule, est rencontre par le Pere Procureur
qui lui demande ou. il va et ou il a laisse Mgr de
Geneve : Dans sa chambre, ditle saint Prieur.
Vrairnent, lui dit cet officier, vous vous enten-
dez fort, Reverend Pere, aux civilites du monde !
Eh quoi, avons-nous tous les jours en ce desert
des prelats de cette taille? Matines ne vous
manqueront pas d'autres fois?... Quelle ver-
gogne pour la maison, que vous 1'abandonniez
ainsi seul? Mon enfant, ditle Reverend Pere,
je crois certes que vous avez raison efque j'ai
mal fait. Et de ce pas il retourne vers Mon-
sieur de Geneve et lui dit tout froidement :
Monseigneur, j'ai, en m'en allant, rencontre
un de mes officiers qui m'a dit que j'avais fait
une impertinence de vous avoir laissej^seul, et
que je ne manquerai pas de recouvrer Matines
une autre fois, mais que nous n'aurons pas tous
les jours un Monseigneur de Geneve. Je 1'ai cru
14.
322 VIE DE SAINT BRUNO
/
et m'en suis revenu, tout droit, vous demander
pardon et vousprier d'excuser ma sottise, carje
vous assure que ignorans fed, et que je ne
raens point.
Le Bienheureux Francois fut ebloui de
c/jtte notable rondeur, candeur, ingennite, sim-
plicite et declara qu'il etait plus ravi que s'il
eiit vu Dom d'Affringues faire un miracle (1).
Saint Francois de Sales passa plusieurs jours a
la Grande-Chartreuse; il assista meme une fois
a Matines, ou on lui offrit de chanter une lecon;
mais il refusa, ne se croyant pas prepare et
craignant de troubler.
Le saint et grand eveque venait se refaire et
se sanctifier encore au milieu cles Chartreux.
Le Bienheureux Jean-Baptiste de la Salle
venait y chercher force et lumiere, au milieu des
projets de fondation qu'il nourrissait et qui le
tourmentaient. Ce fut en Janvier 1714. Dans
cette Grande-Chartreuse, ou il trouvait vivant,
encore plus qu'a Reims, le souvenir de Bruno,
le Bienheureux de La Salle allait partout,
repandant d'abondantes larmes, edifiant par sa
piete les religieux eux-memes (2) . Dans cette
(1) L'Esprit de saint Francois de Sales, Paris, Gaume,
1840, t. I, p.20i.
(2) Le B. J.-B. de.La Salle, par Armand Ravelet, p. 112.
L'ORDRE DBS CHARTREUX 323
atmosphere de desert, Dieu parlait particulie-
remeiit a 1'ame de son serviteur; s'il n'eut ete
predestine a 6tre le fondateur des Freres
de la Doctrine chretienne, il fut devenu Char-
treux.
Vivant dans ces hauteurs sublimes de la pen-
see et de la foi, embaumant des parfums de sa
saintete les regions ou il passe, sanctifiant
toutes les &mes qui 1'approchent, 1'Ordre des
Ghartrenx a triomphe de tous les obstacles, a
echappe sain et sauf a toutes les tempetes. Nous
laisserions une lacune regrettable dans notre
travail, en ne signalant pas, au moins, ce cdte
providentiel de la grande oeuvre de saint
Bruno.
Dans la vie de 1'Ordre, on ne doit compter
pour rien les catastrophes materielles et tout ce
que le monde repute des malheurs; pour des
Chartreux, tout cela est bien et leur devient
occasion de merite. Quand les avalanches ont
passe, quand les incendies ont tout devore
dans leurs convents, les Ghartrcux eprouvcnt
une joie mysterieuse, mais une joie reelle a
dire la parole de 1'acquiescement : Seigneur,
que votre volontc soit faite! Le grand mal, le
seul mal qu'ils reconnaissent et qu'ils redou-
tent, serait le peche, les divergences dans la
324 VIE DE SAINT BRUNO
doctrine, les heresies et les schismes. Dans les
tourmentes qui passerent sur le monde, Dieu les
sauva to u jours.
IV
La premiere apres leur fondation, fut le
sehisme d'Occident. II y avait deux papes. : 1'uii
habitait Rome, 1'autre Avignon; les peuples
allaient a 1'un et a 1'autre avec leurs pasteurs,
se reclamanttousd'une bonne foiet d'une ortho-
doxie egale. De part et d'autre on pouvait en
effet se couvrir de Tautorite de graves personna-
ges et meme de grands saints. Ce ne fut pas de
sitdt qu'on dissipa les nuages qu'on avait jetes
sur la legitimite d'Urbain VI, elu en 1378.
Les Ghartreuxdurentsubir les cruelles circon-
r
stances que traversal t TEglise : les Ghartrcux
allemands et italiens furent avec le pape de
Rome, et ceux de France et d'Espagne suivirent
le pape d' Avignon. Mais cette question ne fut
jamais, au sein du grand Ordre, qu'une ques-
tion de fait et question secondaire par conse-
quent. L'observance des regies resta la meme
dans les deux camps et 1'orthodoxie fut par-
faite. Les Ghartreux italiens se choisirent un
autre General qui fixa sa residence dans la
L'ORDRE DES CHARTREUX 325
Chartreuse de Seitz; mais line voulutjamais
prendre d'autre titre que celui de Prieur, temoi-
gnant ainsi de son invincible attachement a
1'ancien etat de choses. Piusieurs Ghapitres ge-
neraux tenus a Seitz confirmerent ces vues ;
il ne manquait que 1'occasion pour voir la pre-
miere union se refaire. Deux saints lafirent nai-
tre : Dom Etienne Maconi, General de Seitz,. et
le R. P. Dom Boniface Ferrier, General de la
Grande-Chartreuse. Les deux Generaux don-
nerent leur demission; envoyee au concile de
Pise, elle fut confirmee par le Ghapitre gene-
ral tenu le 27 avril 1410 a la Grande-Chartreuse.
Dom Jean de Griffenberg, prieur de Paris et
Allemandde naissance, furclu Superieur gene-
ral : c'etait encore chez les Ghartreux un seul
pasteur et un seul bercail.
Des vents plus violents allaient souffler un
siecle plus tard, les vents de 1'impiete protes-
tante. 11s renverserent beaucoup de Chartreuses,
ils amoncelerent les ruines. ils occasionnerent
delongucs et cruelles souffrances, mais le champ
des ames echappa a ces fureurs. La pretendue
Re forme, comme on sait, mit un zele tout par-
ticulier a persecutor les religieux, en Allema-
gne comme en France, et comme en Angleterre.
Pour moraliser les convents, elle enouvraitles
326 VIE DE SA.INT BRUNO
portes. Les Ghartreux subirent Fepreuve com-
mune et la subirent bero'iquement.
Pendant ce seizieme siecle, trente-neuf
Chartreuses furent supprimees, vendues, don-
nees en recompense a des hommes indignes,
saccagees ou livrees aux flammes ; plus de cin-
quante Ghartreux verserent leur sang pour la
foi (1).
La Grande-Chartreuse fut particulierement
eprouvee par les exces de toutes sortes de la sol-
datesque du farouche baron des Adrets. Les deux
Chartreux, vieillards venerables, qui etaient
restes au couvent pour essay er de le sauver,
virent echouer tout ce que leurs cheveux blancs ,
la saintete, la raison et I'lieroisme pouvaient
donner de puissance a leur parole ; la Grande-
Chartreuse fut impitoyablement brulee. Les
Vandales deployerent dans cetincendie, une
rage et une barbaric qu'on ne vit plus jamais :
les objets d'art, lescartulaires et les manuscrits,
les livres les plus curieux et les titres les plus
rares, devinrent impitoyablement la proie des
flammes. Des archives si importantes et si dili-
gemment composees par la main des generations
de Ghartreux, il ne res ta plus traces. A ce point,
(1) La Grande-Chartreuse, p. 103.
L'ORDRE DES CHARTREUX 327
que les rois de France, Henri III, Henri IV et
Louis XIV, crurent faire acte de justice, en
dispensant les Chartreux de fournir leurs titres
de propriete, au dela de cent ans, attend u que
leurs anciens titres avaient ete detruits par les
Huguenots (1). A la suite deces devastations,
il fut impossible pendant quatre ans de tenir le
Ghapitre general a la Grande- Chartreuse.
Mais les persecutions, surtout les persecu-
tions sanglantes, furent toujours un benefice
pour 1'Eglise ; 1'heresie protestante ensanglanta
la blanche robe du Ghartreux, elle fut impuis-
sante a souiller ces ames filles de Bruno. A
peine compta-t-on quelques defections dans
une Chartreuse d'Allemagne.
Le Jansenisme drape dans son manteaud'aus-
terite, distille dans des formules mystiques et
toutes de saintete, devait avoir d'autrement
graves dangers; c'etait, on pourait dire, une
heresie a tendances tout afaitcartusiennes. Qui
sait si les chefs du parti n'avaient pas eu quelque
illusion etnourriquelqueesperance, ausujctdes
Ghartreux? II est certain en tout cas que Nicole
se presenta sous un faux nom a la Grande-Char-
treuse, pour sender le terrain; Dom Le Masson
(1) Archioes de I' f sere, seric B. N 2360, f 330.
328 VIE DE SAINT BRUNO
qui etait alors General nous a garde ce detail (1 ).
L'eminent Ghartreux avait compris sans re-
tard 1'etendue et lagravite du danger; un deses
premiers reglements fut de se faire adresser a
la Grande-Chartreuse tous les livres Jansenistes
qu'on trouverait dans les convents de France.
II se reservait de les Jeter au feu Iui-m6me. Les
Jansenistes, outres de tant de vigueur, ne crai-
gnirent pas de dire que Dom Le Masson avait
mis le feu a son couvent, en voulant bruler pre-
cisement les ecrits de la secte, et que cet incen-
die etait un chatiment du ciel.
Dom Le Masson n'en continua pas moins son
osuvre de preservation, en publiant meme a cet
effet un petit manuel a 1'usage de tous les Char-?
treux. L'heresie, de soncdte, continuait tous ses
efforts, et de plus belle. Elle enla^ait dans ses
filets les grands et les rois, et des homines de
genie s'en constituaient les apotres. Paris etait
le centre de 1'heresie. II faut bien le dire, sous
ces multiples influences, quelques Chartreuses
avaient ete touchees par le venin. Dom Antoine
de Mongeffond qui avait succede a Dom Le Mas-
son dans le Generalat, veillait et agissait comme
lui. Pour se rendre un compte exact de 1'etat
(1) Eclaircissements stir la vie de J. d'AreiUhon, p. 55.
I/ORDRE DES CHARTREUX 329
des esprits, il ordonna a tous les Chartreux de
signer le formulaire d'Alexandre VII. Pas un
seul religieux ne refusa. Gomme les passions
s'agitaient en France de plus en plus, le Defi-
nitoire de 1723 redigea une ordonnance speciale
pour les sept provinces fran Daises. Six adhe-
rerent pleinement a tous les documents pon-
tificaux; une seule mit des reserves, celle
de France- sur-Seine. Le General n'etait pas
homme a supporter des doutes en matiere de
doctrine ; il voulut que chaque Prieur demandat
en public a chaque religieux de son couvent,
s'il souscrivait a 1'ordonnance cartusienne Quo
zelo contrele jansenisme. Les reponses devaient
6tre adressees a la Grande-Chartreuse.
On pouvait classer les rebelles en trois cate-
gories : vingt-six refusaient de signer les Bulles
pontificales ; quartorze inter jelaient appel schis-
matique; dix retractaient la signature qu'ils
avaient deja donnee. Trois mois furent donnes
pour la reflexion a ces info rtunes ; passe ce temps,
ils encouraient la peine d'excommunication ipso
facto. Trente passerent en Hollande et formerent
pres d'Utrech, une espece de Chartreuse mitigee
soutenue paries Jansenistes de France. Le R. P.
Dom Boutraisqui nous fournittous ces details,
dans son volume si documente sur la Grand e-
330 VIE DE SAINT BRUNO
Chartreuse (1), doit reconnaitre, apres avoir lu
les nouveaux reglements de ces infortunes Char-
treux, que les austerites cartusiennes y etaient
notablement diminuees.
De telles def alliances soiit mysterieuses et
restent effrayantes. Mais si 1'epreuve avait ete
douloureuse et inouie pour FOrdre, son ortho-
doxie et son zele pour la vraie foi, venaient de
briller du plus vif eclat. En dehors de France,
pas un religieux ne s'etait laisse entrainer par
1'heresie si caressante de Port-Royal ;sur douze
cents Ghartreux qu'il y avait en France a cette
epoque, une trentaine b. peine refuserent de se
soumettre. Dieu et saint Bruno venaient de
sauver le grand Ordre du plus grand peril
qu'il cut couru depuis sa fondation.
VI
La Revolution frangaise allait 1'eprouver,
mais non l'amoindrir. G'est une epoque glo-
rieuse entre toutes, dans la vie des Ghartreux;
leur histoire s'y enrichit d'une des pages les
plus enviables, et ils peuvent ecrire sur leurs
(1) La Grande-Chartreuse, p. 163.
L'ORDRE DES CHARTREUX 331
tableaux d'honneur unnombre exceptionnel de
victimes, d'apdtres, de martyrs et de saints,
moissonnes par la faux revolutionnaire.
L'epreuve fut longue et terrible. La tempete
s'annongait menac.ante de toutes parts, peja,
sous le Generalat de Dom Hilarion Robinet,
en Autriche, dans les Flandres et en Espa-
gne, quarante-quatre maisons avaient disparn,
durant 1'espace de quatre on cinq ans. II en
restait encore cent-vingt deux, et soixante-
huit etaient en France. Le nuage allait crever
comme une trombe et tout emporter. Ge qui se
passa a la Grande-Chartreuse se renouvela
presque partout, avec des variantes de cruaute,
d'impiete et de cynisme. Le recit cependant
qui a ete fait pour la Grande-Chartreuse, est
particulierement authentique, puisqu'il est
1'oeuvre d'un temoin oculaire, le V. P. Dom
Ephrem Coutarel, et il donne des details tres
caracteristiques.
En 1790, on fait deux fois Vinventaire de la
Grande-Chartreuse, et le 31 decembre un
membre du district vient, accompagne de qua-
tre gendarmes, reclamer la moitie de 1'argent
du monastere. Ces reformateurs sont toujours
k court d' argent.
Au mois d'avril 1792, trois commissaires
332 VIE DE SAINT BRUNO
arrivent avec quatre cents hommes, et un peu
plus tard, c'est un regiment tout entier. Char-
treuse est devenue une caserne, et quelle
caserne! La soldatesque insolente va et vient
dans tout le convent ; les hdteliers sont sur les
dents pour servir du matin au soir ces convi-
ves insatiables ; on pille et devaste dans tous
les coins ; les tableaux, les saintes images, les
sculptures, tout est souille et mutile a coups de
sabres; on penetre dans les cellules d'ou les
religieux sont chasses apres avoir ete outrages .
Beaucoup de chambres et de cellules servent
d'habitation definitive aux soldats, qui s'y ins-
tallent avec leurs femmes qu'on rencontre sou-
vent dans les cloitres et dans la chapelle meme,
pendant les offices.
Or, c'est dans cette Chartreuse que nous
retrouvons bien cette physionomie douce et
impassible du Ghartreux, cette foi du cherubin
et ce courage hero'ique du martyr : dans cette
caserne etait res tee en plein exercice la Regie
cartusienne! Quand 1'heure de 1'office de nuit
arrivait, 1'excitateur courait comme a 1'ordi-
naire, porter la lumiere de cellule en cellule,
mais accompagne, cette fois, de deux fusiliers!
A tous les coins du cloitre, en se rendant a
1'eglise, le Chartreux trouvait alors les senti-
L'ORDRE DES CHARTREUX 333
nelles de nuit. Quand le jour du spaciement
arrivait, les Chartreux partaient pour la pro-
menade flanques de soldats qui faisaient la haie.
Quand le jour du depart, ou mieux, le jour de
1'expulsion brutale fut venu (c'etait le 14 octo-
bre 1792) , les Ghartreux allerent a matines
comme a 1'ordinaire, et comme a 1'ordinaire la
messe conventuelle fut chantee. Les cierges de
1'autel et les lampes du sanctuaire furent
eteints alors ; les autels furent depouilles, carle
tabernacle etait vide; les pupitres des stalles
furent abaisses, les livres se fermerent et les
voix se turent dans le temple ! G'etait la pre-
miere fois depuis 1084 : il y avait sept siecles !.
Quelques religieux, les officiers, resterent
dans le couvent quelque temps encore. L'heure
du depart sonna pour eux, le 22 juillet 1793;
ce jour-la ils etaient mandes a Grenoble, pour
preter le serment a la Constitution. Gomme un
Ghartreux ne pent pas apostasier, le refus
herolquement oppose fut pour eux le chemin
de la Guyane franchise conformement a la
loi .
Un Chartreux, un infirme, Dom Paulin,
refusa de quitter jamais, et son couvent et sa
blanche tunique. II vit passer toute la tour-
mente; il etait encore en vie le 7 avril 1805.
334 VIE DE SAINT BRUNO
Ge jour-la, dimanche cles Rameaux, on le
trouva mort dans sa cellule, a genoux dans
son oratoire : il avait rendu 1'ame, priant et
gardant sa regie. G'est le soldat tombant les
armes a la main.
G'est la particulierement le Ghartreux :
chasse de son eglise et arrache de sa cellule,
il part pour les prisons, pour les pontons, pour
1'echafaud, avec la meme tranquillite et la
meme ponctualite, qu'il partait autrefois pour
matines, au tintement de la cloche du monas-
tere. Quand la mort est devenue un point de sa
regie, cc point-la est observe avec la meme
fidelite que les autres. La regie ! voil&, la vie du
Ghartreux! Son Ordre n'a ete si grand, n'a
enfante tant de vertus, n'a garde pendant
tant de siecles son integrite virginale, que
parce que sa vie est restee inviolableroent rivee
a sa regie. Or, cette regie est lapensee, 1'esprit,
le coeur, la vie meme de Bruno.
II s'est trouve legislateur & la fagon du divin
Maitre qui commenga par pratiquer ce qu'il
voulait enseigner. Ccspit facere et docere. Pen-
dant seize ans, a la Grande-Chartreuse ou en
Calabre, Bruno agit et pria; chacun de ses
actes est devenu un point de la regie cartu-
sienne. II n'ecrivit cependant pas lui-menie un
L'ORDRE DES CBARTREUX 335
seul article de ce grand code monastique. Ce
fut la tache de Dom Guigues, son cinquieme
successeur a la tete de 1'Ordre. Selon le inot si
fin de Dom Boutrais, et il en avait tant! Saint
Bruno est le Fondateur, et Dom Guigues est
1'Evangeliste.
G'est nn point bien etabli dans les annales
de VOrdre.
VII
Dom Guigues fut nomine providentiel.
Entre en cellule en 1107, il fut elu Superieur
General peu de temps apres, n'ayant encore
que vingt-sept ans, et voyant sous sa direction
de vieux religieux dont plusieurs avaient ete
compagnons meme de saint Bruno. A sa mort,
il y avait deja quinze Chartreuses fondees.
Unc grande uniformite de direction s'imposait;
ce fut alors, en 1127, que Dom Guigues eut la
pensee de rediger ses Consuetudines.
Son intention n'est pas de legiferer et de de-
creter; il ne le fait jamais. II ne vent etre que
temoin et constater par ecrit ce qui a ete pratique
dans 1'Institut depuis sa fondation. La formule
qui se trouve le plus souvent sous sa plume est
celle-ci : On a coutume de faire aiiisi. On com-
33(5 'VIE DE SAINT BRUNO
prendra tout le sens et toute la portee de cette
formule, en se souvenant de ce que nous venons
de dire, que Dom Guigues avaitparmi ses reli-
gieux des compagnons meme de saint Bruno.
Aussi les Chartrcux se sont attaches a leur
regie avec une sainte passion ; ils ont respecte
les Consuetudines de Dom Guigues jusque dans
les raoindres details; les reglementations et
ordonnances qui sont intervenues dans la suite
des ages n'ont souvent fait que les reproduire,
les completant quelquefois, mais en restant
toujours dans le meme cadre.
A 1'occasion, les Ghartreux ont defendu
1'integrite et 1'austerite de leur regie contre la
bienveillance meme, et la bienveillance des
Papes.
Urbain V, ancien abbe de Saint- Victor de
Marseille, epris de la regie de saint Benoit,
voulait en faire adopter quelques points par
les Ghartreux. G'etait une faveur qu'il entendait
leur accorder : Le Superieur general de la
Grande-Chartreuse devait porter crosse et
mitre; tout 1'office devait chaque jour etre
recite en choBur ; tous les repas devaient etre
pris au refectoire et enfin 1'usage de la
viande devait etre permis en cas de maladie.
Telle etait la reforme.
L'ORDRE DES CHARTREUX 337
Quand le R. P. Doni Guillaume Raynaldy et
le Ghapitre general recurent communication
de la faveur pontificale, ils furent dans la cons-
ternation. L'obeissance filiale offrait une res-
source; ils en userent. Le prieur d' Avignon,
Jean de la Neuville, fut delegue aupres du
Souverain Pontife, pour plaider la cause de
la discipline. Son zele lui donna du cceur et de
1' eloquence; Urbain V. renonga a son projet.
Laissons, dit-il, en s'adressant aux cardinaux
qui 1'entouraient, laissons les Ghartreux dans
leur antique simplicite... suivre leurs pieux
desirs et perseverer courageusement dans leur
primitive observance. Et ainsi furent sauvees
les observances cartusiennes.
VIII
L'Ordre des Ghartreux s'organisait de jour en
jour plus fortement.
A c6te d'une constitution ecrile, il faut une au-
torite vivante , directive et interpretative. Saint
Anthelme, successeur de Dom Guigues dans le
Generalat, completa 1'oeuvre commencee : Tun
avait redige les Coutumes; 1'autre fonda le
Chapitre general.
13
338 VIE DE SAINT BRUNO
Vraiment grande et puissante organisation !
Des hommes de premiere valeur ont ete emer-
veilles en la considerant dans ses details, y
trouvant comme tout un systeme de gouverne-
ment qui donnerait des resultats etonnants si
on pouvait en faire application a la societe
civile. Notre modeste cadre ne nous permet
pas d'entrer dans les details, nous ne pouvons
que donner un aperc,u.
Le quatrieme dimanche apres P&ques, tous
les Prieurs se reunissent a la Grande-Chartreuse.
Le premier jour, les Chartreux se recueillent.
Le second jour, ils choisissent,. dans des elec-
tions a deux degres, les huit Definitetirs, c'est-
a-dire le petit senatquivadeliberersouveraine-
ment sur toutes les affaires de 1'Ordre, mutations,
nominations, admonitions, ordonnances, etc.
Les choses sont du reste extraordinairementfaci-
litees : des latroisieme seance, en salleduGha-
pitre,leR. P. General, se leve, se prosterne et
demande misericorde , c'est-a-dire sollicite la
faveur d'etre remplace dans sa charge. Tous les
Prieurs suivent cet exemple, de telle sorte que
personne plus n'est en charge. Les Definitetirs ont
pleine et entiere liberte. De plus, toute ordon-
nance faite dans un definitoire, n'a force de loi
que pendant une annee ; elle tombe en desuetude ,
L'ORDRE DES CHARTREUX 339
si elle n'estpas confirmee par le Ghapitre suivant.
On voit la sagesse consommee d'une telle
mesure! Une loi, chez les Chartreux, a besoin
pour etre maintenue, d'etre approuvee par
ceux qui ne 1'ont point faite. Les abus
etaient ainsi rendus impossibles; les ecarts
etaient supprimes sans retard ; il n'y avait pas
de voie laissee ouverte au caprice.
Aussi, 1'Ordre des Ghartreux nous apparait
comme ces montagnes des Alpes au sein des-
quelles il prit naissance. Les empires se sont
ecroules a leurs pieds, la face de la terre a ete
renouvelee, les revolutions du temps et des
homines ont tout bouleverse : les geants de
granit ont resiste a tout. L'Ordre des Ghartreux
est un geant aussi ; comme les Alpes, les pieds
seuls touchent la terre ; sa tete est toujours
dans les cieux. II n'y a pas d'o3uvre humaine
qui ait dure avec cette vigueur inalterable et
toujours rajeunie. Si 1'Ordre des Chartreux
n'etait pas 1'oeuvre d'un saint, ce serait 1'osuvre
d'un genie. On a repete, et on repete de siecle
en siecle, un mot qui devient un eloge d'autant
plus glorieux qu'il est mieux merite : 1'Ordre
des Ghartreux n'a jamais eu besoin d'etre
re forme parce qu'il ne s' est jamais de forme.
340 VIE DE SAINT BRUNO
IX
On s'est demande si la grande Fondation
cartusienne etait bien 1'oeuvre personnelle de
saint Bruno. Nous n'hesitons pas a repondre
oui. La regie de saint Benoltne lui etait certaine-
ment pas inconuue, et il dut s'inspirer plus d'une
fois des pratiques monacales du Mont-Cassin;
iln'entrajamaisdans ses vues de les reproduire
ou de s'y astreindre. Sur des points importants,
]a regie de saint Benoit differe de celle de saint
Bruno. II suffit, pour s'en convaincre, de par-
courir les Anciens usages de Cluny de saint
Ulric, mort le lijuillet 1093, au monastere de
la Celle, dans laforet Noire.
Si la psalmodie joue un rdle important dans,
les deux Ordres, 1'abstinence et le jeune sont
bien plus rigoureux chez les Chartreux. L'abs-
tinence ne commengait a Gluny qu'a la sep-
tuagesime, et les oeufs et le fromage etaient
autorises jusqu'a la quinquagesime ; en cas de
maladie le moine pouvait user en tout temps
d' aliments gras. La regie de saint Bruno les
interdit absolument, meme en ces cas.
D'autre part on pent remarquer, parmi les
L'ORDRE BES CHARTRETJX 341
usages que signale saint Ulric, des pratiques
diametralement opposees a 1'esprit de douceur
de saint Bruno. L'amour de Dieu et 1'esprit de
sacrifice devaient tout obtenir et tout diriger
dans sa famille religieuse. A Gluny, le religieux
coupable de fautes graves etait fustige de verges
en plein Ghapitre ; si la faute etait publique, le
coupable etait fustige en pleine place publique.
Si un frere desobeissait, les autres se saisis-
saient de lui et le menaient en prison, ou Ton
descendait par une echelle. On estimait avec
raison que ce n'etait pas la faute qui deshono-
rerait le monastere mais son impunite. Or,
comme le chatiment apres la faute est justice
et sagesse, on vit parfois prison en Char-
treuse.
La regie de saint Benoit admettait la presence
de quelques enfants au monastere, .et reglait
meme leurs petites fustigations en cas de fautes,
sur la chemise . L'austerite de la vie de Char-
treuse ne Tautorisa jamais.
Saint Benoit avait recommande particuliere-
ment le travail des mains, auquel ilfaisait une
large part dans sa legislation monastique ; . au
concile d'Aix-la-Ghapelle settlement, du consen-
tement du pape et de Tempereur Louis le Debon-
naire, les eveques decreterent que les moines
342 VIE DE SAINT BRUNO
seraient dispenses du gros travail, a cause du
sacerdoce(l).
Chez les Ghartreux le travail manuel ne depassa
jamaisles bornes d'une douce et sage diversion.
Et enfin, marque plus distinctive, le Ghartreux
possede son ermitage que le Benedictin ne
connaltpas.
L'Ordre des Chartreux et TOrdre des Benedic-
tins repondent deux aspirations differentes de
1'anie humaine ; Tun est plutot pour les profonds
labeurs intellectuels, etl'autre pour les medita-
tions tranquilles et afi'ectueuses. Benoit avait a
discipliner les natures fortes et un peu sauvages
du sixieme siecle ; Bruno vivait dans un siecte
OLI 1'action evangelique avait dejadompte beau-
coup des emportements de la barbaric des
peuples. L'oauvre decesdeuxpartriarchesde la
vie monastique devait necessairement revetir
un caractere different.
D'autres ont confondu la vie du Ghartreux
avec celle du Trappiste. je veux dire parmi ceux
qui jugent des choses a premiere vue et en
bloc. Le Ghartreux et le Trappiste paraissent
rarement en public ; a de tres rares intervaltes
on remarque dans une gare un froc blanc ou
(1) Rohrbacher, t. VII, p. 346.
L'ORDRE DES CHARTREUX 343
gris; 1'un est Ghartreux, I'autre Trappiste ; 1'un
et Fautre vivent en dehors du monde et loin du
monde, dans les longues oraisons, derriere les
grands murs d'un couvent perdu au milieu des
bois. Le Ghartreux et le Trappiste ont fini par
etre confondus. On rencontre parfois de ces me-
prises dans les milieux meme qu'on croirait
moins ignorants des choses de la vie religieuse.
On peut dire cependant que, dans le monde
monacal, le Ghartreux et le Trappiste sont les
deux antipodes. Le Trappiste est principalement
voue au travail manuel ; ce sont les Trappistes
surtout qui ont verse leurs sueurs a defricher le
sol de la vieille France et a feconderles deserts.
Le Chartreux, nousl'avons deja dit, ne connait
le travail corporel que comme distraction.
Le Trappiste est toujours en communaute ; il
prend ses repas dans un refectoire commun, son
sommeil dans un dortoir commun ; pour vaquer
a 1'etude, ilest dans une salle commune, etles
exercices de piete se font surtout en commun.
G'est 1'oppose de la vie du Ghartreux qui est
presque toujours seul dans sa cellule.
Ainsi s'ecoula, calme et tranquille pendant
des siecles la vie du Ghartreux.
344 V!E DE SAINT BRUNO
X
Arriva 1'heure ou 1'existence meme de 1'Ordre
flit en jeu; ce fiit apres la grande Revolution
franQaise. Si le culte catholique etait redevenu
public et legal en France, si les religieux pou-
vaient librement rentrer dans leurs couvents
et reprendre paisiblement la pratique de leurs
constitutions, la permission de vivre n'en four-
nissait pas les moyens.
Le Chartreux ne s'adonne a aucune industrie
et n'exerce aucun ministere; le pain quotidien
doit lui venir du dehors. Or, les riches dotations
avaient ete emportees par le flot rcvolution-
naire, les puissants bienfaiteurs n'etaient plus ;
la gene etait partout, au sein de 1'Eglise de.
France ; dans son couvent le Ghartreux etait
fatalement condamne a mourir de faim.
La Providence veillait.
Dans la Chartreuse de Molsheim (1) en Alsace,
les religieux avaient trouve la formule d'un
elixir dont les effets bienfaisants se faisaient
(i) Construite en 1600 par Charles de Lorraine, cardinal
eveqtie de Strasbourg, pour abriter IPS Chartreux de cette
Afille dont la maison venait d'etre brulee par les CaMnistes
en 1591.
L'ORDRE DBS CHARTREUX 345
sentir dans des cas nombreux de malaises, de
maladies ou de blessures. Or, la Chartreuse de
Molsheim fut emportee par la Revolution fran-
c,aise. Son dernier Procureur voyant a la fin
qu'il ne lui seraitjamais plus possible de relever
de ses ruines sa maison detruite, fit don de sa
recette pharmaceutique aux religieux de la
Grande-Chartreuse qui venait d'etre penible-
ment restauree. G' etait vers 1820.
Les religieux infirmes de la maison mere des
Ghartreux eprouverent souvent 1'efficacite du
rernede qui leur etait venu de leurs freres
de Molsheim ; les infirmes du voisinage y
eurent recours a leur tour, et bientot, dans la
region entiere, on connut Y elixir souverain de
Chartreuse. Les religieux purent en faire des
lors comme un petit (oh ! un bien petit) com-
merce. Les vieillards de Voiron et de Grenoble
se souvieniient encore avoir vu le bon frere
Michel Rey-Mury, venant a jour fixe en leur
ville, avec son mulet charge de flacons & elixir.
De cet elixir allait sortir la decouverle providen-
tielle qui assureraitl'existence etla prosperite de
1'Ordre, en seniant les bienfaits dans Tunivers
tout entier.
Vers 1850 on cut Fidee d'utiliser le residu
d'ou etait tire V elixir. Qui eut cette idee? on ne
45.
346 VIE DE SAINT BRUNO
saittrop : le Pere Procureur, Dom Louis Gamier,
disent lesuns; unvulgaire droguiste de passage
a la Grande-Chartreuse, disent les autres; un
pharmacien, vieil ami de Dom Louis Gamier,
pretendent quelques-uns. La Chartreuse etait
decouverte, decouverte comme par hasard, ou
plutdt, decouverte par un secret dessein de la
Providence.
Ge fut d'abord la Chartreuse verte ayant la
couleur, le gout et la force de Velixir, mais a
un degre nioindre ; puis vintla Chartreuse jaune,
ou se retrouvent le parfum et la saveur de
V elixir et de la liqueur verte. G'est elle qui a
surtout acquis grand renom et qu'on a silegi-
timement denorrimee la Reine des liqueurs
et la liqueur des rois! II y eut enfin la Char-
treuse blanche, egalement tres appreciee, mais
bien inferieure a ses deux ainees.
L'expl citation de la liqueur de Chartreuse
commenga tres modestement comme avait com-
mence le commerce de V elixir. Au lieu d'un
mulct, il y en eut deux, pour transporter quel-
ques bouteilles de liqueur dans les villes voisi^
lies, Grenoble, Voiron et Chambery; mais le
frere Michel Rey-Mury fut encore longtemps le
muletier en chef. Pour reconnaitre les services
signales qu'il rendit en ce modeste emploi, les
L'ORDRE DES CHARTREUX 347
Ghartreuxlui ontaccorde apres sa mortles suf-
frages particuliers qu'obtiennent seuls les bien-
faiteurs insignes.
Tout le monde connait les succes de la pre-
cieuse liqueur : elle est savouree dans les cinq
parties du monde; sa royaute estpartout incon-
testee. Elle 1'a acquise, onpeut le dire, insensi-
blement, sans reclame, par la seule vertude sa
superiorite. Les touristes, de plus en plus nom-
breux au desert de Chartreuse, goiiterent a la
fine liqueur, la trouverent exquise et por-
terent partout leurs.eloges enthousiastes. Des
of ficiers alpins , dit-on, emerveilles de 1'accueil
seduisant que leur firent les inoines de Char-
treuse certain jour, auraient pris 1'engagement
de publier partout la superiorite incontestable
de leur liqueur. Us ont tenu parole, parole de
soldat : la Chartreuse est reconnue la liqueur
sans rivale.
Les tentatives qu'on fit pour la detrdner res-
terenttoujours de miserables avortements. Dieu
sait cependant si les contrefac.ons furent nom-
breuses et ingenues ! On fagonna les bouteilles,
on illustra avec ingeniosite les etiquettes, onse
donnales plus seduisantes marques de fabrique ,
on lane, a des milliers de prospectus : I'cfiuvre du
contrefacteur fut toujours manifeste a 1'odorat
3-48 VIE DE SAINT BRUNO
et aii palais. La reclame effrenee des Industrie Is
cupides ne servit meme qu'a porter encore plus
loin le nona de la Chartreuse et contribua puis-
samment a sa propagation.
A tous ces industriels la science a prete son
concours: pharmaciens, chimistes, droguistes
de tous pays ont reuni leurs efforts; les cor-
nues, les alambics, les appareils les plus
perfectionnes ont ete mis en oeuvre ; le secret
de la fabrication mysterieuse n'a encore pu
etre surpris. II ne le sera jamais sans doute.
Des employes du couvent, tentes par 1'appat
de 1'or, quitterent parfois la Chartreuse et vou-
lurent essayer de la fabrication; ils ne furent
jamais heureux; le palais des consommateurs
protesta toujours contre la contrefaQon.
La formule de fabrication faillit cependant
echapper un jour aux mains des religieux; ce
point est historique.
Les touristes qui visitaient la Grande-Char-
treuse, il y a trente ou quarante ans, rencon-
traient dans les cloitres du monastere un
personnage de tenue presque bourgeoise; les
freres et les domestiques le saluaient du nom de
Monsieur Jacques quandil venait a eux, et 1'ap-
pelaient Perruque quand il tournait les talons.
Ce Jacques a une histoire, et la voici:
L'ORDRE DES CHARTREUX 349
Entre comme marmiton a la Grande-Char-
treuse, Jacques se gagna vite 1'estime et la con-
fiance des religieux et il monta en grade; il
laissa les torchons et la cuisine pour le plumeau
et la cellule des dignitaires du couvent. Le Pere
Procureur 1'avait attache a son service particu-
lier. Jacques ne savait ni lire, ni ecrire : c'etait
urie securite de plus pour le Pere Procureur
gardien des archives et des titres interessant le
couvent. Un jour Jacques disparalt subitement;
mais on remarque aussitot qu'avec lui out dis-
paru de nombreuses pieces, parmi lesquelles
se trouve la recette de fabrication de la liqueur.
Jacques en effet s'etait enfui, emportant avec
luide nombreuses paperasses que devait utiliser
un sien parent, droguiste a Grenoble. Provi-
dentiellement le droguiste etait absent quand
Jacques arriva. Le Pere Procureur de la Grande-
Chartreuse survint encore a temps; il trouva
Jacques, fit intervenir Tautorite de 1'eveque de
Grenoble et obtint sur-le-champ la restitution
de tous les papiers si audacieusement emportes.
Jacques fit cependant ses conditions, et par
condescendance le Pere Procureur s'y rendit;
ce bon larron aurait sa vie durant deux cham-
bres et son entretien a la Grande-Chartreuse;
il recevrait une pension annuelle et aurait la
350 VIE DE SAINT BRUNO
faculte de prendre chaquejour unFrere pour lui
faire une lecture spirituelle !
Ainsi fut sauve pourses legitimes possesseurs
le secret qui est leurtresor. Letresorde la cha-
rite chretienne, vaudrait-il mieux dire, car la
caisse de la Grande-Chartreuse n'est guere que
la caisse d'un vrai Bureau de bienfaisance. On
y a recours des quatre coins du monde, et cha-
que jour les lettres y arrivent par centaines ; on
a compte que la demande moyenne de secours
etait journellement de 300.000 francs, et quel-
quefois elle s'est elevee jusqu'a 1 million!
Toutes les requetes n'ont pas pleine satisfaction,
sans nul doute ; il est bien rare cependant qu'on
frappe en vain a cette porte. Depuis cinquante
ans, il ne s'est peut-etre pas bail une eglise dans
la derniere des paroisses de France, ouvert une
ecole, construit unorphelinat, fonde un hopital,
organise une oeuvre de charite quelconque,
sans que la Grande-Chartreuse n'ait verse gene-
reusement son offrande.
II n'y a plus en ce moment en France, en
Europe, dans le monde peut-etre, un pretre, un
religieux, une religieuse^ ayant voulu fonder ou
soutenir une osuvre, qui n'ait ressenti la bien-
faisance des Chartreux. Quant aux secours dis-
tribues aux indigents, aux malades, a tous les
L'ORDRE DES CHARTREUX 351
besogneux de France et d'ailleurs, nul n'en
saura jamais 1'etendue. Les Ghartreux ont voulu
d'abord rebatir leurs maisons detruites, Saint-
Bruno de Galabre, Valbonne (Gard), Le Glan-
diers (Gorreze), Selignac (Ain), Notre-Dame des
Pres (Pas-de-Galais), Le Reposoir (Haute-Sa-
voie), Vauclaire(Dordogne), Vedana (Venetie),
Miraflores (Espagne), Parkminster (Angleterre) ,
La Val-Sainte (Suisse), Main (Allemagne), les
trois maisons de Moniales; de nombreuses et
dispendieuses reparations ont ete faites dans les
autres Chartreuses: les Ghartreux n'ont jamais
voulu avec egoisme enfouir leurs tresors. Le
fisc lui-meme y a trouve son compte : la
Grande-Chartreuse verse annuellement plu-
sieurs millions dans les caisses de 1'Etat !
Et pour tant de mefaits leur existence legale
est mise en question en ce moment en France,
au doux et beau pays de France dont les peu-
ples et les siecles disaient : tout homme a deux
patries, la France et son pays.
Ainsi a grandi 1'oeuvre dont posait la premiere
assise 1'humble muletier de Chartreuse portant
quelques flacons d'elixir a Grenoble et a Voiron,
il y a quarante. ans. Les pauvres, les oauvres
catholiques et la France y ont gagne des res-
sources immenses ; le Chartreux est reste pauvre
352 VIE DE SAINT BRUNO
et depouille de tout dans sa cellule; si son
regime a gagne quelque chose, c'est en aus-
terite. On cite de Dom Mortaize un trait qui
donne bien la juste idee du detachement cartu-
sien.
L'eminent General, quelques annees avant sa
mort, avait obtenu misericorde , c'est-a-dire
avait pu faire agreer sa demission. Pour ne pas
etre une gene pour son successeur a la tete de
1'Ordre, il voulut quitter la Grande-Chartreuse
et se retirer dans le convent de Pavie. G'etaifc en
Tannee 1863. Le jour du depart, unjeune novice
1'accompagnait et chacun avait sa petite valise.
Par megarde le novice s'appropria la valise de
Dom Mortaize. Quandil voulut 1'ouvrir, il recon-
nut son erreur : la valise ne contenait qu'un
breviaire et une discipline! G'etait la tout le
bagage du General des Ghartreux changeant de
residence.
Je n'etonnerai sans doute pas peu de lecteurs
en leur apprenant que le Ghartreux goute fort
rarement, pour ne pas dire jamais, a la liqueur
qu'ii fabrique. Les regies cartusiennes 1'auto-
risent cependant, dans quelques circonstances,
et le General fait don d'un demi-litre de Char-
treuse a chaque religieux pour le premier de 1'an.
Pas un religieux n'y touche, me disait un
L'ORDRE DES CHARTREUX 353
eminent Prieur, et au 31 decembre de chaque
annee, tous mes religieux me rapportent intact
leur demi-litre de Chartreuse en me disant :
G'est pourles pauvres !
L'Academte accorde annuellement ses prix
devertu; j'ose lui en demander un qu'elle n'a
pas encore accorde, pour chaque Ghartreux.
Nous ne 1'avons encore vue couronner nulle
verlu semblable.
C'est cette vertu intime du religieux que nous
allons voir briller au chapitre suivant : la sain-
tete eminente et indefectible des enfants mettra
peut-etre encore mieux dans son pi em jour
Tame du grand patriarche leur Pere.
GHAPITRE XI
LE CHARTREUX
1. Comment on devient Chartreux. II. Personnel d'une
Chartreuse. III. La cellule et le travail du religieux.
IV. fitage de la cellule. V. Vie eucharistique du Char-
treux. VI. L'ame cartusienne d'apres les Annales dc
1'Ordre. VII. Douce ame'nite du Chartreux. VIII. Sou-
venirsduretraitant. IX. Mort et sepulture du Chartreux.
Quand le monde ne salt pas 1'histoire, il fait
une legende. II en a fait une de tres accreditee
sur le Ghartreux; il y a le Ghartreux de la
legende. En voici quelques traits :
Quand deux Ghartreux se rencontrent, ils se
saluent de ces mots lugubres : Frere, il faut
mourir! Et pour vivre de cette pensee, chaque
jour le religieux va aucimetiere, et chaque jour
il sort une pelletee de terre de la fosse quisera
lasienne. Ilia fait ainsi sur mesure. Le Ghar-
treux vit dans la mort. Aussi ne va-t-on se
refugier dans une Chartreuse quelorsque la vie
LE CHARTREUX 355
estdevenueun fardeau insupportable, apres les
grands deboires, apres les deceptions sans re-
mede, apres les chagrins intimes et inconsola-
bles.
Le Ghartreux de la legende, du roman et du
melodrame est un homme aigri et un misan-
thrope ; c'est un homme qui a vecu et qui est use ,
disons le mot. Telle est la legende ; mais elle est
aux antipodes de la verite.
On devient Ghartreux le plus ordinairement
a la fleur de 1'age et au printemps de la vie, a
vingt ans. On entre dans sa cellule avec toutes
les fraicheurs de Tame et toutes ies ardeurs du
coeur ; on est sans amertume centre les hommes
et il sernble doux de vivre. Ge n'est qu'excep-
tionnellement qu'onse presente dansune Char-
treuse aun age plus avance. Dom Guigues, le
cinquieme general de 1'Ordre, nous apprend que
presque tous les Ghartreux entrent fort jeunes
en religion (1). Six siecles plus tard, Dom Le
Masson nous dit qu'on entre dans 1'ordre k
vingt ans environ . Tous les Prieurs aujour-
d'hui rendent lememe temoignage. Le Ghartreux
des romanciers n'a existe que dans leur imagi-
nation.
(1) Consuetud., cap. LXXX.
356 VIE DE SAINT BRUNO
I
Mais si unjour de la vie, un jeune homme se
sent superieurement illumine et souleve; si,
jetant les regards sur le monde, il n'y trouve
rien de comparable aux grandeurs et aux beau-
tes dela croix; s'il brule de marcher a sa suite,
de tomber lui-meme victime et immole a son
ombre : oh! alors, il peut etre Chartreux! II a
bien vu et bien compris la devise cartusienne :
Stat crux dum volvitur orbis. Quand il frappera
alaporte d'une Chartreuse, il sera recu comme
un envoye .du ciel. On no lui demandera ja-
mais de delier les cordons de sa bourse; on
entre toujours gratuitement.
Le postulant est accueilli par le Maitre des
novices, avec un ceremonial qui rappelle les
episodes bibliques : on lui lave les pieds, comme
on faisait au voyageur du temps d' Abraham,
lorsqu'il etait admis aFhospitalite.Mais, comme
le nouvel h6te entre dans une maison sainte,
le maitre des novices recite le Miserere. II con-
duit ensuite le postulant en cellule, etlui remet
le grand manteau noir qu'il portera an chceur.
Des le lendemain de son entree au couvent, un
LE CHABTREUX 357
jeune homme suit tous les exercices imposes
aux religieux lesplus anciens; 1'initiation a la
regie cartusienne est complete, etellese fait sans
retard. G'est un bien inappreciable.
Un jeune aspirant mene ainsi des la premiere
heure la vie qu'il menera dans dix, vingt ou
trente ans. Un ou deux jours d'experience suffi-
sentle plus sou vent, pour eprouver les vocations
de melodrame. Dans le silence ducloitre et dans
1'isolement de la cellule, toutes les illusions
tombent sans retard, 1'imagination et la sensi-
blerie se calment; la realite reste toute nue. La
cellule, dit un Chartreux dans des vers latins
qui ne manquent pas de sel, est comme une
bonne marmite qui se debarrasse elle-meme de
1'ecume. .
ApresunmozV d'epreuve, le postulant pent etre
admis a la prise d'habit. II se presente devant
la communaute reunie capitulairement, repond
aux questions que lui adresse le Pere prieur,
et se retire ensuite, tandis que les religieux se
prononcentpar scrutin secret sur son admission.
Quand il est admis, il entre dans la salle du
Ghapitre, ecoutel'allocutiondu Prieur, etrecoit
1'accolade de tous les religieux dont il devient
le frere. Le soir, a 1'heure de vepres, la com-
munaute entiere accompagne a sa cellule le nou-
358 VIE DE SAINT BRUNO
veau religieux. Le Prieur 1'y introduit, en le pre-
nant par la main efc aspergeant d'eau benite de
toutes parts. Que le religieux soit saint! que
la cellule soit benite ! II vaudrait mieux, disait
Dom Le Massori, niettre le feu a une cellule que
d'v faire entrer un novice sans vocation.
u
Le postulant devient novice. Dans un an le
novice deviendrajoro/es. Ilparaitra encore dans
la salle du Chapitre, formulera sa priere, et la
communaute deliberera encore.
Quatre ans plus tard, aura lieu la profession
solennelle, non plus en salle du Ghapitre, mais
a Teglise du monastere, pendant la grand'messe
et au moment de 1'offertoire. Un Chartreux est
une grande victime qui s'irnmole volontaire-
ment.
Le religieux n'a pas moms de cinq ans de
solitude, de silence et de priere, avant de pro-
noncer ses vo3ux monastiques, etde se lierirre-
vocablement a 1'Ordre. II n'est point de profes-
sion profane qui use de telles lenteurs et de ces
sages ponderations. La regie du Chartreux est
si austere ! il faut etre bien sur, avant de 1'em-
brasser, qu'on ne prend pas un fardeau au-des-
sus de ses forces.
LE CHARTREUX 359
II
Toute Chartreuse est un petit etat ; dans tout
etat, il faut un chef : ainsi en est-il chez les
Chartreux.
A la tete du grand Ordre se trouve place un
Superieur General. 11 est elu paries religieux de
la Grande-Chartreuse y residant au moment de
1'election. Avant d'entrer dans leurs cornices,
les electeurs Chartreux jeunent pendant trois
jours etfontdes prieres de jour et denuit, pour
attirer les benedictions du ciel sur les operations
electorales.
Deux Prieurs etr angers, qui ne votent point
eux-memes, surveillent le scrutinet le president.
Ce sont eux qui font le depouillement et procla-
ment 1' elu par ces mots : Habemus Priorem, nous
avons un Prieur. On attend deux ou trois jours
encore, etsi aucune reclamation ne se produit
contre 1'election, les deux presidents la confir-
ment et deviennent Confirmatetirs aunom du
Pere et du Fils et du Saint-Esprit . Les elec-
teurs respondent : . Amen I
L'autorite de 1'elu est tres grande, puisqu'il a
Tautorite meme du Chapitre general, pendant
360 VIE DE SAINT BRUNO
1'annee ; mais il est responsable de ses actes
devant le Definitoire qui pourrait le reprendre
et meme le deposer. Le Reverend Pere, comme
on 1'appelle, a surtout des devoirs qu'il remplit
toujours tres Men, ceux de la saintete et de
1'exemple. 11 a comme servitude la defense abso-
lue de quitter le desert de Chartreuse sans la
permission du pape.
Ghacun de ces details nous revele une sagesse
etonnante etnous donnele secret dela stabilite
surhumaine de cet ordre : 1'autorite v est mer-
ti
veilleusement sauvegardee, maiselle s'y trouve
constamment et minutieusement contr6lee et
contre-balancee.
Ghaque Prieur dans sa Chartreuse a ses offi-
ciers qui le secondent : le Pere Vicaire qui le
supplee quelquefois, le Pere Coadjuteur charge
des retraitants et le Pere Procureur qui doit
pourvoir a toutes les choses materielles de la
maison. Tout est prevu et ordonne; chacun
reste dans ses attributions; tout se fait avec
ordre et mesure. L'arbitraire n'a jamais bien
prise. C'est Vordo cartusien lui-meme qui indi-
que le jour ou on doit se raser; il porte cette
petite mention : rasitra. Dans les premiers
temps, on se rasait six fois par an, aux princi-
pales fetes de 1'annee. Au milieu du treizieme
LE CHA.RTREUX 361
siecle, ilfut decide qu'on se raserait aux calen-
der de chaque mois; en 1509, on regla que ce
serait tons les quinze jours (I). Minn ties cartu-
siennes, dira-t-on : non; vigilance et sagesse,
vaut-il mieux dire. '. ' '
Au-dessous des rangs eleves du sacerdoce se
tronvent, dans chaque Chartreuse, des freres
Convers qui completent la communaute et con-
tribuent pui'ssamment a son parfait fonction-
nement. Des le temps de saint Bruno, ils se
distinguerent par leur grande ardeur de sanc-
tification, et furent entoures dans 1'Ordre d'une
particuliere revierence. Ils ne sont pas pretres,
et ne le seront jamais; ils prennent cepen-
dant part a presque tous les actes de la vie reli-
gieuse du Chartreux, meme a ^office de nuit.
Us ne sont irrevocablement attaches hVOrdre
qu'apres onze ans d'epreuve. Ce n'est pas a la
legere qu'on agit dans les Chartreuses, on le
voit. Les Freres se trouvent encore partages en
deux categories : freres Convers et freres Donne's.
Les premiers ont le vetement blanc, portent la
barbe et ont la tete rasee; les seconds ne por-
tent le vetement blanc que les dimanches
et fetes ; ils sont sans barbe et n'dnt pas la
(l)Le Masson, Annales, 229 et 289.
16
362 VIE DM SAINT 1UUJNO
tele rasee. Ge sont eux qui s'occupent surtout
aux travaux exterieurs de la maison.
On vit quelquefois des personnages eminents
envier la vie de ces Freres Gonvers et entrer dans
leurs rangs. Odilon de Chateauneuf, le pere
meme du saint eveque de Grenoble dont le nom
occnpe une si grande place en ces lignes, lepere
de saint Hugues ! voulut etre Frere de la Grande-
Chartreuse, du consentement de sa vertueuse
epouse. Guillaume de Nevers que Louis VII
partant pour la seconde croisade, voulait adjoin-
dre a Suger nomme regent du royaume, aim a
mieux la bure de Frere Gonvers a la Grande-
Chartreuse que ses vetements de soie au palais
des rois. Son fils aine ayant ete lui rendre
visite, ne le trouva pas au monastery. II sortit
pour aller a sa rencontre. Sa surprise fut plus
grande encore qu'il ne 1'attendait : descendant
des hauteurs du Bovinant, son pere lui apparut
portant sur ses epaules une charge de laine!
G'etait 1'epoque de la tondaison des bre-
bis.
II n'est pas rare de rencontrer, dans les char-
tes du moyen dge, les noms des comtes de
Nevers ou des celebres Allemand du Dauphine
comptes parmi les Freres Gonvers. La foi et les
exemples des Ghartreux relevaient les plus
LE CHARTREUX 363
modestes emplois, au niveau des charges les
plus hautes et les plus convoitees.
Ill
La vie du Ghartreux s'ecoule surtout dans sa
cellule; riennepourrapeut-etre mieuxendon-
ner la juste idee quela description memed'unc
cellule. A pen de chose pres, elles sont de tous
points identiques; qui en a visite une, connalt
le detail de toutes les autres. Penetrons done
respectueusement dans cette demeure ; c'est a
la fois le domaine du Chartreux et son champ
d' action.
Tout d'abord, si nous voulons tout voir,
levons un peu la tete et regardons au-dessus de
la porte d'entree : chaque cellule est marquee
d'une des lettres de 1'alphabet. G'etait 1'usage
dans les anciens monasteres de la Thebalde.
Regarclons un petit guichet ferme, pratique sur
un cote de la porte, avec un cordon de sonnette
qui court le long du mur. G'est par ce guichet
que le religieux regoit sa nourriture; le Frere
Gonvers qui Tapporte chaque jour, promenant
sa petite charrette a travers le cloltre, ouvre
le guichet, y depose le repas, reform c et th-c le
364 VIE BE SAINT BRUNO
cordon de la sonnette. Le Chartreux ne voit
meme pas le bon Convers qui le sert. S'il a
besoin de quelque objet, il en fait demande sur
un petit billet marque de la lettre de sa cellule
et depose toujours au guicket. C'est la encore
que le religieux trouvera ce qu'il a demande,
conime si au temps d'Antoine un oiseau myste-
rieux devinait ses besoins et le servait a sou-
hait.
Le Frere hdtelier qui vous accompagnera a
travers le cloitre, vous fera sans nul doute
remarquer la particularite si ingenieuse des
serrures qui ferment chaque porte de cellule :
en passant, et d'un simple regard, quelqu'un
d'entendu peut savoir si le religieux est chez
lui, s'il a visite, ou s'il ne peut recevoir; la
disposition des differentes pieces de la serrure
dit tout cela. Tellement 1'esprit cartusien a ete
ingenieux pour proteger le silence dans ses
cloitres !
Penetrons maintenant.
En face de la porte d'entree, s'ouvre un pro-
menoir assez long, assez large, et voute comme
tout le rez-de-chaussee. Quand les pluies, les
neiges et le froid empecheront le Ghartreux de
sortir au dehors, le promenoir suffira pour sa
recreation solitaire. Tout ce rez-de-chaussee de
LE CHARTREUX 365
la cellule, du reste, est destine au delassement
du religieux, et il est organise pour cela. Du
promenoir on passe dans une vaste piece qui est
comme partagee en deux parties distinctes par
un arceau de la voute : d'un cdte est le biicher,
de 1'autre le laboratoire. Le bucher est appro-
visionne de bois et de tout ce qu'il faut pour le
refendre, hache, coin et maillet. Dans le labo-
ratoire se trouve un bane de menuisier avee
tous les outils necessaires, scies, rabots, etc. et
un tour parfaitement monte, pour tous les
ouvrages plus delicats qui pourraient plaire au
religieux. Le sage Fondateur, qui a menage une
solitude si complete autour de ses enfants, n'a
pas voulu les tenir dans une contrainte sans
reldche ; dans ces differents travauXj 1'esprit se
detend sans sedissiper, etle corps s'exerce sans
se fatiguer. G'est aussi le champ laisse ouvert
pour la liberte du religieux. Si le saint Fondateur
a voulu assouplir la volonte humaine et rendre
meritoires tous les actes de la vie par 1'obeis-
sance, il n'a voulu ni detruire la spontaneite,
ni rendre automatique 1'obeissance. Dans son
buclier et son laboratoire, le Ghartreux vaque
tres libremeut aux travaux de son choix.
De son promenoir il entre dans son jardin, et
c'est encore la un champ de liberte. II peut a son
366 VIE DK SAINT BRUNO
gre en tracer le dessin, y faire des plantations, y
multiplier les fl.eu.rs et les fruitiers; c'est son
domaine." II n'en a pas la propriete, le religieux
ne possede rien ; mais on lui en laisse toute la
jouissance etl'exclusive culture.
Au temps de saint Bruno, toutes differentes
etaient les occupations recreatives des Ghar-
treux. Us ne s'adonnerent jamais aux penibles
travaux des champs comme d'autres religieux ;
ce fut toujours dans 1'Ordre la tache des Freres
Convers : Les Ghartreux copiaient des manus-
crits.
L'invention de Gutenberg fit comme une
petite revolution dans leurs paisibles cellules,
en changeant completement leur genre de tra-
vail. Au chapitre vingt-huitieme de ses Gout ti-
mes, Dom Guigues donne le detail de tous les
instruments qu'on fournira au religieux ecri-
vain : Un encrier, des plumes, de la craie,
deux pierres ponces, deux petites cornes, un
canif, deux rasoirs pour racier les parchemins,
un crayon de plomb, une regie, une planche a
dessin, des parchemins et une pointe a ecrire.
Le travail etait partage parmi les religieux, selon
les aptitudes : les uns copiaient, les autres met-
taient la ponctuation ; quelques-uns plus ha-
biles enluminaient les manuscrits, les couvrant
LE CHARTREUX 307
de ces inimitables majuscules dont le dessin et
la couleur provoquent encore 1'admiration ;
quelques autres enfin plus instruits, expur-
geaient les textes et les ramenaient a leur cor-
rection premiere. C'etait oauvre de science et
oeuvre de prog-res. Quel malheur! que les
nombreux incendies de la Grande-Chartreuse
n'aient & peu pres rien laisse subsister de tant
de merveilles!
Les Ghartreux furent cependant loin de se
plaindre de Theureuse innovation que 1'impri-
merie allait mettre dans leur vie ; ils s'en re-
jouirent, i'utiliserent, et contribuerent de tout
leur pouvoir a son developpement. Ils eurent
pour amis les premiers imprimeurs, offrirent les
premiers leurs manuscrits & 1'art nouveau, et se
firent imprimeurs eux-memes. Des 1477, on
trouve VH'istoria flendae Crucis, impriniee a
Parme, per fmtres Cartusix. La Grande-Ghat^
treuse eut son imprimerie des le seizieme siecle,
et Dom Boutrais que nous suivons dans tous ces
details, a compte quinze de leurs maisons qui
eurent bientot leur imprimerie (!)'.
(1) La Grande-Chartreuse, p. 287.
368 VIE DE SAINT BRUNO
IV
Nous avons fait bien longue digression. Reve-
nons au petit jardin du Ghartreux, pour con-
tinuer notre visite ; entrons encore dans le
promenoir, prenons 1'escalier et montons au
premier etage. En gravissant les marches, don-
nons au moms un regard & une petite croix qui
s'y trouve placee, d'apres un usage quiremonte
pourle moins au quatorzieme siecle. Dom Henri
de Kalkar, prieur de Cologne (1365), nous en a
raconte 1'origine.
Un jeune novice, d'abord plein d'ardeur,
s'etait ensuite refroidi. 11 avait particuliere-
ment horreur de la chape noire que por-
tent au choeur.les novices. Ce novice attiedi eut
un songe : Le Sauveur charge d'une lourde
croix, faisait les plus grands efforts pour gravir
les degres de la cellule. De quoi le novice,
rempli de pitie, tdchait de 1'aider pour faciliter
la montee. Mais Notre-Seigneur indigne lui fit
quitter la croix, disant : De quoi voiis vantez-
vous de porter ce pesantfardeau, puisque vous
meprisez de porter en ma faveur une chape si
legere ! Et maintenant, chaque fois que le
LK CHARTRE13X 360
Ghartreux monte ou descend son escalier, la
petite croix de bois Jui fait son petit discours
sur la generosite an service de Dieu.
La premiere chambre que nous rencontrons
est une piece assez vaste avec cheminee. Des
les premiers temps dela fondation, cette cham-
bre servit de cuisine, car le religieux preparait
lui-meme une. partie de ses aliments; le Gha-
pitre de 1276 abolit cette coutume, pour eviter
une perte de temps assez considerable .
La seconde chambre sert de chambre a cou-
cher; c'est la qu'est le lit du Ghartreux, une
espece de lit breton, une sorte d'armoire. Jus-
qu'a la fin du siecle dernier, cette armoire avait
eu meme ses volets en bois, ce qui permettait au
religieux de se fermer comme dans un tombeau,
pour mieux se garantir du froid ; mais depuis le
dernier siecle, les volets ont ete remplaces par
dcs rideaux. Si on tient a connaltre par le detail
cette literie monastique, voici : une paillasse de
grosse toile, un traversin, des couvertures de
laine, mais pas de draps de lit. G'estla que le
religieux s'etend et se couvre pour prendre son
repos, mais sans se devetir jamais lui-meme.
A cdte du lit, se trouventune stalle etunprie-
Dieu fixes ; c'est ce qu'on appelle 1'Oratoire. G'est
la que passe la plus grande partie de son temps
16.
370 VIE DE SAINT BRUNO
le Ghartreux, a genoux, assis, debout, pros-
terne, decouvert, comme s'iletait au choeur reci-
tant Foffice. Ge petit reduit se trouve ainsi
eleve aux grandeurs d'un temple, et le monas-
tere entier transforme en orgue de louange.
Ghaque cellule est une note et une touche du
divin clavier. Entre les deux chambres a ete
menage un petit cabinet ; c'est un cabinet de
travail. Du cote oppose est un autre long gui-
chet; c'est par la que le religieux Excitateur
donne la lumiere au religieux qu'il vient reveil-
ler pour 1'office de nuit.
Vous etes-vous demande on le religieux
prenait son repas? la regie 1'a prevu evideni-
ment et a impose une obligation : c'est dans
I'cmbrasure de la fenetre. II y a la un rayon
fixe qui sert de table. Un tiroir etabli au-des-
sous contient la fourchette en bois, la cuiller
en bois et 1'assiette en bois : c'est le convert
cartusien. La fenetre donne vue sur le jardinet.
En prenant son repas, le Ghartreux sera rejoui
et distrait par la vue des fleurs, des plantes et
des fruits de son parterre ; il aura devant lui les
grands arbres et le grand ciel; il respirera a
pleins poumons 1'air pur et abondant du
desert. Ainsi Fa voulu saint Bruno, et qu'il a
voulu sagement!
LE CHARTKEUX 37 i
Pendant son repas, le Ghartreux a presque
toujours une charmante distraction que la Provi-
dence lui menage. A lalongue, les oiseaux qui fre-
quentent le voisinage des Chartreuses connais-
sent certains points de la regie; 1'heure du repas
lie les surprend jam ais. Rest rare qu'ace moment
un Ghartreux n'ait pas pour compagnon, moi-
neau, mesange, fauvette, roitelet ou bouvreuil.
Gette blanche apparition & la fenetre n'epouvante
point 1'oiseau ; ce regard quile fixe 1'attire aulieu
de reffrayer; cette main qui se tend vers lui
semble caressante, et il approche, et il s'avance
jusqu'abecqueter parfois, dans la main du reli-
gieux, la mie de pain qu'il tend. N'est-ce pas
la encore la conquete de la nature par la sain-
tete ? G'est une scene qui ne deparerait pas la
vie de saint Francois d'Assise !
La cellule du Ghartreux n'est pas une simple
chambre, comme auraient pu le croire beau-
coup de profanes ; c'est un veritable ermitage
avec toutes ses dependences. Quelques-uns
trouveront peut-etre que c'est beaucoup pour
loger un seul religieux; 1'experience a demon-
tre que ce n'etait pas trop.
Les cellules sont echelonnees le long du
grand cloitre qui forme toujours un grand
quadrilatere voute. Au milieu du quadrilatere
Ss
372 VIE DE. SAINT BHCNO
est un enclos mure, au milieu duquel s'eleve.
toujours une croix monumentale : c'est le
cimetiere, grave etsolennel, ou siffle tristement
le vent, en passant a travers les pins et les
cypres qui 1'ombragent. Quand le religieux sort
de sa cellule et traverse le cloitre, il entend la
comme un chant de-la mort. II fait ce parcours
trois fois par jour : la nuit pour 1'office, le
matin pour la grand'messe et le soir pour
vepres.
Si le Ghartreux est souvent seul, il est quel-
quefois aussi en communaute.
V
Cette vie nous est apparue comme un hom-
mage incessant au Dieu eucharistique. L'Eu-
charistie en effet est le foyer de tous les
devouements, la source detoute saintete, la vie
de tous les monasteres. On ne conc.oit pas
mieux une armee sans general, un foyer sans
une mere, qu'un couvent sans tabernacle.
Aussi voit-on toutes les families religieuses
rivaliser de saintes ardeurs aupres de 1'Hostie
sainte. Mais, nous devons 1'avouer, nous
n'avonsjamais mieux senti cet amour filial du
LE CHARTBEUX
373
cceur chretien que -dans une Chartreuse. Tout
1'y rappelle, tout 1'y atteste, tout 1'y alimente.
Le plan meine des Chartreuses semble etre
sorti de cet amour dont elles ne sont qu'une
brillante tloraison.
On peut le remarquer : a peu de chose pres,
toutes les Chartreuses se ressemblent. Les cellu-
les dans leur ensemble forment le cadre gran-
diose sur un c6te duquel se detache toujoursla
chapelle; le grand cloitre, le lieu saint du Char-
treux, n'est que lavoie triomphale qui conduit
au tabernacle. Sa cellule et la chapelle, voila
pour le religieux tout 1'univers ; il va et vient
de Tune a 1'autre, tous les jours de sa vie,
toute sa vie. Pourquoi irait-il ailleurs? le Ghar-
treux s'est donne corps et ame a Jesus-Christ ;
il s'est donne tout de bon : il n'est jamais plus
heureux qu'aux pieds de celui qui a regu son
offrande et a qui il est jaloux de la renouveler.
Le crime cherche 1'ombre et vit dans les
tenebres ; les saintes amities aussi aiment le
mystere des nuits, et les immolations reparatri-
ces ne se consomment jama is avec plus d'a-pro-
pos qu'aux heures ou les fautes se multiplient,
aux heures de lanuit. Pour cette double raison
Bruno en fit choix pour les longues psalm odie's
de ses enfants.
374 VIE DE SAINT BRUNO
II eut aussi et surtout la raison du coeur
aimant ; ne pas delaisser une nuit entiere, sans
adorations et sans hommages, le divin prison-
nier du tabernacle. Et ainsi, on assiste dans
une Chartreuse au spectacle le plus surprenant
qu'on puisse voir : A onze heures, au son de la
grande cloche du monastere,le cloitre au silence
si eloquent s'anime tout a coup. Les portes des
cellules s'ouvrent, a la minute pres, sur tous
les points; de grancles ombres blanches en
sortent mysterieusement; de petites lanternes
aux lueurs vacillantes se succedent et se sui-
vent, toutes dans la meme direction ; ces
ombres marchent silencieuses, empressees
dans un defile solennel ; en un instant, le cloi-
tre a retrouve le silence et Tobscurite qu'il
venait de perdre : c'est 1'arrivee des religieux
au choeur pour 1'office de nuit.
La chapelle est sombre ; seules les lampes du
sanctuaire dissipent un peu 1'epaisseur des
tenebres.
Une lampe projette sur le livre de la priere
liturgique sa lumiere intentionnellement voilee,
en laissant le religieux comme dans une
penombre. II se tient debout, le capuchon sur
la tete, immobile comme une de ces statues dc
marbre dont sa robe rappelle la blancheur. II
LE CHARTREUX
375
se recueille en attendant que commence 1'of-
fice.
Au signal donne, toutes les statues de mar-
bre flechissent le genou et la priere commence.
Tour a tour on chante et on psalmodie; tour a
tour, on est debout, a genoux ou incline ; tour a
tour les lampes brillent ou se voilent, selon
que le religieux peut se fier a sa memoire ou a
besoin de recourir a 1'antiphonaire.
Le Seigneur voit et entend au milieu de la
nuit; le Chartreux est eclaire par une autre
lumiere que celle du soleil et des lampes : la
priere continue toujours. Elle prend des accents
particuliers de force et d' emotion. Ce ne sont
plus des voix qu'on entend, ce sont des ames;
Tune a la tendresse, Tautre la componction;
celle-ci donne plus forte la note de la peni-
tence, celle-l laisse mieux distinguer les
accents de 1'amour : c'est un concert divin. Les
anges doivent en etre emerveilles et regretter
de ne pouvoir y meler leurs voix. II se prolonge
du reste, on pourrait dire, jusqu'a epuisement
des forces humaines. Lesrossignols, au dire de
charmantes legendes, rendent quelquefois le
dernier soupir avec la derniere note de leur
gosier. Le Ghartreux semble envier le sort du
rossignol. On croirait qu'il veut mourir en chan -
376 VIE DE SAINT BRUNO
tant la louange divine. II etait arrive au choeur
a onze heures ; le plus souvent il ne le quitte
pas avant deux heures du matin! S'il grelofcte
de froid, en hiver, il offre cette souffrance avec
sa priere ; s'il etouffe sous son epais vetement
de laine, en ete, il endure encore et prie en
souffrant. Le souffle qui lui vient du taberna-
cle le rechauffe en hiver et le rafraichit en ete ;
ce souffle penetre Tame comme le corps : le
Chartreux quitte toujours a regret sa stalle.
Gette veille prolongee comme une garde d'hon-
neur aupres du Dieu eucharistique, est chose
si douce a son ame ! J'ai vu souvent de pieux et
eminents Ghartreux; j'ai pu surprendre quel-
ques-unes de leurs impressions sur les epreuves
et les joies de la vie religieuse; il y a eu unani-
mite sur le point : Les meilleurs moments de
la vie du Chartreux sont ceux de 1'office de
nuit!
Sorti du choeur a une heure si avancee de la
nuit, le Ghartreux s'y retrouve presque a 1'aube
du jour, pour la messe conventuelle : le taber-
nacle, c'est sa vie. Les ceremonies de cette
messe solennelle sont un pen particulieres et
1'attention est vivement excitee. La piete et la
foi ne sont pas moms edifices en presence
d'hommes miirs, de vieillards, remplissant
LE CHARTREUX 377
leur office de tlmriferaire, d'acolyles, avec la
ponctualite religieuse de jeunes et fer vents
seminaristes.
La premiere fois que j'assistai a cette messe
conventuelle, je fus secoue d'un vrai saisisse-
ment. Aux premiers tintements de la cloche qui
avait annonce 1' elevation, un sourd ebranlement
s'etaitproduit au milieu desstalles : les religieux
venaient de s'etendre tout de leur long, la face
centre terre, pour n'assister qu'aneantis pour
ainsi dire, au prodige qui allait s'operer sur
1'autel, pour adorer le front dans la poussiere
la divine victime. Je n'ai jamais entendu de 1 dis-
cours sur la presence reelle secouant mon ame
et ravivant ma foi, comme cette prostration
des Ghartreux . Gette adoration telle que 1'ins-
pire et 1'anime la foi vivante du religieux n'est
plus une simple ceremonie, c'est un transport
ct un elan sublime de 1'anie humaine vers le
Dieu eucharistique, c'est la foi agissante, la foi
qui transporte les montagnes. Jesongeais alors
a la foi du centenier, a la foi de saint Louis, a
la foi de sainte Therese; etlafoi du Chartreux
me sembla comparable a celle de tous ces
saints.
La messe conventuelle etait finie. Un reli-
gieux se disposait a celebrer le saint Sacrifice a
378 VIE DE SAINT UUUiSO
un petit aulel de la chapelle. Je suivais tous ces
rites avec emotion. Et je vis leGhartreux comme
effraye par la grandeur de 1'acte qu'il allait
accomplir : surles gradins de Tautel qu'il allait
gravir, il venait dc se coucher encore, pour
s'aneantir, pour demander misericorde, pour
6tre moins indigne. G'est un usage, comme un
rite chez les Ghartreux : comme premiere pre-
paration, le religieux qui va celebrer la sainte
messe, baise la poussiere des marches de 1'au-
tel.
Bruno pcut etre fier de ses enfants ; la parole
recueillie sur sa lovre expirante est toujours
presente a leur co3ur et anime leur vie ; cette
vie est la predication emouvante du dogme
eucharistique. Elle dure depuis huit siecles, elle
est incessante, et elle sefait sous tous les cieux.
G'est la plus efficace ; c'est la predication de
1'exemple. En penetrant a ce degre de la foi
eucharistique Fame de sa famille religieuse,
Bruno a fait plus qu'en ecrivant de savants trai-
tes. Les savants traites ont grandes chances, et
de plus en plus, de ne pas sortir des rayons
des bibliotheques ; cette vie eucharistique est
une predication emouvante et sans fin.
LE CHAUTREUX 379
VI
Vivant dans ce voisinage. de la Divinite, le
Ghartreux en arrive a n'avoir presque plus rien
d'humain. Son langage semble "comme mys-
terieux, ses actes deviennent inexplicables ;
actions et paroles revelent un fond moral nou-
veau et inconnu : c'est Tame cartusienne, c'est
1'atmospliere cartusienne, cela! Ge sont des as-
pirations, des elans, des desirs, des etats d'ame
qu'on n'a plus rencontres. Quelques eclios
recueillis ici et Ik, dans les annales de 1'Ordre,
feront mieux comprendre notre pensee.
Hugues de Lincoln, Procureur de la Grande-
Chartreuse, et qui etait devenu eveque en 1186,
avait toujours voulu vivre en Ghartreux, memo
sous la mitre. Mourant a Londres, il sollicita
une derniere faveur : Oh! que jarnais, disait-
il, le cilice ne m'abandonne. II adoucit plus
qu'ilne blesse; il aide plus qu'il ne gene!
Jean Birelle, 1'illustre Limousin, elu General
en 1346_, sauve de la tiare selon ses desirs,
refusa toujours obstinement la pourpre romaine
que lui offrait Innocent VI, un autre grand
Limousin elu a sa place. Quand on lui rappelait
380 VIE BE SALNT BRUNO
ces glorieux episodes desa vie, il repondait par
un doux sourire : Moipape! je ne suis qu'un
pauvre moine, je vivrai et mourrai dans mon
cloitre et pas ailleurs !
II mourut le 6 Janvier 1361. Quand il eut
rec.u les derniers sacrements, il demanda a
rester seul. On se retira. Plusieurs heures apres,
un Frere passant devant la cellule, entendit des
soupirs et entra. II fut epouvante : Dom Jean
s'etait traine comme il avait pu & 1'oratoire de
sa cellule, et la, agenouille, accroupi, priantet
versant d'abondantes larmes, il etait comme
agonisant. II voulait mourir, observant sa regie !
On trouva sur lui un cilice bien plus rude que
celui des autres religieux plein de noeuds,
d'un poil tres apre, fait en forme de camisole,
serre, avecdesmanches, et descendant jusqu'au
genou . En apprenant sa mort, Innocent VI
s'ecria : Nous venons de perdre le premier
clerc et le plus ill ustre moine du monde entier.
Le R. P. Dom Guillaume, qui s'etait vu me-
nace de la tiare comme Dom Birelle, par onze
cardinaux sur vingt-six (1389), refusala pourpre
encore plus obstinement que lui : A mon age,
ce n'est pas la pourpre qu'il me faut, c'est un
linceul!
Dom Antoine du Gharne qu'on avait voulu
LE CHARTREUX 381
arracher a sa cellule, pourle placer a la tete de
1'Ordre, put enfin obtenir misericorde, c'est-
a-dire revenir dans cette cellule qu'il ne s'etait
jamais console d 'avoir quittee.
Un jeune novice de Gahors jete en prison
avec ses confreres, pendant les troubles du
Protestantisme, voulut prononcer ses voeux
solennels dans le cachot meme, sitdt que
1'epoque de sa profession fut arrivee.
En ces memes temps, le V. Pere Dom Laurent,
vicaire de la Chartreuse de Bonnefoy, etaitaussi
en prison. On letorturait ; les soldats du farouche
Chareyre 1'interrogeaient brutalement ; il se tai-
sait toujours. u Pourquoi ne point repondre?
lui disait-on. Parce que le silence est une
des principales regies de mon Ordre, repon-
dit le martvr.
ti
Avec Dom Jerdme Marchant, c'est le sublime
de la pensee, de la vertu et de Faction; ses
inspirations sont prodigieuses et lui sont toutes
personnel! es.
.Souvent, bien avant Theure de matines, il
etait a 1'eglise, les pieds nus, un cierge a la
main, proferant ces paroles devant le Saint-
Sacrement : Vous etes le Christ, fils du Dieu
vivant! L'avant-veille des grandes fetes, il
passait plusieurs heures a balayer et a nettoyer
382 VIE DE SAINT BRUNO
le lieu saint. Parfois, apres matines, pendant
les nuits d'hiver, il allait au cimetiere et y pro-
longeait sa priere au milieu des neiges. II eut
la passion de la charite jusqu'a recueillir en
cachette un lepreux, le nourrir dans sa cellule
et le coucher dans son lit. Souvent il appelait
quelque petit mendiant, lui donnait son diner,
et se contentait pour lui des croutes de pain
sales et dures que 1'enfant portait dans le bis-
sac. En re tour le mendiant devait donner au
General des Chartreux sa benediction, dans les
termesquiluietaient suggeres : Seigneur mon
Dieu, disait 1'enfant, benissez le frere Jerome
Marchant qui est un miserable pecheur. Quels
secrets d'humilite savent trouver les saints!
Le Chapitre general dut intervenir pour
moderer tant cVausterite. Les Cartes capitulaires
de cettc epoqne font c defense au Reverend
Pere deveillerle soirjiisqu'a matines, de rester
en oraison en plein air au cimetiere apres
1'office de nuit, de faire tant de jeunes , etc.
Les exemples du saint Prieur avaient entraine
toute lacommunaute. Le Pere Yicairefut oblige
de visiter les cellules et d'en oter les instru-
ments extraordinaires de penitence dont quel-
ques religieux usaient avec trop de rigueur.
Vers la fin de 1588, ^apprenant tout a coup que
LE CHARTREUX
la tannerie et la corroirie etaient en flammes,
Dom Jerdme tombe a genoux pour reciter le
Te Deum! Quatre ans plus tard, la veille de la
Toussaint, Fincendie eclate encore, et cette
fois an monastere meme. Dom Jer6me court a
1'eglise, ouvre le tabernacle, et, le saint ciboire
entre les mains, il repete sans fin le cri de sa
reconnaissance : Le Seigneur a bien fait
toutes choses ! Emportant le Saint-Sac re ment,
pendant que la toiture est en flammes et queles
lampes du sanctuaire et du choaur tombent avec
fracas, arrive sur une eminence qui domine
tout le monastere, il se retourne vers la Char-
treuse a demi consumee et la benit avec le
Saint-Sacrement, en pronongant ces mots : Sit
nomen Domini benedictum in ssecula I
Dom Alphonse Louis, frere aine de Richelieu,
vecut ving-t ans Chartreux. Devenu archeveque
d'Aixetde Lyon , Cardinal , pro viseurde Sorbonne
et grand aumdnierde France, il regretta touj ours
sa cellule. Onl'entendita ses deruiers moments
dire qu'il aurait mieux aime mourir sur le lit
de Dom Alphonse que sur celui du cardinal.
Dom Charles-Marie Saisson, un des derniers
Generaux de 1'Ordre, frappe mortellement en
decembre 1876 par une apo^lexie, retrouva
cependant quelques forces et vecut quolques
384 VIE DK SAINT BRUNO
mois encore. Presque agonisant, on lui demand a
s'il voulait quelque chose : Oui, murmura-t-il,
le ciel! Le religieux temoin de cette scene
sublime nous a repete ce mot admirable.
Le ciel! voila 1'etoile radieuse dont le Char-
treux ne detache jamais sa vue, et voila le
phare qui eclaire exclusivement sa route. Les
affaires du monde, les bruits du monde, les
joies on les tristesses du monde, ne comptent
plus, n'existent plus pour lui. Ge n'est ni
mepris, ni indifference! Maisl'univers tout en-
tier est si peu de chose a c6te du ciel! Pour-
quoi meme s'enquerirde ce qui s'y passe? Nous
avonsbientoujourspourpresidentMac-Mahon?
demandait recemment au Pere Goadjuteur un
Ghartreux plein de talent. Mac-Mahon etait &
la Presidence quand il entra en religion, il y a
trente ans.
Au moment ou le proces Dreyfus boulever-
sait la France et emouvait le monde, un bon
religieux s'informait aupres de moi de ce que
pourrait bien etre un certain personnage dont
il avait entendu prononcer le nom avec quel-
que importance et qui- s'appelait croyait-il,
Dr... D... Dreyfus!
Decidement, ce n'est pas dans les Chartreuses
qu'on fait de la politique ou qu'on trame
LE CHARTREUX 385
des coups d'Etat. Si les gouvernements ont
des ennemis a surveiller et a enchainer, c'est
ailleurs qu'ils doivent les chercher.
Toutes les aspirations du Chartreux sont hors
de ce monde; Fau-dela remplit sa pensee et
fait sa vie. Le religieux qui n'aurait pas ces
aspirations surnaturelles et voudrait vivre dans
une Chartreuse, ne pourrait etre qu'un fou !
me disait un saint Ghartreux.
Nous avons voulu faire entendre quelques
accents de ces Ames du cloitre, accents snrpris
comme fortuitement, et comme fortuitement
arrives jusqu'k nous. La plus ignoree des cellu-
les est chaquejour temoin de ces prodiges de la
saintete et de la foi. G'est 1'atmosphere cartu-
sienne : ainsi on y envisage la vie et ainsi on
y affronte la mort; ainsi on y dedaigne les
honneurs et ainsi on y recherche la souffrance.
lln'y a plus rien d'humain et de terrestre; la
nature y a ete transformee et transfiguree : c'est
dejal'liomme ressuscite et divinise.
VII
On pourrait croire que tant d'austerite as-
sombrit et attriste. II n'en est rien. La paix et
'7
386 VIE DE SAINT BBUNO
la tranquillite de Tame se refletent sur le
visage : vous rencontreriezrarementunsourire
plus franc, un visage plus doux et un abord plus
bienveillant que celui du Chartreux. II tient a
realiser la devise du saint Fondateur : bonitas!
Inconnu, on va dans une Chartreuse ; quand on
repart, on s'y sent des amis. G'est de tradition,
et la tradition est fort vieille. L'illustre Petrar-
que l'a consacree dans son oeuvre litteraire.
Son frere aine, Gerard, etant religieux de la
Grande Chartreuse, lechantre de Vaucluse vint
lui rendre visite en 1352. Jean Birelle etait Gene-
ral; 11 etait hote aimable autant que saint reli-
gieux. Petrarquefnttouche de son accueil et lui
en rendit temoignage : Vous m'avez recu avec
une bonte tout exceptionnelle et accueilli
comme un enfant de lamaison, lui ecrivait-il; je
venais voir mon frere, Dom Gerard, et croyais
n' avoir que ce seul frere a la Chartreuse, et j'ai
vu bientot que j'avais un frere dans chaque
religieux du couvent. 11 voulut payer sa dette
de reconnaissance d'autre facon, en dediant
aux Peres de la Grande-Chartreuse un Traite
philosophique sur les avantages de la solitude.
Lesueur, le grand peintre frangais, fit comme
Petrarque; apres avoir penetre une premiere
fois dans la Chartreuse de Paris, il y laissa son
LE CHA.RTREUX ' 387
cceur. Ses merveilleuses toiles de la Vie de saint
Bruno, en immortalisant son pinceau, rediront
aux generations les sentiments de soname pour
la famille cartusienne.
Si la Providence vous conduit jamais dans
une Chartreuse, vous ratifierez avec bonheur
tout ce que vous aurez pu en entendre dire de
bon et de bien. G'est cette experience person-
nelle qui nous fait beaucoup tenir le langage
que nous tenons en ces lignes.
VIII
Dans une Chartreuse limousine nous avons
appris a connattre et aimer le Ghartreux, a Glan-
diers, a deux pas de Pompadour que traverse la
lignede Paris- Toulouse. Dom Boutrais que nous
citons sou vent en ce volume, et que nous sui-
vons plus souvent encore sans le citer, etait
prieur de Glandiers. II avait pour Goadjuteur
un ami du coeur.
Dom Boutrais est mort depuis quelques an-
nees. L'eminent Goadjuteur vit encore, et il est
toujours a Glandiers. G'est la que j'aime & le
retrouver annuellement.
Lc Pere coadjuteur a pour mission dans iin
388 VIE DE SAINT BRUNO
convent de diriger les retraitants; il se depense
en frere et en ami dans Faccomplissement de sa
tache.Quelques details, meme personnels, feront
peut-etre encore mieux penetrer dans la vie car-
tusienne, et c'est ce qui nous porte aleur lais-
ser trouver place en ces lignes.
Le bon Coadjuteur done se preoccupait de
mesrepas, denies lectures, de mes meditations,
de mes recreations, et me poussait a la prome-
nade. Fatigue lui-meme et empeche de suivre
la communaute qui partait pour le spaciement,
il insista pour se faire le compagnon de ma
promenade qu'il voulut bien aussi diriger. Son
coeur lui fit choisir Titineraire qu'il parcourait
de preference avec 1' eminent prieur Dom Bou-
trais. Nous etions bient6t sous bois, dans un
sentier bien solitaire, bien gazonne, bien om-
brage. Les branches des arbres en se croisant
sur nos tetes nous faisaient comme un d6me r
une veritable votite de feuillage. A travers la
foret, nous pouvions avoir encore 1'illusion dti
cloitre. Et tandis que nous gravissions lentement
la colline, le nom de Dom Boutrais se pressait
sur nos levres : lebon Goadjuteur faisait revivre
les souvenirs de 1'amitie; j'etais heureux et
meme un peu fier de rappeler les encourage-
ments si francs qu'ii m'avait donnes dans
LE CHARTREUX 389
mes modestes travaux. Or, je in'en souviens
bien, dans une de ces haltes frequentes que la
fatigue obligeait le doux Coadjuteur me de-
mander, il me soumit la pensee d'ecrire une vie
de saint Bruno. Cette pensee fut benite et germa,
puisque noire humble volume est sorti de la.
Nous etions arrives sur un petit plateau ; les
horizons s'etendaient devant nous sans fin ; un
lac, un beau lac, etait a nos pieds, transparent
comme du cristal et sans une ride & sa surface.
De grands arbres rejouissaient ses bords en se
refletant dans ses ondes; les troupeaux de la
prairie venaient capricieusement s'y desalterer.
La, pres dela chaussee, dans le tronc vermoulu
d'un chataigner seculaire, on avait vu une
enorme vipere. Mais l^i surtout, etait un arbre
privilegie devenu comme un observatoire : en
se plac.ant a son pied et en regardant vers le
nord, on apercevait, juste, la croix et le coq du
clocher voisin. Contempler le lac, voir le clo-
cher du village et saluerla croix, etait le but de
la promenade des deux Chartreux, Dom Bou-
trais et son ami. Nous fimes comme aux temps
de Dom Boutrais : apres avoir salue le clocher
du village, nous reprimes le chemindu retour.
Une surprise, une vraie gaterie m'attendait.
Le bon Goadjuteur insista pour me faire visiter
390 VIE DE SAINT BRUNO
son jardin de Ghartreux. II m'eut ete difficile
de resister a sa priere. II etait frais, coquet, bien
vert, bien epanoui, le jardinet! Les fleurs sou-
riaient partout en vives couleurs, les parfums
les plus varies se melaient en ce coin de terre;
pas une mauvaise herbe ne venait attrister le
regard ou contrarier la vegetation. Sur un c6te
dejnur, dans une niche, une statue de la Vierge ;
d'un autre c6te, la statue de saint Bruno.
. J'examinais tout cela, je Tadmirais, je le
louais ; c'etait comme un element nouveau de la
vie du Ghartreux que je venais de decouvrir.
Pendant ce temps, le moine travaillait et
travaillait pour moi : autour de ses massifs de
fleurs, il faisait cueillette de fraises ! Les f raises
parfumerent le soir mon repas de retraitant ; la
delicatesse de cette attention me parfume encore
le cceur.
Pour le Ghartreux et pour moi, Fheure de la
recreation venait de finir ; nous avions aussi a
rentrer en cellule, 1'un dans celle du Ghar-
treux, 1' autre dans celle du retraitant.
Des 7 heures du soir, quoiqu'il soit encore
grand jour en ete, le silence, qui est toujours
religieux dans une Chartreuse, devient plus
religieux encore. A cette heure tout rentre dans
le repos au couvent; c'est le moment du som-
EE CHARTREUX 391
meil : les cloitres. ne voient plus passer de
robe blanche, les jardins ne sont plus tourmen-
tes par 1'outil infatigable des Freres Gonvers ;
tous les ateliers de menuiserie, de ferronnerie,
de cordonnerie etde lingerie ch6ment la fois.
Ge grand silence a quelque chose de solennel et
d'emouvant a la chute du jour; tout semble
aux alentours s'associer au grand recueille-
ment du monastere : pas un bruissement de
feuille et pas un souffle dans les branches des
grands arbres. Seul, le murmure du ruisseau
ou le clapotement d'un bassin se fait entendre,
mais si doux et si rythme, qu'il semble plut6t
fait pour bercer le sommeil des religieux que
pour le troubler. On entend parfois le pas
alourdi des boeufs, le grincement du char qui
heurte la pierre, le sifflement ou la chanson du
bouvier que la nuit ramene a laferme; mais
c'estplutdt, cela encore, I'harmonie du soir a la
campagne qu'un bruit troublant et dissipateur.
Le silence et la solitude sont chose bonne;
le silence a sa voix et la solitude a sa vie. Tout
y parle et tont s'y meut, quand on sait com-
prendre cette voix et suivre ce mouvement. Ge
sont deux predicateurs de retraite que je trou-
verais preferables a bien d'autres; j'ai toujours
aime k les ecouter dans une Chartreuse.
392 VIE DE SAINT BRUNO
II en est un troisieme ; c'est 1'horloge du
couvent. Elle a un grand rdle, un r6le sublime,
cette horloge! chacune de ses sonneries, cha-
que battement de son balancier comptent et
mesurent pour ainsi dire dans une Chartreuse,
autant d'actes de sacrifice et d' amour au Dieu
tres saint et tres haut. Tout est saint en ces
lieux, tout devient hommage a la Divinite; et
c'est 1'horloge qui mesure et regie tout. A sa
voix tout commence, et a sa voix tout finit;
chaque coup de timbre est un commandement
sacre : le jour, la nuit, dans la cellule ou dans
le cloitre, le religieux 1'entend et 1' execute. Le
vraiPrieur d'une Chartreuse, c'est 1'horloge, car
la surtout, la priorite n'est qu'une obligation
de plus a la vertu, a 1'exemple et a la ponctua-
lite. II n'y a pas de religieux qui ait la soumis-
sion plus prompte et plus fidele a la voix de
Thorloge que le Prieur. Toutes les heures
qu'elle marque sont sacrees pour tous, meme
1'heure de la mort. Aussi, dans la grande salle
du Chapitre de la Grande-Chartreuse, un
cadran monumental a ete peint au plafond,
comme un vivant symbole et une perpetuelle
leqon.
LE CHARTREUX 393
IX
Nous avons voulu en courant initier le lecteur
a cette vie si mysterieuse du Ghartreux ; nous
tromperions son attente, enne lui racontant pas
sa mort. Le Ghartreux meurt comme il a vecu,
en predestine, car la vie du religieux n'est
qu'une longue et patiente preparation a la
mort. Selon 1'adage si chretien : le plaisir de
mourir sans peine vaut bien la peine de vivre
sans plaisir.
Lorsque la tourmente revolutionnaire eut
passe, etque les Ghartreux reprirent possession
de la Grande-Chartreuse en 1816, les religieux,
vieillards pour la plupart, qui avaient survecu
aux persecutions, demanderent avec empresse-
ment a revenir dans leurs cellules. Les soliici-
tations furenfc nombreuses; on dut faire de
nombreux refus, pour ouvrir les portes sur-
tout aux Novices qui devaient assurer 1'avenir
de TOrdre. Dans ces temps-la, le cure de Saint-
Laurent du Pont rencontra un jour un vieux
pretre qui traversait peniblement les rues de la
petite ville. II 1'accosta et 1'interrogea : Qui
etes-vous et ou allez-vous? Je suis, repond le
17.
394 VIE DE SAINT BRUNO
vieillard, le P. Gabriel Tkeri et je monte a la
Grande-Chartreuse. Mais, mon pauvre Pere,
vous ne pourrez y vivre. Ah! reprend Dom
Gabriel, je ne vais pas y vivre, je vais y mou-
rir.
G'est la reponse que pourrait faire tout jeune
homme qu'un souffle interieur pousse vers le
desert : il ne va pas y vivre, il va y mourir.
En sorte que dans les Chartreuses, 1'heure de
la mort est 1'heure de la delivrance.
Un jour, Dom Gabriel dont nous venons de
prononcer le nom tout a 1'heure, se trouva mal
a la sortie de la messe qu'il venait d' entendre,
le visage comme transfigure. On le porta dans
sa cellule, etle soir a 5 heures, il recjut 1'Ex-
treme-Onction. All heures, c'etait 1'heure de
matines ; Dom Gabriel se preparait a partir.
Pour le retenir, le Pere infirmier, Dom Arsene
Niquet, lui proposa de dire 1'office avec lui en
cellule. Lemalade... lemoribond, pourplaider
sa cause, se mit alors a lui laire valoir 1'avan-
tage du religieux qui mourait dans la pratique
de ses devoirs d'etat. Tandis qu'il parlait, il
appuya la tete sur le dossier de son siege, et
rendit doucement le dernier soupir.
On s'eteint ainsi en Chartreuse, comme la
lampe dont 1'huile est epuisee, sans agonie,
LE CHARTREUX 395
sans souffrance, sans maladie, subitement. On
remarque au choeur Tine stalle vide; le Pere infir-
mier va s'informer de la raison de cette absence
du religieux ; le plus souvent il le trouve mort
dans sa cellule , etendu sur le plancher,
paidi sur son grabat ou accroupi dans son
oratoire.
Les Chartreux atteignent une longevite peu
commune malgre les austerites de leur vie. Ge
fait est une bonne reponse pour les philanthro-
pes qui voudraient mettre en cause 1'humanite
monastique : les plaisirs font plus de victim es
que les macerations.
Pendant le sejour des papes a Avignon, le
Prieur de Paris fut presse de demander la
permission pour son Ordre de faire gras en cas
de maladie. Les Ghartreux furent alarmes.
Pour sauver 1'ancienne discipline, ils ne trou-
verent rien de plus efficace que d'envoyer une
deputation atipres du Souverain Pontife. Les
Ghartreux etaient au nombre de vingt-sept;
le plus jeune avait quatre-vingt-huit ans !
Convaincu par ce temoignage que la regie
des Ghartreux n'abregeait point la vie, le pape
la maintint dans toute sa vigueur.
Les rites funebres des Chartreux ont une gra-
vite et une austerite toute particuliere ou se
396 VIE DE SAINT BRUNO
retrouve bien 1' atmosphere cartusienne dont
nous avons deja parle.
Quand le religlenx ne quitte la vie qu'avec
les lenleurs accoutumees, la communaute en-
tiere se rend k la cellule du malade, et assiste,
et s'associe a loutes les ceremonies qui peuvent
reconforter le moribond. Rien ne saurait etre
puissant sur 1'ame chretienne comme la Pas-
sion du Sauveur, et c'est la lecture que fait le
Pere prieur, en ces supremes instants.
Quand le dernier souffle est rendu, le mort est
veille religieusement et lapriere est incessante,
mais cette depouille n'a pour tout lit de parade
qu'une planche denudee. G'est sur cette plan-
che que le cadavre restera expose dans 1'eglise,
sur cette planche qu'il sera porte au cimetiere, a
1'aide de cette planche qu'il sera descendu dans
la fosse. G'est dire que leGhartreux estenseveli
sans biere. On lui rabat le capuchon sur le
visage, et laterreprendimmediatement contact
avec ce corps qui etait sorti de son seinj elle en
reprend possession selon la priere liturgique :
Lapoussierere vient a lapoussiere d'oii elle etait
sortie, et 1'esprit va a celui qui 1'avait fagonne !
(( C'est ce retour de T esprit vers Dieu
qu'on entrevoit surtout dans une Chartreuse,
c'est cette resurrection et cette glorification de
LR CHARTREUK 397
l'ame humaine qui remplit tous les coeurs sur
les bords de la fosse. Car, avant meme qu'elle
soit comblee, et que la terre soit tassee sur
le corps du Ghartreux, toutes les cloches du
monastere prennent leur joyeuse volee cette
fois, et le chreur des religieux, en regagnant
l'eglise,chante le M^?iz/?ca^/Ilfallaitselamen-
ter sur le depart d'un frere, mais il faut se
rejoulr sur son entree dans la gloire. La mort
lui a ouvert la porte convoitee : Magnificat !
Ge chant en ce moment, sur la tombe a peine
fermee du religieux, estime inspiration sublime;
c'est la foi dans un de ces elans surnaturels oii
la raison humaine ne comprend plus guere :
c'est Tame cartusienne!
Quand la fosse qui a regu le corps du reli-
gieux est comblee, on plante dans la terre en-
core bien meuble une croix; c'est une croix de
bois, toute nue, toute simple, sans aucune ins-
cription. La terre se tassera peu a peu, le gazon
poussera, la croix se penchera, tombera moisie
et vermoulue; pas une main religieuse et amie
ne viendra la relever. La tombe du religieux et
le cimetiere tout entier sont completement
abandonnes : c'est terrain inculte et en desor-
dre.
Une delicatesse mondaine trouverait ici ma-
398 VIE DE SAINT BRUNO
tiere a indignation et & reproche ; le detache-
ment religieux doit-il aller jusqu'& 1'indiffe-
rence? Un pen de reflexion, en nous faisant
penetrer ce c6te encore de I'ame cartusienne ,
nous jettera dans 1'etonnement et I'emerveille-
ment.
Oh ! certes, les Ghartreux n'oublient pas leurs
morts : ils ont leurs diptyques sacres qui gar-
dent les noms chers ; le souvenir en est rappele
quotidiennement au Saint Sacrifice et dans les
longues meditations. Mais dans sa vie,le Ghar-
treux ne pense qu'& 1'ame ; le corps est laisse
sans souciaux vers et alapoussieredelatombe.
Le Ghartreux ne voulut rien de ce monde ; il fit
de sa cellule et de son cloitre un tombeau anti-
cipe ; il ne veut meme pas son nom grave sur
une croix de bois : il lui suffit que ce nom soit
ecrit dans lescieux. Quandla croix de bois aura
ete rongee par le temps, la grande croix de
pierrequi domine tout le cimetiere, veillera sur
les corps comme un drapeau protecteur sur les
champs de bataille. G'est le dernier souhait du
Ghartreux, dormir son dernier sommeil a 1'om-
bre de son drapeau si bien servi et si bien
suivi : a Fombre de la croix!
EPILOGUE
Voila 1'ideal de Bruno et voiia son oeuvre. Get
ideal est 1'ideal meme evangelique : Donnez
tous vos biens aux pauvres, prenez votre croix
et suivez-moi. La gloire, la gloire presque
unique de Bruno est de 1 'avoir realise avec
une perfection etonnante et d'avoir forme une
famille religieuse, fille de son ame, qui conti-
nua a travers les ages avec une fidelite inoufe
ces exemples de vertus surhumaines.
Au milieu des soifs de plaisirs qui devorent
les societes modernes, a c6te des convoitises
effrenees qui entrainent 1'humanite aux pieds du
veau d'or, en presence de 1'enervement general,
je ne connais rien de reconfortant ct de salu-
taire comme la cellule denudee du Ghartreux :
son grabat dur et crucifiant, son cilice et ses
jeunes, ses insomnies et ses macerations. G'est
une puissante legon de choses! Une Chartreuse
est la plus haute ecole de morale qu'on puisse
400 VIE DE SAINT BRUNO
/
trouver au sein des Etats et elle nous apparai-
trait comme un paratonnerre pour les societes
en decadence. Les rois de France qui appe-
laient les Ghartreux, les dotaient et les hono-
raient, entendaient mieux la tranquillite et
1'honneur de la France que ceux qui les per-
secutent et les expulsent.
Tout lal'que qui visite une Chartreuse eprouve
toujours une forte emotion. II devient peu a
peu reflechi, songeur et silencieux. On surprend
comme des soupirs qui s'exhalent de cette ame
de visiteur; peut-etre des regrets s'y melent-ils,
peut-etre des desirs de reforme germent-ils au
fond du coeur! En tout cas, quand la conversa-
tion se poursuit, il est toujours aise de remar-
quer gu'elle a pris une envolee insolite vers les
cieux.
Ges voix de Chartreuse sont toujours des
voix angeliques.
Au temps ou saint Francois de Sales pour-
suivait ses etudes a Paris, deux etudiants qui
vagabondaient dans le faubourg Saint- Jacques
entendirent sonner matines aux Ghartreux, au
milieu de la nuit. L'un d'eux, qui etait hereti-
que, dcmande la cause de cestintements. Oh!
s'ecria-t-il, en apprenant la raison, que 1'exer-
cice de ces religieux est different du n6tre !
LE CHARTHEUX 401
Us font celui des anges, et nous celui des betes
brutes (1) ! II se convertit a la vraie foi.
Toute Chartreuse a les accents et la puissance
de la croix : Stat crux dum volvitur orbis!
(1) Traite de I 'amour de Dieti. Livre VIII, chap. x.
FIN
TABLE DES GRAVURES
Saint Bruno.
Saint Bruno enseignant la thSologie a Reims.
Le docteur Raymond Diocres enseignant a Paris.
Le docteur Raymond Diocres expirant.
Apparition effrayante du docteur apres sa mort.
Saint Bruno me'ditant dans sa chambre les paroles terribles
du mort.
Saint Bruno exhortant ses amis a tout quitter.
Saint Bruno et ses amis donnant tous leurs Mens aux pau-
vres.
Songe de saint Bruno.
Arrived a Grenoble de saint Bruno et de ses compagnons.
Veture de saint Bruno et de ses compagnons par saint Hu-
gues.
Saint Hugues conduit saint Bruno et ses compagnons au
desert de Chartreuse.
Saint Bruno donnant 1'habit de Chartreux a de nouveaux
disciples.
Le messager d'Urbain II arrive au desert de Chartreuse.
Saint Bruno se jette aux pieds d'Urbain II.
Saint Bruno examine le plan de'la Chartreuse de Rome.
Saint Bruno refuse I'arche'vechfi de Reggio en Calabre.
Bruno en prieres dans sa caverhe pendant que ses religieux
pr6parent 1'emplacement de leurs premieres cellules en
Calabre.
Le comte Roger rencontre par hasard les Chartreux dans
leur ermitage de Calabre.
Le comte Roger fait construire la premiere Chartreuse en
Calabre.
Saint Bruno apparait miraculeusement au comte Roger.
Mort de saint Bruno.
Apothfiose de saint Bruno.
Les Constitutions cartusiennes approuvecs par le pape.
TABLE DES MATlfcRES
CHAPITRE PREMIER
ENFANCE ET ADOLESCENCE
I. L'oeuvre de Lesueur. II. Naissance de Bruno a
Cologne. III. Monuments et t6moignages. IV. Belle
16gende. V. Cologne. VI. Ecole de saint Cunibert.
Renaissance du onzieme siecle et le grand Gerbert.
VII. Bruno a Reims. VIII. Universit6 de Paris.
IX. Retour a Cologne et saints ordres 1
CHAPITRE II
BRUNO ECOLATRE ET BERENGER
I. Be"renger. II. Scandale de ses nouveautes.
III. L'Ecole de Reims. IV. Gervais de Chateau-
du-Loir choisit Bruno pour Ecolatre. V. Ensei-
gnements de Bruno dans sa cbaire. VI. Amour
supreme de Bruno pour 1'Eucharistie. VII. Im-
portance et difficulte's de la charge d'Ecolatre.
VIII. Hommages des contemporains. IX. Commen-
taires 30
CHAPITRE III
L'ARCHEVEQUE SIMONIAQUE ET BRUNO
<
I. Manasses 61u archev^que de Reims. II. Premiers
actes. III. Etat de PEglise de France. IV. Bruno
406 TABLE LES MATIERES
et les religieux de Saint-Remi. V. GrSgoJre VII et
Hugues de Die. VI. Manasses traduit en Cour de
Rome. VII. Bruno chancelier en 1075. VIII. Rup-
ture, Ebles et Hugues de Die. IX. Manasses con-
damne" au concile d'Autun. X. Gr<5goire VII re"-
forme la sentence. XI. Angoisses et vocation de
Bruno. XII. Manasses condamne" au concile de
Lyon. XIII. Derniers attentats de Manasses et sa
fin 58
GHAPITRE IV
LE CHEMIN DU DESERT DE CHARTREUSE
I. Retour de Bruno a Reims. II. Arriv6e a Paris et
apparition effrayante. HI. Contestations pen fondees.
IV. Determination irrevocable- de Bruno. V. A la
garde de Dieu. VI. Saint Robert de Molesmes, saint
Etienne de Muret et les fondations providentielles du
onzieme siecle. VII. Bruno a Molesmes et Seche-
Fontaine. VIII. Les Alpes. IX. Depart de Seche-
Fontaine et reve r^confortant de Bruno 96
CHAPITRE V
PRISE DE POSSESSION DU DESERT DE CHARTREUSE
1. Hugues de Chateauneuf, e"veque de Grenoble. II. Le
d6sert de Chartreuse lui est montr6 dans un songe;
arrived de Bruno. HI. Premiere c6r6monie de ve-
ture des Chartreux et depart pour le desert. IV. D6-
sert de Chartreuse. V. Premiere installation dcs
Chartreux. VI. Sollicitude de saint Hugues.
VII. Premier monastere et charte de donation 129
CHAPITRE VI
VICISSITUDES DES PREMIERES ANNEES
I. Vie pauvre et austere de Chartreuse. II. Voca-
tions et retraites. III. Urbain II. IV. Bruno
mand par le pape et Chartreuse abandonee.
V. Le conseiller du pape. VI. Les compagnons de
TABLE DES MATIERES 407
Bruno a Rome. VII. Retour a Chartreuse. Till. Bref
du pape en faveur des Chartreux. IX. Bruno re-
fuse rarchevecb.6 de Reggio. X. Le pape le laisse
enfin a sa vocation -\ 62
CHAPITRE VII
BRUNO EN CALABRE
I. Bruno, part pour la Calabre. II. Besert de La
Tour et aust6rits de (Bruno. III. Souvenirs.
IV. Charles du cointe Roger et construction d'un mo-
nastfere. V. Intimitfi du cotnte Roger et des Char-
treux. VI. L'action du pre"parateur des conciles .
VII. Bruno au concile de Plaisance. VIII. Concile
de Clermont. IX. Bruno et la d6votion a la Vierge. 196
CHAPITRE VIII
DERNIERES ANNEES ET MORT DE SAINT BRUNO
I. L'ame et le coeur de Bruno dans sa lettre a Raoul-
le-Verd. II. Saint Hugues aupres de Bruno en Ca-
labre. III. Bruno apparait miraculeusement au
comte Roger et lui sauve la vie. IV. Bruno inter-
cede pour les traitres. V. Les serfs de Chartreuse.
VI. Landuin de Grande-Chartreuse vient visiter
Bruno a La Tour. VII. Lettre de Bruno a ses
fils de la Grande-Chartreuse. VI11. Les dernieres
etapes du calvaire de Bruno. IX. Derniers mo-
ments et mort de Bruno 228
CHAPITRE IX
GLORIFICATION DE SAINT BRUNO APRES S A MORT
I. Bruno glorifid par son siecle. II. Sepulture de La-
nuin. III. Chartreuse de La Tour abandonnee.
IV. Decouverte providentielle des restes de saint
408 TABLE DES MAT1KRES
Bruno et Chartreuse recouvree. V. Beatification et
translation desreliques. VI. Religieuse distribution.
VII. Canonisation. VIII. Fete a Cologne.
IX. Profanations protestantes a la Grande-Char-
treuse. X. Culte de Bruno a Reims. XI. Decret
de Clement X. XII. Chartreuse de La Tour detruite et
la Grande-Chartreuse abandonee. XIII. Les deux
Chartreuses apres la Revolution. XIV. Grandes
fetes annuelles en 1'honneur de saint Bruno en Ca-
labre 266
GHAPITRE X
L'ORDRE DES CHARTREUX
I. Diffusion surprenante de 1'Ordre des Chartreux.
II. Chartreux illustres. III. Faveurs insignes des
princes et des papes. IV. Attractions puissantes des
Chartreuses. ;V. Int6grit6 doctrinale de 1'Ordre.
VI. I16roi'sme cartusien. VII. Les Coutumes et
leu? observance inviolable. VIII. Le Chapitre gene-
ral. IX. Differences entre Chartreux, Benedictins et
Trappistes. X. La liqueur de Chartreuse 307
CHAPITRE XI
LE CHARTREUX
1. Comment on devient Chartreux. II. Personnel
d'une Chartreuse. HI. La cellule et le travail du
religieux. IV. Stage de la cellule. V. Vie eucha-
ristique du Chartreux. VI. L'ame cartusienne d'a-
pres les Annales de 1'Ordre. VII. Douce amenite
du Chartreux. VIII. Souvenirs du retraitant.
IX. Mort et sepulture du Chartreux 354
TABLE DES GRAVURES 403
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